‹ Notice sur les peintures de l'église de Saint-SavinChapitre 9 sur 52 · HISTOIRE DE L’ABBAYE DE SAINT-SAVIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L’ABBAYE DE SAINT-SAVIN

Les archives de l’abbaye de Saint-Savin ont été détruites pendant les guerres civiles du xvi° siècle. Le titre le plus ancien qui se soit conservé, d’ailleurs sans importance, ne remonte qu’au commencement du xic Auparavant on ne trouve qu inexactitudes et contradictions.

Plusieurs mémoires recueillis dans la précieuse collection de dom Fonteneau, bien que d’une date assez récente (ils sont tous du XVIIe ou même du xvm® siècle) , m’ont paru cependant offrir le témoignage d’une tradition locale qui ne pouvait être négligée, et j’en ai lait un fréquent usage.

On attribue généralement à Charlemagne la fondation de l’abbaye de Saint-Savin. Vers 800, suivant la chronique de Maillezais2, en 810, suivant un mémoire manuscrit du recueil de dom Fonteneau3, Charlemagne fit bâtir un monastère et une forteresse dans un lieu nommé Cerasus ou Cerisier, et y déposa quantité de reliques qu’il avait rapportées d’une expédition au delà des Pyrénées. Cerasus est, ainsi qu’on l’a vu dans la légende, le lieu où saint Savin aurait été arrêté par les soldats de Maximus, et toùtes les traditions sont d’accord pour y reconnaître l’emplacement actuel de l’abbaye. Aujourd’hui il peut paraître surprenant qu’un prince guerrier comme Charlemagne ait choisi cette localité pour y construire un château-fort. En effet, c’est une vallée commandée par des hauteurs facilement accessibles. La Gartempe, qui coule au milieu, étant presque toujours guéable, on ne peut guère supposer que le château de Cerisier fut destiné à défendre un pont ou un passage. Mais sans doute l’aspect des lieux a changé considérablement. Autrefois, lorsque les plateaux du Poitou étaient boisés, la Gartempe avait peut-être assez de profondeur pour former un obstacle sérieux; et il était facile, au reste, par quelques travaux, de la faire contribuer puissamment à la défense d’une forteresse bâtie sur ses bords. Il y a deux siècles, l’abbaye était encore entourée de fossés. En 1626, on arrivait par un pont-levis à la porte occidentale4, et probablement ce pont-levis traversait un fossé rempli par la rivière. Qu’il fût défendu par la nature ou par l’art, l’emplacement choisi par Charlemagne n’offrait pas les inconvénients qu’il présenterait aujourd’hui , car la distance qui le sépare des coteaux voisins est plus que suffisante pour le mettre hors de la portée des machines de guerre connues au moyen âge.

Alors même que le hameau de Cerisier n’eût pas été célèbre au temps de Charlemagne

1 C’est une lettre de Guillaume, duc d’Aquitaine, à Aribert, «est, quod Carolus Magnus jussit ædiûcari, inviolabile mansit abbé de Saint-Savin , auquel il demande dix de ses religieux pour « solum, cæteris mullis destructis, quæ non occurrit nominari. « établir la réforme à Cbarroux. Cette pièce paraît, d’ailleurs, (Chronicon Malleacense, Bibl.Labb.il, 199.) incertaine. Dans le texte, Aribert n’est point qualifié d’abbé de ,1 Abrégé de l'histoire de l'abbaye de Saint-Savin, manuscrit. Saint-Savin, et ce titre lui serait contestable, si j’en crois une Recueil de dom Fonteneau, t. LXXX. Voir appendice A. note de dom Fonteneau, t. XXV, p. 585. 4 Procès-verbal des lieux réguliers de l'abbaye, etc. Recueil de

*. « Anno dccclxxvui... cœnobium S. Savini etcastrum in quo dom Fonteneau, t. LXXX. Voir appendice A.

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comme Je théâtre d’un martyre, le voisinage du château-fort offrait à une communauté religieuse une protection trop nécessaire à cette époque pour quelle ne fût pas recherchée avec empressement. On n’a, d’ailleurs, aucune raison de penser que l’établissement du monastère ait été postérieur à celui de la forteresse de Cerisier; mais il est incertain que Charlemagne ait terminé ces constructions. Selon la chronique de Maillezais, Louis le Débonnaire les aurait trouvées détruites et les aurait réparées 1 . Dans l’impossibilité d’expliquer comment les bâtiments auraient pu être renversés si peu de temps après leur fondation, les auteurs du Gallia Christiana supposent avec beaucoup de vraisemblance que le fds acheva l’œuvre de son père. Quoi qu’il en soit, Louis le Débonnaire dota richement l’abbaye et en remit la direction à saint Benoît d Aniane

