‹ Notice sur les travaux scientifiques du Dr. Ph. C. SappeyChapitre 2 sur 21 · RECHERCHES SUR LE SYSTÈME LYMPHATIQUE · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR LE SYSTÈME LYMPHATIQUE

Les vaisseaux lymphatiques et les maladies extrêmement fréquentes qui les concernent n’étaient encore que très incomplètement connus lorsque j’entrepris sur cette branche de la science, en 1842, une série de recherches que j’ai poursuivies jusqu’en 1883. Mon but était d’abord de constater s’ils existent dans tous les organes ; et je fus conduit à reconnaître qu’un certain nombre en étaient dépourvus : tels sont l’encéphale, la moelle épinière et tous les cordons nerveux ; tels sont également le globe de l’œil, les os, les cartilages, les parties fibreuses, etc. Par contre je réussis à les découvrir sur plusieurs points du corps où leur existence n’avait pas été signalée; de là une succession de mémoires dans lesquels chacune de ces découvertes se trouve exposée.

Plus tard je conçus quelques doutes sur leur origine. On les avait fait naître jusque-là par un réseau dont les mailles délicates représentaient sur les membranes tégumentaires une élégante dentelle. Mais après des tentatives qui restèrent longtemps infructueuses il me fut donné enfin de voir au delà des filaments si déliés dont cette dentelle était formée, d’autres radicules qui devaient être considérées comme leur véritable origine. Je commençais alors la publication d’un grand ouvrage in-folio dans lequel j’ai réuni tous les faits que j’avais pu observer.

Quelques mots d’abord sur chacun des mémoires qui l’ont précédé. Je m’arrêterai ensuite un peu plus longuement sur le traité qui les résume et les complète.

A. mémoires divers sur le système lymphatique.

1“ Vaisseaux lymphatiques de la langue.

(Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1847, t. XXV, p. 261.)

De nombreuses recherches avaient été faites pour découvrir ces vaisseaux. Mais toutes étaient restées sans résultat, en sorte qu’on inclinait généralement à nier leur existence, lorsque je parvins à les injecter

en 1847. C’est au niveau des parties les plus sensibles delà langue, c’està-dire sur la région occupée par les papilles caliciformes, qu’ilsatteignent leur plus grand développement. Le réseau extrêmement riche qu’on observe sur ce point se prolonge en avant jusqu’à la pointe de l’organe et en arrière jusqu’à sa base; latéralement il recouvre ses deux bords en s’étendant aussi sur toute sa face inférieure. De ce réseau naissent des troncules et des troncs fort nombreux, les uns postérieurs, très volumineux, les autres antérieurs et d’autres latéraux; tous vont se terminer dans les ganglions qui entourent les branches de bifurcation de la carotide primitive (1).

Ces vaisseaux proviennent exclusivement de la membrane muqueuse de la langue. Ils jouent un rôle important dans les inflammations de cet organe et dans les épithélioma dont elle devient si souvent le siège.

2" Recherches sur V origine des vaisseaux lymphatiques des glandes.

(Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1852, t. XXIV, p. 987.)

Le point de départ et le mode d’origine des vaisseaux lymphatiques des glandes étaient restés fort problématiques jusqu’en 1851. Une longue série de recherches que j’entrepris à cette époque m’a permis de démontrer qu’ils naissent de toute l’étendue des voies sécrétoires et excrétoires. Leur mode d’origine ne diffère pas, du reste, de celui qu’on observe dans les autres organes et qui sera exposé plus loin.

3“ Vaisseaux lymphatiques de la prostate.

(Recherches sur la conformation et la structure de Turèthre, 1852.)

Concourant, en 1851, pour la place de chef des travaux anatomiques et ayant alors à faire des préparations sur l’urèthre de l’homme, je crus devoir me livrer à quelques études sur les vaisseaux lymphatiques de la prostate. Après plusieurs essais infructueux je réussis à les injecter au mercure. Ils naissent en grand nombre de la périphérie et de toute l’épaisseur de cette glande, et se résument de chaque côté en deux ou trois troncs qui rampent ensuite sur les parties latérales de la vessie. Ces troncs, dont Mascagni ignorait l’origine, avaient été considérés par cet

(1) Traité des vaisseaux lymphatiques, planche XVI, fig. 1 et 2.

anatomiste comme appartenant au réservoir urinaire. Mais aucun vaisseau lymphatique ne provient des parois de ce réservoir. La muqueuse qui revêt sa cavité en est absolument dépourvue.

