XV. — Résultats agricoles obtenus de 1884 à
De 1884 à 1888 inclusivement je suis resté seul à pratiquer, tant à Joinville-le-Pont qu’à Clichy-sous-Bois, les procédés culturaux dont progressivement j’avais reconnu l’influence sur les rendements en poids et en richesse des récoltes de pommes de terre. C’était alors, à proprement parler, une période d’essais; peu à peu j’avais agrandi les surfaces cultivées; en 1888, enfin, j’avais porté l’une de ces surfaces à un hectare, c’est-à-dire à l’unité culturale; j’ai indiqué plus haut les résultats que cette période avait fournis.
C’est à la fin de la campagne de 1888 seulement, alors que ma confiance dans ces procédés a été bien établie, que je me suis décidé à les faire connaître, et immédiatement j’ai cherché à en faire profiter la culture française.
Un moyen essentiellement pratique s’offrait à moi poury parvenir; parmi les variétés que j’avais cultivées dès i885, il en était une particulièrement remarquable, qu’un cultivateur regretté, Boursier, de Compiègne, avait à peu près à la même époque que moi importée d’Allemagne, mais dont la connaissance était restée limitée à son voisinage. A cette variété on donne le nom de Richters Imperator; je l’avais vue dans de bonnes conditions de
culture fournir à l’hectare 4oooo‘ B et même 44°o° lB de tubercules riches quelquefois à près de 20 pour 100 de fécule.
J’ai pensé que de si hauts rendements feraient sur l’esprit de nos cultivateurs une impression profonde, et j’ai été ainsi conduit à prendre celte variété comme type pour la vulgarisation des procédés culturaux dont l’expérience m’avait fait reconnaître l’efficacité.
Je trouvais ainsi l’avantage de faire connaître à la fois, d’un côté la meilleure variété rencontrée jusqu’à ce jour, d’un autre lés procédés nécessaires à la production des hauts rendements.
Sur la récolte faite en x 888 à Joinville j’ai été autorisé par M. le Ministre de l’Agriculture à prélever 6ooo k « de plant sélectionné par mes soins pour en confier la culture à une quarantaine d agriculteurs repartis sur divers points de la France. Sur ces quarante cultivateurs, trente-trois ont répondu à mon appel; seize ont suivi exactement mes indications et ont vu, de ce fait, leurs rendements atteindre les chiffres élevés de 320oo kB à 44o°° ks avec des richesses de 20,4 à 24,2 pour 100 de fécule.
Dix-sept au contraire ont apporté à la marche que je leur conseillais des modifications plus ou moins grandes; leurs rendements se sont abaissés à i6ooo k * et i33oo kB .
A la suite de cette campagne j’ai pu, grâce à la belle récolte que j’avais moi-même obtenue à Joinville (3ç)ooo k * sur un hectare), faire appel en 1890 à de nouveaux collaborateurs; d’un autre côté, la variété Richter s Imperator a commencé d’être offerte comme plant à des prix acceptables par la grande culture; si bien qu’en 1890plus de cent agriculteurs ont bien voulu, après s’être concertés avec moi, concourir à l’œuvre de régénération que j'ai entreprise.
Parmi ces collaborateurs anciens ou nouveaux, quatre-vingt-trois ont planté dans des terres fertiles; cinquante-huit d’entre eux ont suivi exactement mes indications et ont rencontré des conditions météorologiques satisfaisantes; ceux-là ont récolté de 32ooo kB à 46ooo ks à l’hectare; un grand nombre de ces récoltes ont été faites sur des surfaces modestes, mais plusieurs autres l’ont été sur des étendues de 1, 2, 3 et même 5 hectares; j’ai, quant à moi, obtenu à Joinville sur 1 hectare un rendement de 4*5oo kB .
Dix d’entre eux, d’autre part, et c’est là peut-être le point le plus intéressant, ont cultivé en terres médiocres ou pauvres, de troisième et de quatrième classe, d’un loyer de 15^ et même io fr quelquefois à l’hectare, ils n’y ont pas moins obtenu des rendements de 25ooo k « à 28ooo kB .
Dès ce moment on pouvait considérer comme nettement démontrée l’ef-
ficacité des procédés culturaux que mes longues recherches m’avaient conduit à préconiser; ces procédés, il ne restait plus qu’à les vulgariser.
La vulgarisation en devait être singulièrement rapide.
Dès 1891, trois ans après la publication de mes premiers résultats, 35o cultivateurs m’offraient leurs concours et parmi ceux-ci no en fin de campagne m’annonçaient les résultats magnifiques auxquels leurs cultures avaient abouti; parmi eux :
et aux tubercules ainsi récoltés, l’analyse me faisait reconnaître une richesse moyenne de 20 pour 100 de fécule anhydre.
