PROPORTION DU FER DANS LE FOIE ET LA RATE
Ce qu'il faut étudier, c’est le fer fixé dans le tissu même de l’organe, et non celui qui s’y trouve dans les vaisseaux sous forme d’hémoglobine. Le foie petit souvent être débarrassé mécaniquement de tout son sang par une abondante circulation d’eau physiologique; pour les autres cas et pour la rate en général, j’ai dû établir un procédé permetlant de déterminer à part le fer exislant sous forme d’hémoglobine (53).
Existence d’une moyenne spéciSque.
La première question qui se pose est la suivante : Y a-l-il dans la période d’état de l’organisme, une fois la croissance terminée, et avant la vieillesse, une proportion normale de fer dans le foie et dans la rate, ou bien cette proportion est-elle soumise à des variations, sinon accidentelles, du moins tout à fait contingentes, dépendant, par exemple, de l’alimentalion? — S’il en était ainsi, il serait complètement inutile de cbercber des lois.
Chez le chien adulte normal, sacrifié sans précaution préalable, on obtient pour le fer du foie des chiffres qui sont le plus souvent voisins de 0,10 *, mais qui s’élèvent parfois h 0,15, rarement jusqu’à 0,25. J’ai, après cette constatation, soumis deux chiens à un jeûne de quinze jours; les animaux ne recevaient que de l’eau. Au bout de ce temps ils ont été sacrifiés; j’ai obtenu des chiffres rentrant complètement dans la série habituelle. Puisqu’un jeûne si prolongé n’a eu aucune influence appréciable, on peut admettre que le fer du foie n’est pas sous la dépendance de l’alimentation. Les variations assez considérables qu’on observe exceptionnellement tiennent à des causes indéterminées, mais liées à des processus intimes de la nuirition. Nous verrons plus loin, en déterminant expérimentalement quelques-unes des causes qui font varier le fer dans le foie, que les effets de ces causes sont durables et se retrouvent parfois à très longue échéance. La teneur en fer du foie d’un sujet donné n’est donc pas un phénomène éphémère, et, hors du cas d’un accident
1. Tous les chilftes ainsi imprimés en gras esprimenl des millièmes du poids do l’organe frais.
intercurrent, on trouverait le même chiffre en sacrifiant le sujet plusieurs jours et même plusieurs semaines plus tôt ou plus tard.
En comparant diverses espèces de mammifères et d’oiseaux, j’ai constaté l’existence d’une sorte de moyenne spécifique, plus faible chez le bœuf (0,07) que chez le chien (0,12), plus élevée au contraire chez les lapins (0,23) et chez divers animaux de moindre taille : 0,50 chez le hérisson, 0,35 chez le canard. Je n’ai pas poursuivi l’étude de cette relation zoologique.
Réserve de fer à la naissance.
Je me suis attaché ê élucider la question physiologique suivante, question fort controversée: le foie et la rate servent-ils de lieu d’emmagasinement pour le fer, soit comme réserve en vue de l’hématopoièse, soit comme dépôt du fer dé déchef? 11 était indiqué d’étudier les variations quantitatives du fer dans ces organes au cours de la croissance ; Bunge avait en effet démontré (au moins pour le lapin) l’existence et la nécessité d’une réserve en fer à la naissance, sans pouvoir préciser en quel point du corps était située cette réserve, la technique ancienne permettant en effet à peine une bonne détermination du fer de l’organisme entier pour un animal de la taille d’un lapin nouveau-né.
Chez le chien, à la naissance, on trouve d'ordinaire, dans le foie, une proportion de fer plus élevée qu’à l’âge adulte; il n’est pas rare de trouver 0,4, et même 0,6, mais ily a de très grandes irrégularités individuelles.
Chez le lapin, l’augmentation est à la fois plus marquée et plus régulière. On peut alors, en sacrifiant successivement les animaux à mesure qu’ils avancent en âge, voir la proportion de fer décroître de jour en jour pendant les premiers temps de la vie extra-utérine. Exemple :
Pour la rate, au contraire, au moment de la naissance ou dans les premiers jours, je l’ai toujours trouvée pauvre en fer dans toutes les espèces de mammifères que j’ai examinées.