, . -Ui. I ■ .

4” Vaisseaux lymphatiques de la mamelle.

(Traité d’anatomie descriptive, 1864, p. 698.)

Lorsque j’ai commencé mes études sur les vaisseaux lymphatiques de la mamelle, en 1860, nous n’en possédions d’autre description que celle dont la science est redevable à Mascagni. Cet anatomiste ne les avait pas vus à leur origine, c’est4-dire dans l’épaisseur de la glande. 11 a signalé seulement et représenté sept à huit troncs qui naîtraient de sa face postérieure et qui se rendraient isolément aux ganglions de l’aisselle. Or cette description est absolument erronée.

Ils tirent leur origine des lobules glandulaires par d’innombrables radicules qui s’anastomosent sur leur périphérie.®' De ces réseaux périlobulaires partent des ramuscules et des rameaux, puis des troncules et des troncs qui se portent tous en convergeant vers l’aréole du sein. Au-dessous de l’aréole, ces derniers, devenus volumineux, s’unissent entre eux pour former un plexus important, le plexus sous-arèolaire., dans lequel se rendent les vaisseaux émanés du mamelon et de la peau dii sein. De ce plexus, on voit naître deux gros troncs, l’iin externe et l’autre interne. Le premier se rend directement dans l’un des ganglions de Taisselle; le second décrit d’abord un trajet demi-circulaire, puis devient rectiligne comme le précédent et affecte la même terminaison (1).

Telle est la disposition générale et constante des vaisseaux lymphatiques du sein. Le rôle qu’ils jouent dans la pathologie de cet organe est considérable, et peut être regardé comme le type et le résumé de celui qui leur est dévolu dans toutes les autres parties du corps. Ils sont le siège, en effet, de l’angioleucite mammaire et le point de départ des affections cancéreuses, si fréquentes dans la mamelle. Neuf fois sur dix l’angioleucite et les abcès du sein succèdent à une excoriation, une fissure ou gerçure de la base du mamelon. Or, qu’est-ce que cette excoriation? une inflammation du réseau lymphatique sus-aréolaire, qui se transmet au plexus sous-aréolaire, et qui se propage ensuite de celui-ci aux troncs, aux troncules, aux rameaux et ramuscules, pour remonter jusqu’aux

(1) Voy. mon Traité des vaisseaux lymphatiques, XII, fig. 13, et pl. XIII, fig. 1 et 2.

lobules et à l’origine des conduits galactophores. Mais il est assez rare que l’inflammation s’étende à la totalité de la glande. Le plus ordinairement, elle reste limitée à une partie seulement de celle-ci. Elle se fixe sur un point où elle se termine par suppuration. Épuisée sur ce point, elle se déplace, et se localise sur un autre où elle se termine comme sur le premier. Elle peut ainsi séjourner longtemps dans le système lymphatique de la mamelle et se déplacer souvent, d’où la répétition en quelque sorte indéfinie des abcès. J’avais communiqué ces notions sur l’angioleucite et la suppuration du sein à Nélaton, qui les a publiquement professées dans ses leçons cliniques. Plusieurs de ses élèves lui en ont attribué la priorité, à laquelle l’illustre chirurgien n’a jamais eu cependant aucune prétention.

5" Vaisseaux lymphatiques de la muqueuse palatine et des gencives.

(Traité des vaisseaux lymphatiques, pl. XXIII, fig. 1 et 2.)

L’existence de ces vaisseaux était considérée comme probable, mais aucun anatomiste n’avait pu les mettre en évidence. Très longtemps aussi j’ai échoué dans leur recherche. Puis j’ai fini par injecter ceux qui proviennent de la moitié postérieure de la muqueuse palatine; et, beaucoup plus tard, ceux qui naissent de sa moitié antérieure et des gencives.

