‹ Notice sur les travaux scientifiques, avril 1892Chapitre 6 sur 24 · POISSONS · texte numérisé non relu

POISSONS

§ 1. — RECHERCHES BATHYMÉTRIQUES

36. — Considérations sur les Poissons des grandes profondeurs, enparticulier sur ceux qui appartiennent au sous-ordre des Abdominales. (Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sciences, t. OUI, p. 1237 ;

Considérations sur les Poissons des grandes profondeurs. . (Deuxième noie.)'

Expéditions scientifiques du Travailleur et du Talisman pendant les années 1880, 1881, 1882, 1883. — Poissons.

[Ouvrage publié sous les auspices du Ministre de lInstruction publique, Paris, 1888.)

Ce volume, qui a commencé la publication des recherches faites par la Commission des dragages sous-marins, figurait à l’Expo-

sition universelle de 1889. 11 comprend 406 pages de texte et un atlas de 28 planches, exécutées, sous ma direction, par M. Bideault; un grand nombre d’espèces sont figurées, d’après des maquettes prises à bord, sur les animaux frais.

Le travail se divise en deux parties.

Bans la première se trouvent des considérations générales sur la faune ichthyologique des grandes profondeurs. Après avoir fait remarquer l’imperfection, de nos connaissances, en ce qui concerne celle-ci, imperfection qui dépend surtout des engins employés dans ces recherches, lesquels aujourd’hui n’assurent pas encore absolument du niveau précis auquel ont été capturés les Poissons et, chose plus fâcheuse, doivent très souvent laisser échapper les animaux doués d’une certaine agilité, un tableau donne l’énumération des espèces connues comme ayant été trouvées à une profondeur de plus de 300 mètres, profondeur à laquelle les végétaux disparaissent et que j’ai adoptée, provisoirement, comme limite supérieure de la Région abyssale. Cette liste comprend trois cent seize espèces, elles sont disposées par Familles suivantl’ordre zoologique naturel. ■En regard de chaque nom, se trouvent, données en mètres, les profondeurs minimum et maximum auxquelles chaque espèce a été prise, soit d’après les renseignements fournis par les auteurs, soit d’après nos recherches personnelles. Le point le plus bas auquel un Poisson ait été trouvé est 5394 mètres, Plectromm crassiceps, Bean, à bord du Talisman, ÏA/exeterion Parfaiti, n. g. et sp., a été dragué par 5005 mètres.

Cette énumération systématique fait ressortir que sur les Sous- Classes en lesquelles on divise le groupe, deux, seulement se ■trouvent largement représentées : les Élasmobranches. et les Tëléostéens, deux autres n’offrent qu’un petit nombre d’espèces, lés Ga-> nqïdes et les Cyolostomiens, ces Sous-Classes, d’ailleurs, sont peu nombreuses en types spécifiques dans la nature actuelle, enfin les Dipnéens et les. Leptocardiens font absolument défaut.

Parmi les Élasmobranches v les Pleurotrèmes (Squales) et les Holocéphales (Chimères) descendent à des profondeurs de plus de 1800 ou 2000 mètres. Les Hypotrèmes (Raies), au contraire, ne dépassent guère 800 mètres ; cependant, leur habitude de reposer

généralement sur le. sol et leur natation lourde permettent de présumer qu’ils n’éviteraient pas aussi aisément la drague que les premiers.

Pour les Téléostéens, en laissant de côté les Lophobranches (Syngnathes, Hippocampes, etc.) et les Plectognathes (Coffres, Balistes, etc.), poissons essentiellement côtiers ou de surface, les Chorignathes, dans les quatre Sous-Ordres qui les composent, sont représentés d’une manière inégale et qui n’est pas en rapport avec l’importance numérique de chacun d’eux. Gës Poissons, dans 1 état actuel de nos connaissances, donnent à la faune son caractère.

Les Apodes (Anguilles, etc.), groupe peu nombreux, entrent à peu près pour 6 p. 100 dans le nombre total des espèces bathyoikésites. Quelques types sont particulièrement, abondants, ainsi le Synaphobranchus pinnalus , Gray; cinquante-six individus ont été capturés lors de notre dernière campagne dans vingt-six dragages.

