HYGIÈNE ALIMENTAIRE
Dyspepsies chimiques.
La plupart des auteurs comprennent sous le nom de dyspepsie tous les troubles fonctionnels de l’estomac, tels que la gastralgie, la tympanite, les vomissements; confondant ainsi la cause et l’origine de ces symptômes, on réunit dans une description d’ensemble des phénomènes qui doivent être séparés, et l’on constitue une sorte de dyspepsie abstraite qui ne répond plus à la réalité. D’autre part, englober toutes les dyspepsies sous le titre de gastrite catarrhale, c’est consacrer une véritable hérésie pathologique, c’est méconnaître la nature même de la dyspepsie. Les digestions sont avant tout des opérations chimiques.
Les organes digestifs ne valent que par leur sécrétion, et celle-ci ne doit son piouvoir qu’aux ferments spéciaux destinés à transformer les trois grandes classes d’aliments, les matières albuminoïdes, les graisses, les fécules ou les sucres. Les autres propriétés des organes digestifs, la motricité, l’innervation, ne sont que des moyens auxiliaires de la digestion, et, quand même elles subiraient la plus grave atteinte, il ne saurait en résulter une véritable dyspepsie. On peut en dire autant de la faculté d’absorption, qui est pour ainsi dire le corollaire de l’opération digestive, mais n’en fait pas partie intégrante.
Dans tous les cas, pour constituer une dyspepsie gastrique ou intestinale, le trouble chimique est la condition sine qua non. C’est la lésion primordiale, indispensable, qui peut grouper autour d’elle et les douleurs et la tympanite et les vomissements. Ces symptômes sont des phénomènes accidentels, épisodiques. De même la perturbation chimique peut provoquer des troubles nerveux, des vertiges, des palpitations, la dénutrition et l’anémie: ce sont là des effets secondaires, des suites de la mauvaise digestion; ils ne sont pas inhérents à la dyspepsie.
Ainsi constituée, la dyspepsie n’exclut nullement la participation des éléments histologiques; mais celle-ci n’est ni nécessaire ni directe. La dyspepsie peut se passer de lésions anatomiques; et, lorsqu’elles existent, elles n’agissent qu’en compromettant l’intégrité de la sécrétion ou en altérant la constitution du suc gastrique. En un mot, pour M. Sée, les vraies dyspepsies gastro-intestinales sont des opérations chimiques défectueuses.
Une division naturelle des dyspepsies doit donc avoir pour base les altérations que le suc gastrique peut éprouver dans sa composition, de manière à entraver la digestion normale.
L’action dii suc stomacal est due à deux éléments : un acide, chlorhydrique ou lactique; un ferment, la pepsine. Une première source de dyspepsie est évidemment dans le changement de rapports de ces éléments essentiels. La quantité d’acide peut être diminuée au point que le suc perde son pouvoir digestif. Bien que ces variations soient difficiles à vérifier, bien que leurs origines soient multiples, elles n’en doivent pas moins figurer en tête de la liste des altérations chimiques du suc gastrique. De même, la pepsine peut être en déficit; mais la quantité ici ne joue pas le rôle principal : en sa qualité de ferment, la
pepsine agit à petite dose; il faut surtout tenir compte de la qualité du ferment. Or nous savons que la pepsine est dans l’estomac sous deux formes distinctes : à l’état de dissolution, qui est seule active et utile; d’autre part, à l’état de combinaison avec un albuminate : c’est ce que Schiff appelle propepsine, Grutzner et Ebstein, matière pepsino^ène. Tant que la pepsine n’est pas dégagée de cette combinaison, devenue libre et soluble, elle est inerte, et cette impuissance équivaut à l’absence de pepsine.
Le mucus peut être sécrété en trop grande abondance dans l’estomac, et le mélange d’un excès de cette substance inactive au suc gastrique en altère les propriétés digestives. Le mucus qu’on retire de l’estomac atteint de catarrhe muqueux ne parvient pas en effet à dissoudre la plus petite quantité d’albumine. D’autre part, le mucus en excès forme une sorte de dépôt à la surface de la muqueuse ; il empêche, en s’interposant, le contact de la pepsine acidifiée avec les aliments. Une autre adultération du sue stomacal est produite par l’introduction de ferments anormaux parasitaires, qui substituent la fermentation putride à la véritable fermentation gastrique.