C’est seulement en 1882, dans le courant de l’été, que je suis parvenu à injecter ces derniers et à reconnaître la disposition qu’ils présentent.

6“ Vaisseaux lymphatiques de la tunique musculaire de Vmophage.

(Allas des vaisseaux lymphatiques, pl. XXIV, fig. 2 et 4.)

On connaissait depuis longtemps les vaisseaux lymphatiques de la tunique muqueuse de l’œsophage. Mais nous ne possédions aucune donnée, aucun fait qui nous permît de penser que la tunique musculaire en était aussi pourvue. En 1882, j’ai reconnu qu’il existe dans cette tunique un grand nombre de vaisseaux de cet ordre. Je n’ai pu les voir jusqu’ici que sur le bœuf et le cheval, chez lesquels ils forment un très remarquable réseau sur toute sa longueur et dans toute son épaisseur; très probablement ils existent aussi chez l’homme.

7“ Vaisseaujo hjmphatiqiies de la tunique musculaire de l'estomac et du canal intestinal.

(Atlas (les vaisseaux lymphatiques, pl. XXV, XXVI et XXVII.)

11 existe, sur la surface externe ou péritonéale de l’estomac et du tube intestinal, de nombreux vaisseaux lymphatiques, depuis longtemps connus et assez faciles à injecter. Ces vaisseaux, jusqu’à présent, ont été considérés comme provenant de la tunique muqueuse, et cheminant du dedans en dehors pour se rendre dans les ganglions des épiploons et du mésentère. Or, cette opinion est une erreur qu’il importait de réfuter.

L’observation démontre, en effet, que toute la portion sous-diaphragmatique du tube digestif possède deux plans de vaisseaux lymphatiques, d’origine très différente et complètement indépendants. L’un de ces plans est situé dans la tunique musculaire; il prend naissance dans son épaisseur et lui appartient par conséquent. Le second plan, ou plan profond, se compose de vaisseaux qui viennent exclusivement de la tunique muqueuse. Ces deux plans diffèrent, non seulement par leur origine, mais par la disposition qu’ils présentent, soit à leur point de départ, soit dans leur trajet.

Le plan superficiel a pour origine un réseau de capillicules et de lacunes, d’une grande ténuité, qui provient des fibres musculaires, qui les enlace de toutes parts, et que le microscope met très bien en évidence. De ce premier réseau partent des rameaux, des branches, puis des troncs, qui s’anastomosent aussi; et, au niveau de leurs communications, on remarque des dilatations comparables à autant de petits lacs. Ainsi se constitue un second réseau à mailles plus grandes et irrégulièrement polygonales; c’est le réseau des lacs, qu’on peut voir très nettement aussi, et même à un faible grossissement. Il est situé entre la couche des fibres longitudinales et la couche des fibres circulaires. Enfin, du réseau des lacs, naissent des troncs qui se portent tous vers la surface péritonéale de l’estomac et des intestins pour cheminer ensuite vers la circonférence du premier et le bord adhérent des seconds.

C’est ce plan superficiel ou musculaire que l’anatomiste injecte lorsqu’il pique avec la pointe du tube la surface libre de l’intestin. C’est ce plan superficiel qui devient le siège de l’inflammation consécutive à toutes les lésions traumatiques du péritoine; c’est lui qui s’enflamme à la suite de l’opération de la hernie étranglée, à la suite de l’injection

d’un liquide irritant dans la séreuse abdominale, à la suite des communications qui s’établissent parfois entre la cavité de cette séreuse et la cavité des viscères sous-jacents. Aussitôt que l’inflammation a pénétré dans le réseau des lacs elle s’irradie comme le feu sur une traînée de poudre dans toutes les directions, et peut ainsi se propager dans une grande étendue. C’est la lésion de ces vaisseaux intramusculaires qui constitue en un mot le principal danger de toutes les opérations et de tous les accidents qui intéressent sur un point quelconque la surface péritonéale de l’estomac et du tube intestinal.

8“ Recherches sur les chjlifères.

(Atlas des vaisseaux lymphatiques, pl. XXIX, XXX et XXXI.)