La découverte des reliques de saint Savin et de saint Cyprien mit en réputation le monastère de Cerisier, et sans doute occasionna son changement de nom. Je lis dans un des mémoires manuscrits déjà cités, que cet événement arriva sous le règne de Charlemagne2 3 *; mais les noms de quelques personnages qui figurent dans le récit font soupçonner que c’est au temps de Charles le Chauve qu’il faut le rapporter. « C’est, dit l’auteur du mémoire, d’après un vieux bréviaire escript en lettre gotique, gardé au monastère, en la translation de saint Savin, qu’il a trouvé la relation des miracles qui firent découvrir les corps saints. » Une brebis égarée du troupeau, passant dans un taillis, tomba tout à coup frappée d’un engourdissement surnaturel. Le berger, qui la suivait à la piste, se frayant avec le fer un passage au milieu des broussailles, voulut faire lever l’animal, et reconnut à son immobilité qu’il s’était abattu sur le tombeau d’un saint. Il se hâta d’en informer le voisinage. Bientôt après, un prêtre, nommé Bonitus, perdit son cheval qu’on lui déroba. Plein d’une naïve confiance, il alla porter selle et bride sur la sépulture des martyrs, protestant qu’il les y laisserait jusqu’à ce que son cheval fût retrouvé 5. De retour à sa maison, il le vit qui rentrait de luimême à l’écurie.

1 « Multa ab eo sunt in Aquitania ejus ditione reparata, imo " constructa cœnobia; sed præcipua hæc sunt : monasterium «S. Filiberti mon. S. Savini, etc. Exanonymi vita Hludovici « Pii imperatoris. » Voir, à l’Appendice, les preuves et autorités recueillies par dom Estiennot.

2 Mémoires pour servir à l’histoire de l’abbaye de Saint-Savin. Rec. de dom Fonteneau, t. LXXX. Appendice A.

3 Ce trait caractéristique me semble prouver l’ancienneté, sinon l’authenticité de la tradition. Voici le texte cité dans le mémoire manuscrit :

« Cum quoddam pecus cuiusdam coloni aberrasset a grege, ad «locum tandem prorupit, in quo, quadrupède quod querebat « conspecto, colonus eum commovere, sed pecus nullo modo se « levare potuit. Obruerat enim intrans eiusdem olim basilice « septa, tabler debile, quatenus omnibus contractum membris « nec assurgere nec incedere penitus posset. Inter cætera unum « ibidem miraculum ostensum a Bonito sacerdote, ipsius Boniti « nepote , comperimus. Dicebat enim mibi quod idem Bonitus “ equum quondam sibi sublatum interpellatione domini Savini « recuperare monuit. »

« 11 prit la selle et la bride, les porta au sépulcre de ces martyrs, et, avec une simplicité qui a été souvent suivie de miracles

dans la vie des pères, protesta qu’il les laisserait là jusqu’à ce qu’ils eussent réparé cette perte, lui rendant son cheval. » [Mém. pour servir à l'histoire dé l'abbaye de Saint-Savin, chap. n.)

Le même miracle est raconté dans la Translation de saint Savin, attribuée au moine Aimoin, mais en d’autres termes :

« Te, inquit, sancte martyr, cultui seu venerationi ecclesia « tibi refecta, proparvo possim et laborando reslituere, tu, proh «nefas! equum mibi, tuis merilis, ut poteras, non custodisti. « Equidem servio ecclesiam, num patior? Quod si rectum vide- « tur, Deus discernât, tuque perpende, mihique equum restitue. » Le même auteur rapporte un autre miracle de saint Savin, presque aussi notable que celui du cheval. Le voici :

« Presbyter vero, inde, cum per eamdem viam, qua sancti « martyris corpus translatum venerat, plaustrum musto onustum " minaret, antiquam domum pervenisset, ducilis a fundo karra- « lis egressus, in terram , nemine considérante, prosiliit : Attamen « mustus, haud minus quam si obturatum esset foramen, nec « una flueretgutta, stetit, perventumque ad receptaculum plaus- « trum cum fuisset, presbyter accedens, et tonnam liinc inde, si « quiddam fecisset, circumspiciens, animadvertit aperto fora- « mine ducilem abesse, æstimans pavensque nihil in ea musti « remansisse, famulos, vehementi furore commotus, arguere cœ-

DE L’ÉGLISE DE S /VI N T- S A V I N

Ces miracles, et bien d’autres encore, furent attestés à Charlemagne, suivant le vieux bréviaire, parBaydilo, abbé de Maurmoutier, près Tours, et comte palatin, qui s’empressa de donner au nouveau monastère la terre de Cerisier, qu’il possédait.

