C. Limite entre le terrain crétacé et le terrain jurassique
Les géologues sont aujourd’hui tellement divisés sur cette question, à laquelle j’ai consacré un grand nombre de travaux (n“83, 85, 87, 88, 89, 93, 94, 96, 99, 102, 107 et 110), que le temps n’est pas venu d’en faire un résumé, qui d’ailleurs serait fort long. Je crois être dans la vérité, et, quoi qu’il en soit, cette discussion aura suscité des publications importantes, tant en France qu’à l’étranger.
Pour m’éclairer sur ces questions difficiles et sur lesquelles il y a encore beaucoup à faire, j’ai exploré en i868 et 1869 le terrain jurassique de la Suisse, de la Souabe et de la Franconie; les collines de la Galicie et les parties des montagnes des Alpes et des Carpathes, où les couches en discussion se rencontrent. Cette année même, j’ai visité à ce point de vue les Alpes vénitiennes et le Jura méridional. Les.matériaux considérables que j’ai recueillis me permettront d’appuyer mes opinions sur une base aussi large que possible. Je puis déjà dire que je n’ai rien vu de contraire aux conclusions que j’ai énoncées.
Dés aujourd’hui, il résulte de mes études sur les couches en discussion que de puissantes assises, les couches à ciment de Grenoble et de Chambéry, rangées jusqu’en 1866 dans l’étage oxfordien ou oolithe moyenne, sont crétacées.
Les avis restent partagés sur les couches qui sont au-dessous (couches à Terebratula janitor); mais l’importance de ma découverte a été hautement signalée par un juge compétent (*).
D. Terrain jurassique.
J’ai publié sur le terrain jurassique un grand nombre de Mémoires qui se rattachent à des régions naturelles distinctes, soit en France, soit à l’étranger.
1° Bassin de Paris.
Je me suis attaché à décrire, avec plus de précision et plus de détails qu’on ne l’avait fait, certaines parties de ce terrain dans le bassin de Paris, soit sur les côtes de Normandie, entre Trouville et Dives (n° 48), et sur celles du Boulonnais (n^TQ), soit dans l’intérieur (n» U, 16, 27, 35, 41, 51).
J’ai rectifié des erreurs de classement pour certaines couches, celles de Montreuil-Belley, par exemple, si connues par leur riche faune, et qui étaient placées dans l’oolithe inferieure, tandis qu’elles appartiennent (n“ 34) ô l’étage oxfordien, etc.
Le Mémoire n“ 49, fait en collaboration avec M. Eug. Deslongchamps, fait connaître plus de cent espèces appartenant à cette faune.
Il i^aut ajouter, comme documents paléontologiques, une révision critique des Trigonies (n” 54) de l’oolithe moyenne, et un travail de même nature sur une partie des Béleranites du lias (n°76).
Dans mes nombreuses investigations, de i845 à i856, j’avais remarqué un certain nombre de lits calcaires portant des marques incontestables d’un séjour prolongé au niveau de l’Océan, telles que, perforations par des lithophages, traces d’usure et de ravinement par les eaux, galets et cailloux roulés, etc. J’ai constaté que ces phénomènes se montrent au contact de deux étages distincts par leur faune, et j’ai pu suivre la plupart de ces niveaux presque tout autour du bassin parisien.
J’en ai conclu les positions successivement occupées par la mer, et j’ai, par suite, montré que, pendant toute la durée de la période jurassique, le bassin de Paris avait été le théâtre d’oscillations lentes, tantôt descendantes, tantôt ascendantes, dont j’ai exposé la série complète dans le Mémoire n° 38 (i856). Ce travail renferme, à l’appui des déductions théoriques, un grand nombre de descriptions et de coupes locales, d’après mes observations personnelles. C’est un travail d’ensemble sur le terrain jurassique du nord de la France, dans lequel se trouvent établis ;
1“ L’ordre exact de succession des couches et leurs plus ou moins grandes affinités entre elles;
2° La classification de ces couches et leur groupement en étages au point de vue straligraphique et paléontologique ;
3“ Les zones indiquant les anciens rivages des mers jurassiques et, par suite, les mouvements du sol pendant cette période.