Les Abdominales sont mieux représentés, environ 24 p. 100; chiffre assez élevé, si on réfléchit que la très grande majorité des Poissons de ce groupe habitent les eaux douces (voir n“ 54)s Un petit nombre des espèces appartiennent aux Familles des Salmonidées, Bathytrissidées, Halosauridées ; les Alépocéphalidées, les Sternoptychidées, les Scopelidées fournissent la plus grande part des types. Plusieurs de ces groupes sont tout à fait caractéristiques de la faune abyssale, les Halosauridées et les Alepocephalidées entre autres; l'HalosaurusOwenii, Johnson, a été trouvé dans quinze dragages, on en a pris quarante-neuf exemplaires. La seconde Famille, qui, il y a peu de temps encore, ne renfermait qu’un genre réduit à une seule espèce, comprend aujourd’hui six genres, dont deux, nouveaux pour la science, ont été trouvés dans la campagne du Talisman : l ’Anomalopterus pinguis et le Leptoderma macrops.

Toutefois le Sous-Ordre, de beaucoup le plus important, est celui des Anacanthiniens, puisqu’il constitue près de moitié 43 p. 100 de la faune. Les Pleuronectes (Soles, Turbots, etc.) n’y entrent que pour une faible part ; comme les Raies, dont ils ont les mœurs en tant que reposant d’habitude sur le sol, ces Poissons ne paraissent pas descendre à de grandes profondeurs, la plupart ne dépassent guère 500 mètres. Les Gadoïdes seraient donc, à l’heure actuelle,

les Poissons les plus répandus dans la faune abyssale, les Familles suivantes y sont largement représentées : Macruridées, 46 espèces ; Ophidiidées, 30 espèces ; Gadidées, 28 espèces ; Lycodidées, 28 espèces. L’abondance de certaines d’entre elles est énorme, ainsi le Macrurus sclerorhynchus, Valenciennes. C’est à la section des Gadoïdes que doit être rapporté le singulier Eurypharynx pelecanoidet , n. g. et sp., trouvé trois fois dans nos différentes campagnes.

A l’inverse du Sous-Ordre précédent, les Acanthoptérygiens, très répandus dans la faune actuelle, car on peut estimer, en ce qui concerne l’ensemble de la classe des Poissons, qu’ils y entrent environ pour un tiers et font bien plus de moitié de l’ordre des Chorignathes, sont relativement peu nombreux, à peine 20 p. 100. La Famille si importante des Percidées ne fournit que le Pomatomus telescopus, Risso, la plupart des types sont des Pectorales-pédiculées, qui fournissent les genres curieux Dibranchm, Chaunax, Melanocetus, caractéristiques de la faune abyssale, et des Berycidées, Famille qu’on peut regarder, ainsi que la précédente, bien qu’à un degré moindre, comme un type plutôt aberrant parmi les Acanthoptérygiens.

Quant aux Ganoïdes et aux Cyclostomes, ces deux Sous-Classes n’offrent, la première, qu’un représentant, encore très anormal (voir n° 37), la seconde, trois; ceux-ci ne descendent pas au delà de 1000 mètres.

En résumé, la faune abyssale doit être regardée comme parfaitement caractérisée et, passée une certaine profondeur, ne présente plus que des types spéciaux. La considération de l’ensemble des espèces conduit à cette autre conclusion, que les rapports de cette faune ne doivent pas être cherchés dans les faunes voisines, qui lui sont superposées, mais dans les faunes polaires. Certaines espèces de Chimères, de Callorhynques, sont communes et les Anacanthiniens Gadoïdes, pour citer l’exemple le plus frappant, sont par l’abondance, soit des types spécifiques, soit des individus, caractéristiques de l’une et des autres. La vie ichthyologique se suit d’un pôle à l’autre, par les abîmes océaniques intertropicaux, comme le faciès alpin se continue par les hautes cimes dans les régions aériennes.

Ajoutons que les Poissons des grandes profondeurs confirment l’opinion de l’homogénéité frappante de la faune abyssale prise dans son ensemble. Sur tous les points explorés dans nos différentes campagnes, des espèces communes ont été draguées, et la comparaison avec les récoltes faites par les expéditions étrangères,, notamment par le « Challenger », montre que la chose va plus loin, car les mêmes types spécifiques ont pu être rencontrés dans l’Atlantique et dans les mers du Japon.

Ces généralités se terminent par quelques considérations sur les limites entre lesquelles une même espèce a été prise, on y voit que cette différence ascensionnelle peut aller à plus de 3000 mètres pour des espèces recueillies dans de nombreux dragages, ainsi le Synaphobranchus pmnatus, Gray, capturé vingt-cinq fois; pour le Bathygadus melanobranc/ms, n. sp. qui a été capturé également vingtcinq fois, cette différence est encore de 760 mètres. Un tableau où se trouvent réunis les documents de cet ordre pour une dizaine de poissons, expose le résultat de ces recherches, qu'il faut considérer comme une simple tentative, le peu de faits connus et l’imperfection de nos engins de capture ne permettant de présenter ces considérations qu’avec certaines réserves.