La fonction digestive est enrayée souvent par des abus de régimes : dans ce cas, il se développe une quantité excessive de peptones qui gênent l’action ultérieure d,u suc gastrique. La digestion est arrêtée; les peptones, en s’accumulant, empêchent le suc stomacal de continuer son œuvre de liquéfaction et de métamorphose des aliments qui restent à digérer. On constate facilement ces troubles chez l’animal; car, dès que les peptones sont chassées de l’estomac, le travail digestif recommence et suit sa marche régulière.
En sens inverse, la dénutrition générale, l’inanition résultant d’un régime insuffisant, frappe les glandes à pepsine soit dans leur texture, soit dans leur fonction sécrétoire. Il en résulte un suc gastrique imparfait ou insuffisant. C’èst la dyspepsie de misère, par opposition à la précédente, qu’on pourrait appeler dyspepsie de luxe.
En résumé, on peut admettre cinq genres de dyspepsies chimiques : i” par défaut d’acide; 2 0 par défaut de pepsine efficace ou dissoute; 3° par mélange de mucus en excès au suc gastrique; 4° par alimentation excessive ou par accumulation des peptones dans l’estomac;
Les maladies intestinales prises pour des dyspepsies.
Sous le nom de fausses dyspepsies, M. Sée comprend les états morbides qui prennent la marque de la dyspepsie, mais qui ne reconnaissent pas pour cause première la condition essentielle de toute dyspepsie vraie, c’est-à-dire l’altération chimique des sucs digestifs. Ce n’est pas là une distinction faite à plaisir : c’est une nécessité pour le médecin de savoir reconnaître ces deux ordres de troubles gastriques, car ni le régime ni le traitement qui conviennent aux dyspeptiques vrais ne sauraient être applicables sans préjudice aux pseudo-dyspeptiques.
Or cette distinction n’est pas toujours facile à faire. Ce sont surtout les affections de l’intestin qui induisent aisément en erreur; car elles reproduisent tout le cortège des phénomènes qui caractérisent la dyspepsie : ainsi, les douleurs au creux épigastrique, la distension de l’abdomen au-dessus et au niveau de l’ombilic, la production excessive des gaz, la constipation ou au contraire la diarrhée, le malaise général, les troubles cérébraux et nerveux, l’aggravation des accidents trois à quatre heures après les repas, la perte de l’appétit et, ce qui est plus rare et en même temps plus grave, la diminution des forces et l’amaigrissement général. Mais, si les effets sont à peu près les mêmes en dernière analyse, la cause est absolument différente. Ce qui caractérise la dyspepsie vraie, c’est l’altération chimique des liquides digestifs.
La fausse dyspepsie a pour cause un affaiblissement, une atonie des parois du tube gastro-intestinal en même temps qu’une irritabilité spéciale de ses nerfs. Si l'une est d’ordre chimique, l’autre est d’ordre dynamique et reconnaît pour origine un trouble nervo-moteur.
M. Sée établit cinq types principaux de ces fausses dyspepsies : i“ l’atonie intestinale simple avec constipation habituelle et tympanienne; a 0 l’atonie d’origine hémorrhoïdaire ou mécanique; 3° l’atonie avecentéro-colite muco-membraneuse; 4° l’atonie intestinale d’origine hépatique; 5“ l’atonie spasmodique de l’estomac.
Atonie intestinale. — C’est la maladie la plus habituellement confondue avec la dyspepsie gastrique. Les malades se plaignent de sensations anomales, rarement très douloureuses, dans la région du.gros
les vieillards atteints de hernies mal réduites ou d’hypertrophies de la prostate.
Atonie intestinale, suivie d’entérite muqueuse. — Ce type de fausses dyspepsies s’observe surtout chez les femmes et chez les enfants. C’est encore une atonie intestinale avec constipation tenace; mais, ici, les matières arrêtées dans le gros intestin irritent, par leur contact prolongé, la muqueuse et déterminent la sécrétion exagérée d’une matière mucilaginêuse qui est rendue par les malades sous différentes formes.