C’est en terres fertiles que ces cultures avaient été conduites; en terres pauvres, les mêmes procédés culturaux permettent d’obtenir encore de i90oo k * à 25ooo k s à l’hectare.
Tandis que chez tous ceux de mes collaborateurs qui avaient négligé de suivre quelqu’une de mes indications, le rendement se montrait inférieur de ioooo k *, i5ooo k « quelquefois à celui des cultures rationnelles.
Beaucoup d’ailleurs, parmi ces collaborateurs, avaient fait sur divers points spéciaux des essais comparatifs qui venaient confirmer de la façon la plus nette les résultats de mes propres travaux.
Les progrès constatés en 1891 ne devaient pas s’arrêter; en 1892 ils de vaient être plus grands encore.
Non seulement, en effet, le nombre de mes collaborateurs devait croître pour cette campagne, mais les surfaces cultivées par eux devaient acquérir une importance considérable.
C’est à six cents environ que ce nombre s’est élevé, et, parmi eux, il en est qui ont pu montrer au monde agricole des champs de pommes de terre s’étendant, d’un seul tenant, sur 3o, I\o et même sur 56 hectares.
Sur ces grandes cultures, on a vu d’ailleurs les rendements atteindre 36ooo ts à l’hectare en moyenne et quelquefois s’élever jusqu’à 4oooo l « èt 45 ooo ks .
Ce sont là des résultats inespérés; au prix normal de 3' 1 ',5o le quintal, en effet, ils représentent à l’hectare une recette de i225 rr environ pour
une dépense culturale de 6oo ft à 700", c’est donc un bénéfice de 6oo fr à l’hectare environ qu’ils apportent au cultivateur.
Au début de mes recherches, mon ambition était d’amener nos cultivateurs à une production comparable à celle de l’Allemagne ; cette production, nous l’avons aujourd’hui dépassée; la supériorité de notre culture de pommes de terre est établie par la grande pratique.
C’est une conquête de plus à ajouter à celles dont la Science a, de nos jours, enrichi l’Agriculture.
XVI. — Emploi des bouillies cuivriques contre la maladie de la pomme de terre.
Améliorer la culture de la pomme de terre en France, élever ses rendements dans une proportion qui la rende particulièrement rémunératrice est chose aujourd’hui facile, je crois l’avoir démontré par mes recherches.
Mais, quel que soit le perfectionnement des procédés actuels, l’abondance dé la récolte n’en reste pas moins sous la dépendance absolue d’un fait calamiteux qui, depuis 1845, a bien des fois détruit les plus belles espérances des cultivateurs de pommes de terre. Ce fait, c’est le développement fréquent, dans nombre de régions de notre pays, du cryptogame parasite que du Bary a désigné sous le nom de Phytophtora infestans et auquel d’habitude nous donnons plus simplement le nom de maladie de la pomme de terre.
Les récoltes de l’apparence la plus belle peuvent, du fait de ce parasitisme, être, en quelques jours, entièrement perdues pour l’agriculteur.
Aussi, dès qu’on a su, par l’emploi des sels de cuivre, enrayer la marche du Mildew, c’est-à-dire du Perorwspora viticola, dont l’analogie avec le Phytophtora infestans de la pomme de terre est si grande, l’idée s’est-elle présentée d’appliquer le même remède à la destruction de la maladie de la pomme de terre.
C’est à M. Joüet (x885) qu’on doit la première idée de cette application ; M. Prillieux, en 1888, a montré, par une expérience faite sur une dizaine de pieds, à quel degré elle pouvait être efficace.
Cete expérience, malgré sa netteté, n’était pas suffisante cependant pour porter la conviction dans l’esprit de nos cultivateurs; c’était chose nécessaire que de réunir pour eux des données numériques fournies par des cultures déjà importantes. C’est ce que j’ai fait en 1889 et en 1890.
En diverses localités, j’ai, sur un même champ de pommes de terre, ar-
rosé de bouillie bordelaise à 3 pour ioo de sulfate de cuivre la moitié de la culture, en laissant l’autrè moitié sans traitemënt, pour servir de témoin.
J’ai reconnu ainsi, non seulement l’efficacité du traitement au point de vue de la diminution du nombre des tubercules malades, mais encore j’ai reconnu ce fait considérable, et qui jusqu’ici n’avait pas été remarqué, que du fait du traitement le rendement normal augmente souvent dans une ’ grande proportion.
J’ai établi, en outre, quels étaient les frais du traitement et démontré, par la comparaison entre la dépense et le produit, combien est. grand le bénéfice que procure lé traitement des cultures menacées par la maladie.
A partir de ce moment, l’emploi des bouillies cuivriques contre la maladie de la pomme de terre s’est rapidement répandu; il est aujourd’hui d’un usage courant et la pulvérisation de la pomme de terre est devenue aujourd’hui aussi générale que la pulvérisation de la vigne.
