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Bleu sous couverte

Le décor en bleu sous couverte remonte, chez les Chinois, à l’origine de la fabrication de la porcelaine : les emblèmes, les figures allégoriques, les inscriptions de toute nature qui ornent leurs vases sont peints avec ce bleu, qui est considéré par eux comme le plus beau mode de'décoration et qu’ils appliquent sur leurs objets les plus précieux; on le trouve, d’ailleurs, sur presque toutes les poteries orientales où il est fréquemment associé aux émaux et aux craquelés.

Ce bleu a été naturellement l’objet de nombreuses recherches en

Europe, mais il suffit de comparer les produits obtenus, avec ceux de l’Orient, pour constater qu’ils different beaucoup les uns des autres. Les décors des Chinois et des Japonais sont d’une netteté parfaite, les contours des figures, les linéaments les plus déliés des caractères de leurs inscriptions apparaissent avec une pureté absolue; sur nos porcelaines, les contours sont nuageux, le dessin paraît vague, la couleur efflue sur le blanc.

Quant aux tons eux-mêmes, tandis que sur les poteries orientales ils varient du bleu de ciel le plus pur au violet et au bleu gris, ils sont sur les nôtres d’un bleu violeté uniforme, riche lorsqu’il est intense, grisâtre et terne dès qu’il est atténué.

J’ai pensé qu’il y aurait intérêt à doter notre palette de ces beaux bleus de Chine et j’ai entrepris dés recherches pour déterminer leur nature, leur composition et leur mode d’application.

Pour établir la nature de la matière colorante, on a dépouillé, aussi bien que possible, des porcelaines chinoises de leur couverte et enlevé la couleur ainsi mise à nu : l’analyse n’y a décelé que du cobalt, quelquefois associé à du manganèse, comme le faisait prévoir la composition des cobalts employés en Chine. ;

Ce point fixé, on a appliqué sur de la porcelaine dure ordinaire de Sèvres, crue et dégourdie, les diverses combinaisons cobaltiques employées en céramique et après émaillage on a cuit au grand feu en atmosphère réductrice et en atmosphère oxydante; â la sortie du four tous les échantillons ont présenté le même aspect : le ton est bleu violacé, sans éclat, et la couleur est entourée d’une auréole qui enlève toute netteté aux traits. En présence de ce résultat, il m’a paru intéressant de voir comment se comporteraient, dans les mêmes conditions,

. des porcelaines chinoises, bleues; l’expérience a prouvé qu’elles se transforment d’une façon identique : elles ont pris le même ton violâtre et l’aspect nuageux. Le bleu de Chine est donc altéré dans les conditions de la fabrication des porcelaines françaises.

Il paraissait vraisemblable, dès lors, que cette altération est due à l’élévation excessive de la température; pour le prouver, on a appliqué les combinaisons cobaltiques non plus sur du dégourdi de porcelaine dure, mais bien de porcelaine nouvelle, et l’on a cuit à i35o°. L’expérience a été concluante : les peintures exécutées avec l’aluminate

et lé silicate de cobalt ont conservé leur ton bleu avec toute sa pureté et toute la finesse et la netteté des traits du dessin. La question était donc résolue. Mais nous n’avons pas tardé à constater que la température, malgré son rôle capital, n’est pas le seul élément dont il faille tenir compte : si l’on trace des dessins sur de la porcelaine dégourdie, avec de l’aluminate de cobalt, et si l’on applique de la couverte sur une partie seulement de ces dessins, on observe, après une cuisson prolongée, que le bleu conserve son ton et sa fixité aux endroits non émaillés, mais qu’il est plus violet et moins stable aux endroits recouverts d’émail. La couverte exerce donc une action spéciale sur le bleu ; il est probable que l’aluminate de cobalt en contact prolongé, à une haute température, avec le silicate alcalino-calcaire en fusion, est attaqué et transformé en silicate double de cobalt et d’alcalis ou de chaux, qui est d’un bleu violet. Cette observation nous a portés à étudier l’action sur le bleu des divers éléments qui entrent dans la composition des couvertes : nous avons constaté que les couvertes très calcaires altèrent le bleu et le font violeter, qu’au contraire les bases alcalines conservent la couleur pure, qu’enfm il est essentiel que le bleu reste le moins longtemps possible soumis à l’influence de la couverte en fusion ; il faut donc employer une couverte qui ne glace bien qu’à la fin de la cuisson.

Nous sommes arrivés à ce résultat avec des mélanges de pegmatite, de sable et de craie dans lesquels la proportion de la silice et des alcalis est plus élevée que dans la couverte normale, tandis que la chaux y est notablement diminuée; le degré de fusibilité voulu est obtenu par la diminution de l’alumine.

En résumé, pour décorer la porcelaine en bleu sous couverte à la façon des Chinois, il convient d’employer l’aluminate ou le silicate de cobalt, de peindre sur dégourdi et d’émailler avec une couverte très siliceuse renfermant le plus d’alcalis possible : on donne à cette couverte le ton des porcelaines orientales par une légère addition de fer et de cobalt.

On désigne sous le nom de craquelées des porcelaines dont la couverte est fendillée d’une façon régulière, de façon à former sur la pièce

une sorte de réseau, composé tantôt de lignes brisées très distantes les unes des autres, tantôt de lignes régulières et rapprochées les unes des autres; dans ce dernier cas, il ressemble à des écailles de poisson, ce qui a fait donner le nom de imitées à ce genre de porcelaines, très appréciées des céramistes.