En cherchant à comparer, autant qu’il est permis de le faire dans l’état actuel de la science, la faune abyssale aux faunes perdues, ott arrive à conclure que les Familles les mieux représentées dans la première n’existent pas dans celles-ci, en ce qui concerne surtout les Téléostéens ou Poissons proprement dits. La faune abyssale serait, d’après cela, de date récente et caractéristique, en quèlque sorte, de l’époque actuelle, ce qui s’accorderait d’ailleurs avec la moindre profondeur et la température plus élevée des mers anciennes.

La seconde partie, partie descriptive, est précédée de l’énumération, par ordre de profondeurs, des dragages dans lesquels ont été pris des poissons. Oês renseignements s’appliquent à la dernière campagne, celle dans laquelle, grâce â un outillage plus perfectionné, les récoltes ichthyologiques ont été le plus abondantes. Je m’étais appliqué, dans ce but, pendant toute la durée du voyage, à relever exactement, pour chaque opération, le nombre des iiidi-

vidus par espèce. Pour chaque dragage sont donnés : la profondeur, la localité, la température (chaque fois qu’elle a été prise), la nature du fond, enfin l’engin employé. On peut constater que ces Vertébrés sont abondants, car sur 116 dragages, dont on doit tenir compte, ils ont été rencontrés 106 fois, et le nombre total des individus s’est élevé à 3949. La série de ces résultats montre également que nos moyens d’action sont assez parfaits pour que, par toutes profondeurs, on puisse faire des récoltes fructueuses.

L’énumération des Poissons récoltés dans nos expéditions comprend cent vingt et une espèces dont quarante-sept seraient nouvelles pour la science. Au moment où l’impression du travail se terminait, a paru la partie des recherches du « Challenger » sur ces mêmes animaux par M. Günther, ce qui m’a permis de comparer les résultats obtenus par ce savant avec les nôtres, et de donner dans un appendice une étude complémentaire de quelques espèces critiques, ce qui ne modifie que fort peu le travail. Il est d’ailleurs à remarquer, que la chose pouvait jusqu’à un certain point être prévue, les localités dans lesquelles a surtout opéré l’expédition anglaise étant très différentes de celles où ont été effectuées nos recherches.

Cette partie descriptive se prête naturellement peu à l’analyse. On trouvera consignée dans quelques-uns des articles suivants (voir n°* 37 à 40) l’indication de certains faits saillants, qui ont été le sujet de notices insérées, soit aux Comptes rendus des séances de l’Académie des Sciences, soit au Bulletin de la Société philomathique.

D’une manière générale, les descriptions contiennent, non seulement l’indication des particularités extérieures, qu’emploient les ichthyologistes pour la connaissance des groupes et des espèces, mais aussi tous les détails anatomiques qu’on a été à même d’ob-

L’étude des écailles, surtout de celles formant la ligne latérale, a été l’objet d’une attention toute particulière, justifiant l’importance que dans plusieurs travaux antérieurs j’ai cru devoir leur accorder. Enfin, l’otolithe principal, le sagitta, recueilli et figuré pour presque toutes les espèces, montre le parti qu’on pourra tirer de la considération de cet organe dans les recherches zoologiques.

Non seulement, certaines formes très singulières ont pu être découvertes chez l’ Alepocephalus rostratus, Risso, le Mora mediterranea, Risso, et surtout le Physiculus Dalwigkii, Kaup, mais encore dans des types si voisins qu’on hésiterait peut-être à les regarder comme spécifiquement distincts, des différences marquées dans dans cet otolithe viennent lever toute difficulté, tel est, par exemple, le cas pour le Macrurus sclerorhynchus, Valenciennes, et le M. smi-

A la suite de chaque description, se trouve l’énumération des dragages dans lesquels le poisson a été rencontré avec le nombre d’individus pour chacun d’eux. Ce renseignement statistique est de nature à nous éclairer sur l’abondance relative de certains types, qui, par suite, peuvent être regardés comme plus caractéristique de la région abyssale. Pour donner quelques exemples : le Macrurus sclerorhynchus, Valenciennes, a été rencontré dans 50 dragages et l’on en a recueilli en tout 331 individus ; Y Hymenocephalus italiens, Giglioli, 19 dragages, 1231 individus; le Xenodermkhthys sodalis, n. sp., 7 dragages, 139 individus.