Depuis le 16 juillet 1682, journée mémorable dans laquelle Aselli découvrit les veines lactées, connues aujourd’hui sous le nom de chylifères, ces vaisseaux n’ont pas cessé un seul instant d’être pour le monde médical l’objet d’une légitime préoccupation, et un sujet constant de nouvelles études. Il fallait expliquer le mode d’absorption des boissons, du chyle et des sucs nutritifs. Aselli et ses successeurs émirent l’opinion que les chylifères remontaient dans les villosités jusqu’à leur sommet sur lequel ils s’ouvraient par un orifice. Cet orifice devint alors la porte d’entrée de tous les liquides qui précèdent. Un siècle s’écoule et l’examen microscopique démontre, non seulement que cet orifice n’existe pas, mais que les chylifères s’arrêtent avant d’atteindre le sommet des villosités et qu’ils sont clos à leur origine. On admet depuis cette époque que chaque villosité possède un seul chylifère, répondant à son grand axe, d’où le nom de chijlifère central. Si tel est le mode d’origine de ces vaisseaux, comment se rendre compte de l’absorption du chyle? Ce grand phénomène restait à l’état de mystère.

Mes études plus complètes que celles de mes prédécesseurs nous l’expliqueront en ajoutant à leur description ce qui lui manque : Ils n’ont vu du chylifère central que le tronc. Les radicules par lesquelles celui-ci prend naissance leur ont échappé. Du sommet et de toute la périphérie des villosités naissent en effet des capillicules en grand nombre, qui s’abouchent les uns dans les autres en formant de petits lacs ou lacunes. Ce réseau de capillicules et de lacunes est relié au tronc central par des rameaux et des branches à direction convergente qui viennent s’ouvrir dans sa cavité en l’entourant de tous côtés. Entre le chylifère central et

la surface des villosités il existe donc tout un réseau de radicules absorbantes que j’ai pu voir avec une grande netteté chez riiomme et les mammifères. Ajoutons que si le chylifère central est unique dans les longues villosités cylindriques du chien, du cheval, etc., il est multiple dans les villosités aplaties de l’homme, du bœuf, et de quelques autres herbivores. Mes observations sur l’existence et la disposition de ces radicules originaires ont été si souvent renouvelées et dans des conditions si concluantes que je n’hésite pas à en garantir l’exactitude.

Le mode d’origine des chylifères nous étant connu, nous pouvons maintenant comprendre le mécanisme de l’absorption. Les boissons sont absorbées par les veines; les sucs nutritifs en partie par les veines, en partie par les chylifères ; et le chyle à peu près exclusivement par ces derniers. Les granulations graisseuses qu’il tient en suspension passent de la cavité de l’intestin dans la cavité des cellules épithéliales qui en est remplie pendant la durée de la digestion, puis sortent de ces cellules et arrivent sur la périphérie des villosités; là elles rencontrent le réseau des capillicules et des lacunes qui les transmet aux chylifères, uniques ou multiples situés dans leur épaisseur. Parvenus sous la base des villosités, les chylifères s’anastomosent et arrivent bientôt sous la face profonde ou adhérente de la muqueuse, puis cheminent du bord libre de l’intestin vers son bord adhérent, sans communiquer sur aucun point de leur trajet avec les vaisseaux lymphatiques de la tunique musculaire. Au niveau de ce bord adhérent les deux plans de vaisseaux se réunissent en formant un nombre variable de troncs qui contiennent à la fois du chyle et de la lymphe, et qui pénètrent presque aussitôt dans le mésentère.

9" Recherches sur les vaisseaux hjni'phatiques des glandes de Peyer.

(Traité des vaisseaux lymphatiques, pl. XXXII.)

Les vaisseaux lymphatiques des glandes de Peyer sont aussi remarquables par leur nombre que par leur volume; et cependant aucun observateur n’avait réussi encore à les voir en 1866, en sorte que pour les décrire je me trouvais pour ainsi dire condamné à les découvrir. Ce sont ceux des glandes solitaires ou des follicules clos isolés qui m’apparurent les premiers ; j’arrivai assez promptement a en prendre une notion très nette et très complète. Un peu plus tard je les observai aussi sur la face profonde des plaques de Peyer, et je parvins même à en faire de bonnes préparations que j’ai eu la satisfaction de pouvoir conserver.