Ces recherches m’ont conduit à généraliser la théorie des oscillations lentes, et à la lier de la manière la plus intime avec la classification des terrains (même Mémoire et n“44, 53 et 55).
2° Terrain jurassique du midi de la France.
Par une étude détaillée du terrain jurassique de la Provence (n“ 57), j’ai montré que ce terrain, maigre sa puissance infiniment plus considérable que dans le bassin de Paris, y présentait cependant les mêmes subdivisions, la même succession de débris organiques. J’y ai constaté l’existence de la base du lias, cette couche h Aeicula contorla, dont la présence dans les Alpes de la Savoie a été si utile pour le classement des masses stratifiées de cette région si tourmentée.
La zone à Ammonites angulaïus, le calcaire à Gryphées arquées, le lias moyen avec ses Gryphées cymbiennes, le lias supérieur avec toutes ses Ammonites caractéristiques (A. radians, complanatus, discoides, Levesquei, variabitis, insignis, etc. ), l’oolithe inférieure, avec les mêmes Ammonites qu’àBayeux, la grande oolithe, dont VAmmonites arbusügerus, la TerebratidaflabeUum, etc., sont les indicateurs infaillibles, l’oxford-clay, et jusqu’au coral-rag, tout y est à sa place, contrairement aux idées généralement adoptées à cette époque; tout y suit ces lois paléontologiques, admirables par leur simplicité, et dont le bassin de Paris est l’illustration la plus claire et la plus complète.
Chaque assise présente cependant, en Provence comme dans toute autre région un peu éloignée du type parisien, des faits particuliers et des fossiles spéciaux. Je les ai soigneusement enregistrés et classés à leur place.
3° Terrain jurassique de Suède.
Dans deux voyages exécutés en i865 et 1869, j’ai étudié le système puissant de couches à combustibles de la côte occidentale de la Scanie.
Ces couches étaient classées par les uns dans le lias, par d’autres dans l’étage wealdien, et d’Archiac, dans son Histoire des progrès de la Géologie, en résumant les opinions des divers auteurs, n’avait point émis de conclusion positive sur l’âge de ce terrain.
J’ai exploré ce dépôt au point de vue straligrapliique et paléontologique (Mémoires n“91 et 98); j’ai relevé des coupes détaillées et recueilli d’assez nombreux fossiles dont j’ai donné une description avec figures à l’appui.
J’ai montré que ces fossiles, aussi bien que les débris de végétaux qui les accompagnent, placent ces couches sur l’horizon de YAvicula contorta, c’est-à-dire à la base de l’infra-lias.
La même conclusion s’applique aux grès deHOr.
J’ai fait ressortir en même temps les affinités paléontologiques de ces couches avec celles des autres assises du lias, dont elles renferment neuf espèces végétales et plusieurs Mollusques, tandis qu’elles n’ont aucune espèce commune avec le trias, dans lequel plusieurs auteurs ont voulu placer les couches à Avicula contorta.
Dans ce cas, comme dans la question de la limite entre le terrain tertiaire et le terrain crétacé, mes recherches ont contribué à confirmer les opinions de notre plus éminent stratigraphe, Élie de Beaumont.
4° Limite du terrain jurassique et du trias dans le midi de la France et dans les Alpes.
Dans les Mémoires n” 45 (iSSg) et n° 57, j’ai montré que les gypses et les calcaires dolomitiques [cargneules) du Gard, de l’Hérault et de la Provence, que l’on considérait comme intercalés h toute hauteur dans la série jurassique, et comme des produits d’émanations ayant eu lieu pendant toute celte période, étaient tous, sans exception, inférieurs à la couche à Avicula contorta, base de tout le système, et devaient faire partie intégrante de l’assise supérieure du trias, comme les gypses et les dolomies des marnes irisées de la Lorraine.
M. le professeur Favre, de Genève, était arrivé à ce résultat en iSSg pour les gypses et les dolomies de la Savoie, et, en présentant, au nom de l’auteur, h la Société géologique que j’avais alors l’honneur de pré-
sider, le Mémoire de M. Favre, je donnais (') à cette classification des gypses et dolomies secondaires une complète adhésion, fondée sur mes propres observations le long des pentes orientales des Cévennes.