Aussi, a-t-on vu bientôt le nombre des formules proposées pour la confection du remède devenir tel qu’en face de ces formules diverses le cultivateur devait nécessairement se trouver embarrassé.
Pour l’éclairer au sujet de la valeur des diverses compositions qui lui étaient ainsi offertes, j’ai cherché, en 1891 et à l’aide de procédés nouveaux, à déterminer l’énergie avec laquelle les plus importantes d’entre elles adhèrent aux feuilles de la pomme de terre lorsqu’elles ont été pulvérisées à sa surface.
Des pieds de pomme de terre arrosés à l’aide de six compositions différentes, abandonnés ensuite quelques jours à la dessiccation, ont été, dans des conditions diverses, mais soigneusement calculées, soumises à l’action de pluies artificielles : pluies d’orage, pluies moyennes, pluies fines longtemps prolongées; puis, après dessiccation, on a dans les feuilles décliaque pied dosé le cuivre qui, malgré la pluie, y était resté adhérent.
J’ai pu ainsi dresser une échelle d’adhérences et par suite d’efficacité des diverses bouillies, aux premiers degrés de.laquelle sont venues se placer la bouillie sucréeconseiiléepar M. Michel Perret et là bouillie au carbonate de soudé usitée dans l’Est de la France.
XVII. — Application des pommes de terre à grand rendement et à grande richesse à la distillerie agricole en France.
C’est à l’aide de la pomme de terre qu’en Allemagne l’alcool est presque exclusivement fabriqué; en France, en dehors de l’alcool de vin si rare au-
jourd’hui, c’est à l’aide du mais, des betteraves, des mélasses; la pomme de terre, sauf de rares tentatives qui, d’ailleurs, n’ont pas été très heureuses, n’est pas entrée jusqu’ici dans nos distilleries.
J’ai voulu démontrer qu’il était possible, au grand avantage de l'agriculture française, de modifier cette situation; pour que cette démonstration fût accueillie avec confiance, pour éclairer nos cultivateurs sur les avantages économiques de l’application de nos pommes de terre riches à la distillerie agricole, il était nécessaire de soumettre dans une ferme française la distillation de la pomme de terre au contrôle scientifique.
C’est ce que j’ai pu faire en 1890, grâce à la collaboration de deux distillateurs qui, libéralement, ont bien voulu mettre leurs usines à ma dispo-
Au printemps dernier, 8oooo ks de pommes de terre ont été, en deux mois, distillées chez M. Ch. Michon, de Crépy-en-Valois; les tubercules employés n’étaient que de la variété Chardon, contenant à peine 16 pour 100 de fécule, et cependant le rendement a été de 1 i ut , 2 d’alcool pour ioo k * de pommes de terre.
Au début de cette même campagne, un travail analogue a été fait chez M. Maquet, de Fère-Champenoise, avec de la pomme de terre Richter’s Imperator, riche à 21 pour 100 de fécule, et le rendement a été de i4 ut ,33 d’alcool; pour obtenir un chiffre aussi élevé, il ne faudrait pas moins de 4o k ® de maïs ou 25o kg de betteraves.
En admettant une récolte de 3oooo k « seulement de ces pommes de terre à l’hectare, c’est pour cette surface une production de /^oo 1 ' 1 d’alcool. Jamais semblable résultat agricole n’avait été obtenu.
L’opinion qui faisait considérer comme impossible le succès en France de la distillerie agricole de pommes de terre a dû, à partir du moment où j’ai fait connaître ces résultats, être regardée comme un préjugé.
Aussi a-t-on vu bientôt un certain nombre de cultivateurs et d’industriels, suivant l’exemple de MM. Maquet et Michon, introduire soit à la terme, soit à l’usine, l’industrie de la distillation de la pomme de terre.
Les flegmes ainsi obtenus se sont montrés d’une rectification facile et les alcools rectifiés qu’ils ont fournis ont bientôt fait prime sur le marché.
Les drèches et les vinasses laissées par la distillation ont été recherchées pour l’alimentation du bétail, et l’expérience a montré qu’elles constituaient un fourrage excellent.
Dès la campagne dernière, on comptait en France dix distilleries de pommes de terre, et leur production en alcool absolu s’élevait à 2oooo hlit
environ, c’est-à-dire au centième de la production totale de la France en alcool.
G’est donc un fait pratiquement établi aujourd’hui : du fait des belles récoltes qu’assurent à la culture de la pomme de terre dans notre pays les procédés que j’ai fait connaître et les variétés à grand rendement et à grande richesse dont j’ai préconisé l’emploi, la distillerie française et la distillerie agricole particulièrement sont aujourd’hui en possession d’une matière première égale et même supérieure à celle qui a donné à la distillerie agricole allemande une si grande situation, à celle qu’on doit considérer comme l’agent principal de l’amélioration des terres pauvres de certaines parties de l’Allemagne.