Dès le commencement du ixe siècle, l’abbaye de Cerisier ou de Saint-Savin jouissait de grands privilèges. Elle est citée, en 817, comme franche et libre de toute prestation et de tout service militaire envers l’empereur, tenue seulement à prier pour son salut, celui de ses fils et la stabilité de l’empire '. Le second abbé de Saint-Savin, Odon, ou plutôt Dodon, fit exécuter de grands travaux dans le monastère, ainsi que l’attestait l’inscription gravée sur son tombeau2; ce qui donnerait heu de croire que les bâtiments fondés par Charlemagne ou Louis le Débonnaire n’avaient qu’une médiocre importance. Les formidables remparts élevés autour du couvent assuraient à ses religieux une sécurité enviée par toutes les communautés voisines dans ce temps de troubles et de pillages. Saint-Savin était un lieu de refuge pour les moines chassés de leurs couvents par la terreur que répandaient dans toute la Gaule les incursions des barbares du Nord. En 8 46, les religieux de plusieurs monastères y arrivaient en fugitifs, apportant de villes fort éloignées leurs reliques et leurs trésors. Les portes de la forteresse s’ouvrirent à la fois pour recevoir les châsses de saint Maixent, de saint Florent et de saint Romard. Les moines de Glanfeuil y déposèrent les dépouilles sacrées de saint Maur; enfin, ceux de Saint-Martin d’Autun vinrent y demander un asile. Moins confiants que les étrangers dans la force de leurs murailles, les religieux de Saint-Savin, sur le bruit d’une irruption de pirates, transportèrent à Bourges la châsse de leur patron et l’y laissèrent trente années3. Pourtant, au milieu de la dévastation générale, il ne paraît pas que l’abbaye de Saint-Savin fut attaquée. Elle demeurait debout, presque seule, en 878, parmi les ruines fumantes que les barbares venaient de laisser partout dans l’Aquitaine /|.

» pit, et quare hoc minime providerinl acriler, ut tristis, inve- « here; dumque amaro nimis animo sic loquitur, un us rétro re- « currens, ducilem a terra non longe jacentem recepit, atque ad « patentera qui eratin tonna applicuit. Quo apposito, priusquam «intro poneretur, impetus musti e regione prosiliens, ad baril bam et pectus porrigenlis ducilem usque volavit. Presbyler «autein et qui astabant, pro hoc quod visu mirabile ostensum « fuerat, attoniti stupuerunt, vocesque hymnidicas omnium fac- « tori ejusque sancti martyris Savini, in cœlum levatis manibus, ii cum jubilatione dederunt. Sacerdos vero sub eadem summa, " qua illud in tonnam posuerat, vino recep to, ampliori voto et I ore grates lætus exsolvit. Hoc et alia idem Bonimius a prælato « Bonilo avunculo suo frequenti relatu se accepisse fatebatur. » ( Acta translations S. Savini martyris. (Attribué à Aimoin.) Vet. scriptor. ampliss. Collectio, t. VI, 809-810.)

Les auteurs de l’Histoire littéraire de la France portent le jugement suivant sur la Translation de saint Savin :

« L’écrit dont il est ici question est fort court. L’auteur avait dessein d’y faire l’histoire du rétablissement de l’abbaye de Saint-Savin, mais il l’a exécuté d’une manière si concise et si obscure, faute de marquer les époques, que les faits y paraissent confondus. On en peut cependant tirer quelque secours pour l’histoire du ixc siècle. Aimoin y fait connaître un Hucbert, abbé de Saint-Savin, qui ne se trouve point dans les catalogues

imprimés des abbés de ce monastère, et qui, suivant la notion qu’il en donne, semble avoir succédé immédiatement à Dodon, disciple de saint Benoît d’Aniane, réformateur de cette abbaye. 11 y parle encore d’un Baydile, clerc du palais, abbé et restaurateur de Maurmoutier, inconnu d'ailleurs. Comme l’auteur témoigne avoir appris quelques circonstances de la bouche de Bonime, neveu du prêtre Bonit, qui eut beaucoup de part à ce rétablissement, on en peut légitimement conjecturer que Baydile vivait au commencement de ce siècle ou vers la lin du précédent. » ( Hist . litt. de la France, t. V, p. 647 )

1 Gallia christ. II , 1286.

Jacques Loubbes, dernier a"bbé régulier qui avait encore les titres de la maison, déclare, dans l’hommâge qu'il rendit au Roi en r 537 : "que l'abbaye de Saint-Savin est de fondation royalle, et qu'il la tient de la franche aumosne des roys de France, à la charge d’une messe chaque jour de l’année, qui est la conventuelle, de deux messes à chaque muance de roy, etc. ■ (Aveu et dénombrement de l'abbaye de Saint-Savin, rendu au Roy par Jacques Loubbes, abbé de cette abbaye. Recueil de dom Fonteneau, t. XXV, p. 611. Mss. de dom Nozereau, ibid. t. LXXX, p. 3.)

2 Voir, à l’Appendice, l’inscription rapportée par dom Fonteneau.

3 Mèm. pour servir à l’hist. de l'abb. etc. chap. ix-x.

4 Gallia christ. 12 85. Bibl. Labb. II, 199.

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