Le craquelé est dû à une différence entre le coefficient de dilatation de la couverte et celui de la pâte sur laquelle elle est appliquée; il résulte de ce que la couverte fondue à la surface de la pièce ne prend pas, pendant le refroidissement, le même retrait qu’elle.

Lorsqu’on retire du feu des porcelaines incomplètement cuites, on observe que le refroidissement détermine des fentes (tressaillures) dans la couverte; si l’on prolonge l’action de la chaleur, ces accidents s’atténuent peu à peu et finissent par disparaître complètement. L’accord s’en fait petit à petit entre la pâte et la couverte : les éléments divers qui composent la pâte se sont combinés, et, à mesure que cette combinaison s’est effectuée, son coefficient de dilatation s’est modifié jusqu’à ce qu’il soit devenu exactement celui de la couverte.

Il serait erroné de penser d’après cela qu’on obtiendrait du craquelé en cuisant les porcelaines incomplètement; à ce moment, sans doute, on aurait des tressaillures plus ou moins régulières, mais la combinaison des éléments est incomplète, et l’équilibre moléculaire y est si instable que la rupture des pièces serait certaine après le refroidissement. Il faut, avant tout, que la vitrification normale de la pâte soit obtenue, il n’y a pas de porcelaine sans cela. C’est donc un désaccord entre la pâte et la couverte qu’il faut réaliser, tout en produisant de la porcelaine. On peut atteindre ce résultat, soit en modifiant la pâte et conservant la couverte normale, soit en conservant la pâte normale et modifiant la couverte : c’est la seconde méthode que nous avons adoptée. L’augmentation pure et simple d’un des éléments, fusible ou réfractaire, de la couverte doit être rejetée, car, dans l’un et l’autre cas, la fusibilité est modifiée et la couverte ne glacera plus au moment voulu. Ce sont donc tous les éléments dont il faut modifier les rapports; il n’êxiste malheureusement aucune donnée sur les relations qui existent entre la composition des silicates et leur coefficient de dilatation, et ces recherches sont absolument empiriques; elles exigent plus de patience

que d’autres qualités. Jin- voici les résultats : pour obtenir un craquelé bien régulier et bien glacé sur la porcelaine nouvelle, il faut préparer une couverte très siliceuse et assez alcaline, mais peu calcaire et peu alumineuse.

Les couleurs de moufles employées sur les porcelaines européennes consistent essentiellement en substances métalliques, oxydes, silicates, etc., mêlées à une petite quantité Ai fondants; elles sont opaques et douées d’une grande intensité. Celles des Orientaux consistent, au contraire, en colorants dissous dans une forte proportion de fondants; ce sont des verres ou plutôt des cristaux colorés : on leur donne fré^ quemment le nom d 'émaux. Leur transparence, lorsqu’ils sont fixés sur la porcelaine, permet à la lumière de s’y jouer, do s’y réfléchir, et d’exercer ainsi sur l’œil une impression plus vibrante que nos couleurs. Comme ces émaux sont peu intenses par eux-mêmes, il faut les employer sous une assez grande épaisseur, ce qui donne aux produits orientaux un caractère spécial : les modelés y sont presque inconnus, la peinture y est remplacée par la décoration.

Or ces émaux si brillants et si riches d’aspect ne peuvent pas être appliqués sur la porcelaine dure; lorsqu’on s’en sert, on constate qu’ils se détachent après la cuisson de l’objet sur lequel ils ont été fixés, en en arrachant même des fragments; il y a entre les deux matières une différence de propriétés physiques et chimiques telle, que leur union est impossible. 11 n’en est plus de même avec la porcelaine nouvelle : cette propriété est due à sa richesse plus grande en silice et à sa proportion moindre d’alumine.

La composition des émaux est très variable; elle doit être réglée d’après la nature de la matière à laquelle ils sont destinés, parce qu’il faut non seulement qu’ils y adhèrent, mais encore qu’ils s’y fixent sans gerçures ni tressaillures, ce qui ne peut être obtenu que grâce à l’identité des coefficients de dilatation. Nous avons tout d’abord espéré pouvoir utiliser les émaux qu’on prépare dans le commerce pour la verrerie ou la faïence; mais l’expérience a prouvé qu’aucun ne possède les propriétés voulues.

Les fondants des émaux sont généralement des silicates ou des borosilicates de plomb, quelquefois additionnés de chaux. Nous avons reconnu qu’il est indispensable, pour éviter la tressaillure. de rapprocher leur composition de celle de la pâte, c’est-à-dire d’y adjoindre une certaine quantité d’alumine : ce résultat a été obtenu, soit avec un mélange de pegmatite, de silice, d’acide borique et de minium, soit avec un mélange de kaolin, de sable, de craie et de minium. Dans l’un ou dans l’autre cas, on fond le mélange pour le transformer en cristal; après refroidissement, on broie le produit de la fonte et on le combine à la matière colorante; on obtient ainsi des émaux rubis, jaunes, bleus et verts de toute beauté. Les émaux opaques sont préparés avec les mêmes fondants auxquels on ajoute de l’oxyde d’étain ; ce blanc est utilisé soit pour peindre en camaïeu sur des fonds colorés, soit pour obtenir des reliefs qu’on recouvre ensuite d’émaux colorés.

Les émaux et les fondants plombifëres peuvent aussi être employés comme de véritables couvertes; ils donnent ainsi une sorte de porcelaine tendre sur laquelle les couleurs et les émaux colorés prennent un velouté remarquable.

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