Les lymphatiques des follicules clos isolés se voient sans peine sur le gros intestin des nouveau-nés. Cet âge est le plus favorable à leur étude. Ils prennent naissance dans la cavité du follicule clos, par des racines tou jours multiples et assez nombreuses, qui se portent toutes vers sa face profonde en s’unissant de manière à former des troncules et des troncs lesquels rampent dans la couche celluleuse sous-jacente. Au moment où ils partent du follicule, ils le contournent en demi-cercle, puis s’en éloignent ensuite pour cheminer entre la tunique celluleuse et la tunique muqueuse, ou dans l’épaisseur de celle-ci.

Les lymphatiques des plaques de Peyer ont la même origine que les précédents. Mais ces plaques comprenant dans leur constitution un nombre toujours plus ou moins considérable de follicules, il en résulte que les vaisseaux rampant sous leur face profonde se multiplient dans la même proportion. Tous ces vaisseaux s’anastomosent et forment un plexus sous-jacent à la glande; ce qui les distingue plus particulièrement et à un très haut degré, c’est la présence dans leur cavité de globules blancs qui les remplissent entièrement et qui sont identiques à ceux des follicules clos. On chercherait vainement dans l’économie d’autres vaisseaux qui puissent leur être comparés sous ce rapport. Arrivés sur la limite des plaques de Peyer, ces vaisseaux continuent de s’anastomoser, puis forment de gros troncs qui cheminent sous la muqueuse en suivant pour la plupartle trajet des vaisseaux sanguins. Ils arrivent ainsi jusqu’au bord adhérent de l’intestin et s’unissent alors aux troncs provenant de la tunique musculaire.

Ces vaisseaux lymphatiques des glandes de Peyer sont le siège de lésions extrêmement fréquentes et plus ou moins graves. Parmi les maladies du tube intestinal, en effet, l’inflammation et l’ulcération de ces glandes sont celles qui appellent le plus habituellement l’attention du médecin, surtout chez l’enfant et bien souvent aussi chez l’adulte. Leur ulcération est le phénomène dominant et caractéristique de la fièvre typhoïde. Or, elles ne peuvent subir une si profonde altération, je pourrais même dire une telle désorganisation, sans que les vaisseaux affectés au cours de la lymphe ne soient aussi gravement lésés dans leur nature et leurs propriétés. La multiplicité de ceux-ci, leur volume si considérable et presque monumental lorsqu’on le compare à celui du follicule clos dont ils proviennent, leur extrême irritabilité, tout dénote la part importante qu’ils prennent à la lésion principale. Peut-être même pourrai-je ajouter sans rien exagérer, que leur inflammation et leurs ulcérations sont la cause réelle de la

gravité des affections typhoïdes. Ulcérés, ils entrent en communication avec la cavité de l’intestin; ils représentent autant de portes ouvertes à l’infection; et la maladie se montre alors d’autant plus rapide dans son invasion et dans sa marche, d’autant plus menaçante par ses symptômes que ces portes ouvertes sont plus nombreuses, que l’ulcération, en d’autres termes, est plus étendue et plus profonde.

10“ Vaisseaux lymphatiques de l'appareil respiratoire .

(Traité d’anatomie, 1''® édition, t. lll, p. 395, 404 et 439.)

En 1862 et 1863 j’ai constaté l’existence de ces vaisseaux d’abord sur la muqueuse laryngée, puis sur la trachée, sur les bronches et leurs divisions, et ensuite sur la périphérie des lobules pulmonaires. Ils se présentent dans toute l’étendue de la muqueuse respiratoire sous l’aspect d’un réseau à mailles très serrées. Les troncs émanés de ce réseau se jettent : ceux du larynx dans les ganglions situés autour de la bifurcation de la carotide primitive ; ceux de la trachée, dans les ganglions qu’on remarque sur ses par^-ies latérales; ceux des bronches et des divisions bronchiques dans les ganglions répondant à la racine des poumons ; ceux des lobules pulmonaires dans ces derniers aussi, mais en suivant les uns le trajet des conduits aériens, les autres en cheminant à la surface des poumons. Ces vaisseaux, en contact presque immédiat avec l’air extérieur, subissent l’influence de toutes les vicissitudes atmosphériques : plus irritables que les capillaires sanguins, ils s’enflamment plus facilement et deviennent ainsi le siège primitif et principal des bronchites aiguës et chroniques. Je les ai trouvés très dilatés dans les affections suivies de la formation de fausses membranes, comme dans le croup par exemple.

il" Injection, préparation et conservation des vaisseaux lymphatiques .