Pour ce dernier animal, il est à remarquer que 133 exemplaires ont été ramenés en une seule fois, Y Hymenocephalus italicus offre des faits de même ordre pour deux dragages, qui ramenèrent l’un, 780, l’autre, 198 individus. Ces espèces vivent évidemment par bancs, comme certains poissons de nos côtes. Des observations continuée dans cette voie pourront ainsi nous éclairer sur les mœurs des espèces bathyoikésites.

37. — Sur lesrapports zoologiques du genre Notacanthus, Bloch.

Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sciences, t. CVII, p. .751 ; 5 novembre 1888. — Expéditions scientifiques du Travailleur et du Talisman. Poissons: p. 316; pl. XXVII, fl". 1.)

Les Notacanthes présentent des caractères ambigus, qui rendent très difficile de leur assigner une place convenable dans la série, et les ichthyologistes les plus autorisés, Cuvier et Valenciennes, Muller, M. Günther, MM. Jordan et Gilbert ont émis sur ce point les opinions les plus différentes. L’étude anatomique et histologique que

j’ai pu faire de ces animaux, rencontrés à plusieurs reprises dans nos dragages, conduit à, une interprétation nouvelle de leurs rapports.

L’étude du squelette montre une corde dorsale en grande partie persistante, entourée de centrums annulaires, avec lesquels les arcs neuraux et hémaux ne contractent en quelque sorte que des rapports médiats par l’intermédiaire de cartilages pénétrant le corps vertébral. Les arcs supérieurs présentent au point d’attache un élargissement lamelleux dans lequel on peut reconnaître trois portions, analogues à ce qu’on connaît, chez les Élasmobranches et certains Ganoïdes sous le nom de cartilages cruraux, intercruraux et surcruraux, et offrant comme ceux-ci des perforations pour le passage des racines nerveuses. Bien qu’on trouve en avant à la mâchoire supérieure deux intermaxillaires armés de dents, ce sont en réalité les palatins, également dentifères et réunis en demi-cercle, qui répondent aux dents de la mâchoire inférieure, disposition analogue à celle présentée par les Élasmobranches. Les épines des nageoires sont simples et non constituées par l’accolement de deux parties symétriques l’une droite, l’autre gauche comme chez les poissons Téléostéens. Enfin ces épines et le squelette dans ses différentes parties, sont réellement osseux, c’est-à-dire présentent des ostéoplastes nettement caractérisés.

Par toutes ces particularités les Notacanthes s’éloignent des Acanthoptérygiens, parmi lesquels on les a jusqu’ici placés ; ils ne peuvent non plus être réunis aux Abdominales, qui sont Malacoptérygiens, pas plus qu’aux Apodes et encore moins aux Anacanthiniens. Au contraire ces caractères mixtes, qui les relient à la fois aux Élasmobranches et aux Téléostéens, conviennent à la Sous-Classe des Ganoïdes, dans laquelle devra être placé l’Ordre des Notacanthi de Muller, en en retranchant toutefois les Mastacembélidées, qui appartiennent à un type tout différent, comme l’a déjà fort bien indiqué M. Günther.

38. — Sur un Poisson des grandes profondeurs de l'Atlantique, /’Eurypharynx pelecanoides.

(i Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sciences, t. XCV, p. 1226;

1.1 décembre 1882. — Expéditions scientifiques du Travailleur et du Talisman. Poissons ; pi. XVII.

Description d’un poisson ramené d’une profondeur de 2300 mètres, dans un dragage fait sur les côtes du Maroc. D’autres exemplaires ont été capturés depuis, pendant la dernière campagne du Talisman.

Cet animal est remarquable par son corps allongé, atténué en pointepostérieurement, la petitesse de sa tête, et cependant l’énorme développement de ses mâchoires grêles et à suspensorium incomplet. Les mandibules sont réunies par une membrane extensible élastique. On doit le considérer comme un type nouveau : il présente cinq arcs brachiaux, les pièces hyoïdiennes médianes inférieures manquent, l’orifice brachial efférent se trouve réduit à une simple perforation.

Ces caractères très anormaux ne permettent pas de placer ce Poisson dans une des familles actuellement connues, et il mérite de constituer un groupe à part des Eurypharyngidæ en y réunissant les Saccopharynx, Mitchill. L’embarras n’est pas moindre pour savoir à quel Ordre des Teleostei il convient de le rattacher. Les auteurs américains ont proposé d’en faire une division spéciale, les Lyomyarii. Il me parait plus simple, suivant les conclusions primitivement énoncées dans cette note, d’admettre que ces Poissons,, jnalgré leurs affinités multiples avec les Apodes, avec les Abdominales par les Malacosteus, avec les Anacanthiniens, peuvent cependant être placés parmi ces derniers.

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