La rate, contrairement {t ce que pensaient divers auteurs, doit donc être mise hors de cause comme réservoir de fer, au moins à cet tige.
Quant au foie, il contient au moins en grande parlie, chez le lapin, la réserve signalée par Bunge, el qui apparaît bien comme une provision destinée à l’accroissement de l’organisme, puisqu’on la voit disparaître au fur et à mesure de cet accroissement. Dans d’autres espèces, cette réserve est plus faible, douteuse même, au moment de la naissance.
L’homme rentre dans cette dernière catégorie. Pour se renseigner sur ce point on dispose de sujets qui peuvent être considérés comme normaux : ce sont les fœtus à terme qui meurent d’un accident pendant l’accouchement.
J’ai analysé les organes de deux de ces foetus; le foie n’a pas été lavé; mais l’hémoglobine a été dosée et son fer retranché par le calcul : j’ai trouvé pour l’un 0,n et pour l’autre 0,10.
Sur mes conseils, M. Guillemonat a constitué une série plus nombreuse; les chiffres ont varié de 0,10 à 0,53; moyenne, 0,26.
11 y aurait heu, pour expliquer la divergence entre les espèces, de tenir compte du degré différent de développement présenté par les jeunes animaux au moment de la naissance, moment qui est bien loin de marquer chez tous les mammifères un stade homologue.
Tous ces mammifères, dans l’âge de croissance, présentent donc une pauvreté en fer remarquable, et sensiblement égale chez la plupart d’entre eux. Or, si Ion prend un chien adulte, et qu’on le saigne assez abondamment, trois fois en un mois, par exemple, on ramène le fer de son foie précisément à cette proportion de 0,03.
On a là, il me semble, la démonstration que le fer du foie constitue bien une réserve pour l’hématopoièse, réserve qui est utilisée, d’une part, pour l’accroissement de la masse sanguine chez l’animal en croissance, d’autre part, pour la réparation d’une hémorragie accidentelle.
Toutefois, il faut remarquer que chez l’adulte, cette réserve est faible, et ne saurait suffire à la régénération du sang, même après une seule saignée : le foie d’un chien de 13 kilogrammes pèse en chiffres ronds 400 grammes, et contient de 40 à 60 milligrammes de fer; ce fer correspond à 100 ou 120 grammes de sang au maximum; or une saignée quatre fois plus forte sera rapidement réparée.
Pendant cette période de croissance, au contraire, le fer de la rate augmente un peu; par exemple, on trouve chez les jeunes chiens et les jeunes chats 0,20 ou 0,30, au lieu de 0,14 en moyenne à la naissance. La rate joue donc un tout autre rôle que le foie.
Dans ïespéce humaine, diiférence sexuelle.
Je n’ai pas jusqu’ici parlé de l’homme à l’état adulte; c’est qu’il est très difficile de se procurer des pièces convenables provenant d’un sujet mort brusquement en pleine santé. A défaut de tels documents, j’ai constitué' une série assez nombreuse (53 sujets) sur des cadavres quelconques d’hôpitaux ; et j’ai noté soigneusement la maladie, de façon à apercevoir, si elle'existait, l’influence de tel ou tel état pathologique.
Cette recherche m’a donné des résultats intéressants, dontle plus curieux est la différence très nette, au point de vue de la teneur du foie en fer, entre l’homme et la femme.
Si l’on examine la répartition des sujets suivant la proportion de fer de leur foie, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, on obtient le double tableau suivant (chaque sujet est figuré par une astérisque dans la colonne
correspondante à son chiffre; la succession linéaire de ces points figure ainsi l’ordonnée de la courbe de fréquence).
Sous cette forme, la différence sexuelle saule aux yeux. Mais on peut la préciser.