(Thèse de doctorat, in-i®, 1843.)

Au début de mes études sur le système lymphatique, en 1843, je me trouvais fort embarrassé lorsque je voulus les injecter. Les auteurs ne nous donnaient aucun renseignement de quelque valeur sur ce point. J’ai dû étudier d’abord le meilleur procédé à mettre en usage pour atteindre ce but, et, peu à peu, je l’ai perfectionné. Dans le travail qui précède, j’expose ce procédé avec les perfectionnements qui s’y ratta-

chent, et j’indique aussi les règles cà suivre dans la préparation des vaisseaux lymphatiques.

On avait cru jusqu’alors que la position horizontale était la plus avantageuse pour conserver les préparations de ce genre. Je démontre, par des expériences physiques, que la position verticale est au contraire très préférable. Dans cette situation, le mercure, par son poids, dilatant légèrement les vaisseaux, il se forme à leur extrémité supérieure une sorte de chambre barométrique. Lorsque la température s’élève, le métal remonte dans cette chambre et la remplit plus ou moins. Lorsqu’elle s’abaisse, il descend et la chambre se reconstitue. A côté de ces données, empruntées à la physique, j’ai placé le fait expérimental. Il existe, dans le musée de l’École anatomique des hôpitaux, une très belle préparation des vaisseaux lymphatiques du membre inférieur, qui est montée sur un pied en bronze dans l’attitude que les statuaires donnent à Mercure. Or, sur ce membre, dont la préparation date de trente-huit ans, tous les vaisseaux sont restés pleins. Un bras, qui se trouve dans le musée Orfila, dans la salle d’Apollon, depuis trente-deux ans, témoigne hautement aussi en faveur des avantages de la position verticale.

B. Traité des vaisseaux lymphatiques considérés chez l’homme et les vertébrés.

(Grand in-folio avec atlas, 1874-1883.)

Cet ouvrage est le fruit de quarante ans d’études. Commencé en 1843, ainsi que l’atteste le mémoire précédent, j’ai poursuivi jusqu’à présent les recherches qui m’ont permis d’en réunir les matériaux. Il doit comprendre dix livraisons, composées chacune de plusieurs feuilles de texte et de quatre planches grand in-folio. Neuf livraisons ont paru; la dixième est en voie d’exécution.

L’histoire des vaisseaux lymphatiques, magistralement exposée par Mascagni à la fin du siècle dernier, contenait encore de très nombreuses lacunes. J’ai pensé qu’en faisant appel à des procédés plus perfectionnés on pourrait les combler, au moins en partie ; telle fut d’abord ma première ambition. Et, dans ce but, j’explorai tour à tour les organes dans lesquels ces vaisseaux n’avaient pas encore été observés. C’est ainsi que je fus conduit à découvrir les conduits de la lymphe sur toute l’étendue des- voies aériennes, sur la muqueuse buccale, sur la voûte palatine et les

gencives, sur la tunique musculaire de l’œsophage et des autres parties du tube digestif; c’est ainsi que j’arrivais à les voir sur les plaques de Peyer, dans les villosités, dans la mamelle, sur la surface entière de l’enveloppe cutanée, sur le diaphragme, et sur d’autres points encore que je passe sous silence pour abréger.