Des géologues dont le nom fait autorité, et surtout Fournet, de Lyon (“), etM. Lory, de Grenoble (•), avaient considéré cette doctrine comme exagérée. Néanmoins, dans la réunion extraordinaire tenue en septembre i86i dans les Alpes par la Société géologique, les faits observés furent tous en sa faveur (*); et M. Lory (*) a retrouvé, comme je le lui avais annoncé ('), la couche à Avicula contorta, base du lias, au-dessus des gypses de l’Isère.
Établi pour les Alpes, la Provence et les Cévennes, aussi bien que pour le nord de la France, l’horizon des gypses et dolomies triasiques, qui se continue en Espagne d’après les observations de M. deVerneuil, avec les mêmes caractères, embrassera bientôt, selon toute probabilité, la région pyrénéenne; et ainsi disparaîtra, comme beaucoup d’autres, l’une de ces anomalies qui ont le plus entravé l’essor des progrès de la Géologie.
5° Trias du midi de la France.
Le Mémoire n° 45 donne la composition générale du trias dans les départements du Gard et de l’Hérault. Voici les conclusions de ce travail :
1° Le trias se divise, dans cette région, en deux systèmes;
2° Le système inférieur, essentiellement formé de grès micacé et caractérisé par le Calamites areimceus et les empreintes de pas de Labyrinthodon, correspond au grès bigarré ;
S” Le système supérieur, marnes bigarrées associées quelquefois a du calcaire marneux et renfermant ordinairement du gypse, correspond seul au keuper et aux marnes irisées du Nord.
(') MU. de la Soc. géol. de France, a" série, t. XVI, p, 6lo, iS avril iSSg.
{*) Bull, de la Soc. géol. de France, a* série, t. XVllI, p. 697, septembre 1861.
(*) Bull, de la Soc. géol. de France, a* série, t. XVIII, p, 46, novembre 1860.
(‘) Bull, de la Soc. géol. de France, a* série, t. XVIII, p. 795.
*) Bull, de la Soc. géol. de France, a* série, t. XIX, p. 7ao, avril i86a.
(*) Bull, de la Soc.géol. de France, a* série, t. XIX, p. n5, novembre 1861.
4“ Ces deux systèmes sont séparés par des calcaires dolomitiques souvent cloisonnés ou tufacés, qui peuvent, si l’on veut, correspondre au muschelkalk, mais qui pourraient n’être que le commencement de la série keupérienne.
5° Le lias commence aux couches de conglomérat et de grès ordinairement appelés arkoses. Ces grès et ces conglomérats sont inférieurs aux marnes et calcaires marneux avec fossiles infra-liasiques; mais l’horizon indiqué par ces fossiles paraît être celui des calcaires de Valognes (zone à Ammonites planorbis), supérieurs aux grès infra-liasiques du Cotentin exploités à Baupte, de même que les calcaires infra-liasiques fossilifères de la Nièvre sont supérieurs aux poudingues et grès que l’on trouve au-dessous, et qui parleur faune appartiennent à l’infra-lias.
Cette classification différait notablement de celle qu’Émilien Dumas avait adoptée; mais, depuis, ce géologue distingue est arrive a des conclusions analogues à celles qui viennent d’être exposées.
Terrains primaires.
L’Ardenne était restée, jusqu’en i855, pour une partie des roches dentelle est composée, un obstacle à la classificalion des terrains paléozoïques ('). Tandis que M. de Kôninck rapportait, d’une manière générale, le terrain rhénan de Dumont au devonien d’Angleterre, Murcliison lui-même et d’Archiac laissaient le système gédinien, base du terrain rhénan, dans le silurien.
Dans le Mémoire n“ 33, que récemment (') M. de Kôninck a bien voulu rappeler, j’ai montré que la faune gédinienne appartenait en réalité à la série dévonienne.
J’ai établi, par des coupes indiquant la succession des assises, et au moyen des fossiles que j’y ai recueillis, le parallélisme de ces couches avec celles qui servent de types dans les autres pays. J’ai pu signaler l’identité de certaines roches dévoniennes appartenant au système co-
blentzien Je Dumont, avec le terrain dévonien inférieur de la Bretagne et du Cotentin.
J’ai aussi constaté dans les calcaires carbonifères d’Avenelles un horizon fossilifère qui n’était encore connu qu’en Irlande.