Pour les femmes, l’échelle est si peu étendue qu’on trouve nécessairement pêle-mêle les diverses affections. Mais les sujets mêles présentent, à part trois cas tout ê fait aberrants, un groupement régulier autour d’un maximum très accusé entre 20 et 30; ce groupement donne tout d’abord l’impression d’une série homogène, malgré les maladies différentes dont elle est formée; en examinant le diagnostic de chaque individu, j’ai constaté que ces maladies sont disséminées sans ordre et j’ai été amené h conclure que. dans la série de nos chiffres, n’apparalt d’influence spécifique pour aucune des maladies qui s’y trouvent suffisamment représentées.
Nous sommes donc autorisés à calculer une moyenne. En laissant de côté, suivant la règle, les trois cas aberrants, les hommes donnent, pour 29 cas, la moyenne de 0,23, moyenne qui concorde avec le maximum du groupement observé ci-dessus. Cette moyenne parait assez solidement établie puisque l’on peut faire la vérification suivante : les dix premiers sujets mâles, dans l’ordre où le hasard les a présentés, donnent la moyenne de 0,24i les dix anivants. 0,23; les neuf derniers, 0,21; ces moyennes partielles s’écartent donc fort peu de la moyenne générale. Les femmes (21 cas) donnent comme moyenne générale 0,09; les dix premières donneraient, 0,10; les onze dernières, 0,08.
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te fow des hommes contient donc, en moyenne, deux fois et demie plus de fer que celui des femmes.
C’est un fait qui avait complètement échappé aux physiologistes qui se sont occupés de la question avant moi. On y pensait si peu que, dans beaucoup de travaux, le sexe n’était pas mentionné.
Quant aux trois chiffres aberrants, ils s’expliquent par la présence d’un pigment ferrugineux que j’ai spécialement étudié et sur lequel je reviendrai plus loin {p. 69).
L’âge (à partir de l’âge adulte) n’a aucune influence sur la teneur du foie en fer. Mes sujets, classés suivant l’âge, donnent les moyennes suivantes :
L’égalité des moyennes pour chaque période est aussi parfaite que possible, étant donnée la brièveté des séries.
Chez les sujets jeunes, la différence sexuelle n’existe pas à la naissance ; les garçons donnent comme moyenne 0,25, les filles 0,27 ; Guillemonat a trouvé chez un garçon de deux ans 0,02 ; chez une fille du même âge, 0,02.
La différence sexuelle consiste donc eu ce que le fer du foie, chez la femme, ne remonte que très peu après le minimum de l’adolescence. Une hypothèse simple se présente d’abord pour expliquer le fait, c’est la perte de sang menstruelle ; nous avons vu en effet les saignées faire baisser la teneur en fer du foie. Mais il faut remarquer que la différence reste la même passé l’âge de la ménopause.
Pour la rate, on observe des chiffres beaucoup plus irréguliers que pour le foie ; et là, l’influence pathologique est visible ; les cas de tuberculose, notamment, présentent en général les chiffres de fer les plus élevés. Dans toutes les rates qui présentent ces chiffres élevés, on trouve du pigment ferrugineux. Si l’on fait abstraction des cas où la teneur était supérieure à 1, les moyennes par âge et par sexe donnent le tableau suivant :
Tandis que les deux dernières périodes donnent sensiblement le même chifi're l’une que l’autre dans chacun des deux sexes, la première période
donne un chiffre notablement plus fort. Cetle période de vingt «quarante ans est celle où l’on meurt le plus de tuberculose, on retrouve ici une influence pathologique; en éliminant du calcul les chiffres supérieurs à 1, nous avons laissé encore beaucoup de chiffres pathologiquement élevés. Cette moyenne de 0,39, qu’on retrouve identiquement dans les deux sexes pour la période de vingt à quarante ans, ne représente donc rien de bien défini. La moyenne des deux aulres périodes, étant donné l’accord entre ces deux périodes dans chaque sexe, présente une signification physiologique.
11 y a une différence sexuelle de même sens que pour le foie, mais beaucoup moins accusée.