En même temps que je m’efforçais d’ajouter aux notions déjà acquises des notions nouvelles, je relevais une foule d’erreurs commises par mes prédécesseurs et acceptées cependant par les auteurs contemporains. On admettait leur existence dans les os; en m’appuyant sur mes recherches, l’affirmai qu’ils n’en possèdent aucun vestige. On croyait les voir dans l’encéphale et la moelle épinière; je démontrai qu’aucun fait positif ne venait confirmer cette opinion. On considérait les membranes séreuses comme très riches en vaisseaux de cet ordre; pour quelques histologistes, les cavités que circonscrivent ces membranes étaient même de simples sacs lymphatiques; accumulant preuves sur preuves, je parvins à établir que leur feuillet pariétal en était absolument dépourvu ; que leur feuillet viscéral semblait, il est vrai, en être très abondamment doté, mais que ces vaisseaux appartenaient en réalité aux organes sous-jacents. On plaçait, avec Mascagni, le point de départ de ces vaisseaux dans le tissu cellulaire; je prouvai que ce tissu et ses dérivés, tels que les aponévroses et les ligaments, par exemple, en étaient aussi complètement dépourvus que les enveloppes séreuses ; que dans la couche celluleuse sous-cutanée, si largement étalée et si développée chez quelques sujets, on ne trouve d’autres vafsseaux lymphatiques que ceux émanés de la superficie du derme; que, sur les téguments, ils répondent à la couche papillaire, composée presque exclusivement de fibres élastiques fines et de matière amorphe; qu’ils disparaissent dans les couches plus profondes, à la formation desquelles le tissu lamineux prend cependant une grande part; je fis remarquer, enfin, que ni les réactifs les plus variés, ni les plus forts grossissements, n’avaient pu en dévoiler jusqu’à présent la moindre trace dans ce tissu considéré comme leur commune origine.

Agrandir le domaine des acquisitions positives et réfuter les erreurs commises ainsi qu’une foule d’opinions ou hypothèses trop facilement acceptées, telle fut la première période de mes recherches sur le système lymphatique. Elle avait exigé de longs efforts; et, comme j’en étais récompensé par toute une série de découvertes incontestables, j’aurais pu aspirer au repos ou diriger mon activité vers d’autres points obscurs de la science. Mais j’avais une ambition plus haute. Depuis quel-

ques années déjà j’avais entrevu, au delà des réseaux, que l’on considérait universellement comme l’origine réelle des vaisseaux lymphatiques, de très minimes cavités étoilées reliées entre elles par des canalicules d’une ténuité extrême. A dater de cette époque je conçus des doutes sur l’origine réelle de ces vaisseaux. Les réseaux représentaient-ils, en effet, leur point de départ? ou bien la lymphe prenait-elle sa source dans d’autres canalicules plus déliés encore, autrement configurés, et jusqu’alors inconnus? C’était un horizon nouveau qui s’ouvrait devant moi, une nouvelle découverte à tenter, de nouvelles et de plus grandes difficultés à vaincre. Elles auraient pu m’effrayer. Elles m’attirèrent au contraire. J’avais consacré vingt ans à mes premières recherches. Je consacrai vingt ans encore à l’étude de cette question : vingt ans à l’élucider, à la résoudre, à la fiiire pénétrer dans les esprits ; vingt ans à lutter contre le doute systématique, contre la passion et les résistances que soulève toute découverte importante. Mais il s’agissait d’un fait général et capital qui fixait, depuis plus de deux siècles, l’attention du monde savant. Je voulus soulever le triple voile qui le recouvrait et le mettre en pleine lumière. J’ai réussi. Les préparations, que je tiens à la disposition des observateurs et de l’Académie, ne permettent plus de le contester. Le mode d’origine des vaisseaux lymphatiques, tel que je vais le définir, est un progrès définitivement acquis à la science.

Ces vaisseaux ont pour origine réelle un ensemble de capillicules de la plus extrême ténuité, s’ouvrant les uns dans les autres et présentant, au niveau de leurs communications, des renflements étoilés semblables à de petits lacs, d’où le nom de lacunes que je leur ai donné. Il existe donc, au delà du réseau que nous connaissons, un autre réseau incomparablement plus délié dans lequel la lymphe prend sa source. J’ai constaté son existence sur toute l’immense étendue de l’enveloppe cutanée, sur les muqueuses papillaires, dans les villosités, dans les muscles, etc.

Sur les membranes tégumentaires, le réseau des capillicules et des lacunes, ou réseau suyerficiel, est situé dans l’épaisseur des papilles et des villo.sités. Le réseau ancien est sous-jacent à celui-ci ; c’est le réseau souspapillaire ou collecteur qu’on peut injecter au mercure, mais sur certaines régions seulement, comme la paume des mains, la plante des pieds, les organes génitaux externes, le cuirchevelu. Sur le tronc, la face, la presque totalité des membres, on tenterait vainement de le mettre en évidence par ce procédé. Celui que je mets en usage pour étudier le réseau superficiel est alors le seul qu’on puisse lui appliquer. Le nouveau procédé

montre à la fois les deux réseaux; il les montre dans leur continuité, dans leurs moindres détails et dans leur intégrité. C’est le seul qui permette d’observer dans des conditions normales les vaisseaux lymphatiques à leur point de départ.

Ce nouveau procédé est décrit dans mon ouvrage avec tous les détails qu’il comporte. Il consiste à abandonner des lambeaux de peau à la putréfaction. Sous l’influence de la décomposition putride on voit bientôt apparaître dans les conduits de la lymphe d’infimes végétaux qui prolifèrentavec une excessive abondance, et qui les remplissent si complètement, que d’invisibles ils ne tardent pas à se laisser entrevoii’, en devenant de plus en plus apparents. Ainsi remplis et injectés pour ainsi dire de micrococcus, il suffit pour en prendre connaissance de détacher de la surface papillaire un mince lambeau de quelques millimètres carrés, et de l’examiner à un grossissement de 200 à 300 diamètres.

C’est seulement dans de telles conditions qu’on peut procéder avec succès à leur étude et les voir avec une grande netteté sur la face, sur le tronc, sur les membres. C’est alors qu’on peut reconnaître en comparant les deux procédés, combien l’ancien est défectueux, et combien aussi le nouveau lui est supérieur. L’ancien est utile pour injecter le réseau souspapillaire et les troncs qui en partent; sous ce point de vue il nous rend encore de très grands services et mérite d’être conservé. Mais le nouveau seul nous montre les deux réseaux simultanément ; seul il nous les montre sur toutes les parties du corps ; seul il nous en révèle le point de départ, les attributs caractéristiques, et les traits les plus délicats. Ce sont des préparations de ce genre que j’ai utilisées pour représenter les vaisseaux lymphatiques de toutes les parties du corps. Que le lecteur veuille bien jeter un coup d’œil sur les figures qui reproduisent ceux des paupières, ceux du pavillon de l’oreille, ceux du cuir chevelu, ceux des organes génitaux, de la main, des villosités, des muscles, etc., et qu’il veuille bien aussi les comparer aux planches que nous a laissées Mascagni, ou à celles que nous devons à quelques-uns de ses continuateurs et il reconnaîtra facilement, je pense, les progrès réalisés depuis la fin du siècle dernier.

Mon Traité des vaisseaux lymphathiques contient donc de nombreuses découvertes, parmi lesquelles se place au premier rang celle qui est relative à leur mode d’origine. Il contient aussi une description beaucoup plus complète et plus exacte de ces vaisseaux. Il contient en outre des procédés nouveaux pour les mettre en évidence, pour les préparer, pour les

conserver; et ces procédés d’études appelleront sans doute de' nouvelles découvertes. Mais s’ils sont utiles pour les progrès de l’anatomie, ils le seront aussi, et le seront mêrtie plus particulièrement pour les progrès de la médecine et de la chirurgie. Car jusqu’à présent la pathologie des vaisseaux lymphatiques n’avait pas suivi la marche ascensionnelle des autres branches de la science. Dépourvus d’une bonne méthode d’exploration, les cliniciens ne pouvaient constater l’état morbide de ces vaisseaux. Des difficultés presque insurmontables paralysaient leur zèle et leurs efforts. Aussi toutes les connaissances qui se rattachent à leur étude étaient-elles par eux vivement désirées et accueillies avec faveur.

En résumé, perfectionner l’étude du système lymphatique, le rendre plus accessible à nos moyens d’investigation, le mettre pour ainsi dire à la portée de tous les observateurs : tel était le vœu le plus ardent de la génération médicale de notre époque. L’ouvrage que je publie et dont la publication touche à sa fin répond à cet appel.

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