Tantôt c’est une substance gélatineuse ressemblant à du blanc d’œuf, que les malades désignent sous le nom de glaires, et qui enveloppe souvent les matières fécales durcies; tantôt cette substance se concrète et forme des filaments ou des rubans blanchâtres, parfois des tubes creux, qu’on est tenté de confondre avec des vers intestinaux, les lombrics, les tænias. Les digestions sont en général lentes, pénibles, souvent douloureuses, comme dans l’atonie simple; il s’agit uniquement des digestions intestinales, sans que l’estomac soit en cause et sans qu’il y ait traces d’aliments indigérés dans les garde-robes. Cette atonie chronique se complique parfois de phénomènes à allures plus aiguës, soit sous forme de crises douloureuses, soit sous forme de crises fébriles, qui peuvent induire en erreur et faire croire à l’existence d’une dysenterie et même d’une fièvre typhoïde.
Atonie d’origine biliaire. — Dans le cours et à la suite d’une jaunisse, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, chez les malades, et surtout chez les femmes, qui sont affectés de coliques hépatiques ou seulement de calculs biliaires, chez des sujets ayant un foie habituellement gros et sensible à la pression, on voit se produire des accidents dyspeptiques qui ne dépendent nullement d’un trouble gastrique. Sous l’influence de ces divers états morbides du foie, il y a diminution de la sécrétion de la bile, et c’est de cette insuffisance de l’afflux de la bile dans l’intestin que découlent tous les accidents pseudo-dyspeptiques. !
Le rôle de la bile est, en effet, considérable dans la digestion intestinale. Elle favorise la digestion des matières grasses en les émulsionnant; elle en favorise l’absorption en imbibant les villosités intesti-
Elle empêche la putréfaction de la masse alimentaire. Par les acides biliaires, qui sont de véritables excitants des fibres musculaires lisses, elle détermine manifestement, excite ou réveille les contractions des muscles de l’intestin ; enfin elle contient une grande quantité de mucine qui favorise le glissement des matières fécales. Que la sécrétion biliaire diminue, que la bile n arrive plus dans l’intestin en quantité suffisante, ët l’on observera presque nécessairement les conséquences suivantes : en premier lieu, une constipation opiniâtre, qui est due surtout à la faiblesse des contractions musculaires de l’intestin par suite de l’absence des acides biliaires. Cette constipation sera d’autant plus rebelle qu’il existe en même temps un véritable dessèchement de l’intestin, la bile entrant pour la plus grande part dans la composition de son contenu liquide. Les matières fécales, en raison de l’absence de biliverdine, se décolorent et prennent une teinte grisâtre argileuse et en même temps une odeur putride. Des gaz de décomposition se développent en grand nombre, car le travail de putréfaction n’est plus enrayé par la présence de la bile. Enfin la digestion des graisses devient très difficile ; elles peuvent se retrouver inaltérées dans les selles : c’est une véritable dyspepsie graisseuse. Tels sont les principaux effets de l’atonie intestinale d’origine biliaire, auxquels ne tarde pas à s’ajouter, pour peu que l’affection se prolonge, un amaigrissement souvent irrémédiable.
Atonie spasmodique de l'estomac ( gastralgie ). - Ce qu’on appelle vulgairement la gastralgie n’est nullement un trouble de la sensibilité de l’estomac : c’est, primitivement et essentiellement, un trouble de la motilité. Il y a d’abord inertie du muscle gastrique, et, bien que l’atonie et le spasme semblent difficiles à concilier, il n’eir est pas moins vrai que précisément Tune prédispose à l’autre. Une membrane musculaire, distendue â l’excès, arrive, à un moment donné, par l’élasticité naturelle de ses fibres et par un retour au tonus naturel, à entrer en contraction; cette contraction pour les muscles lissés de l’estomac constitue le spasme, qui se traduit cliniquement par une douleur violente appelée crampe. La douleur gastralgique est donc l’effet à la fois de la distension atonique et de la contraction spasmodique de la couche musculaire de l’estomac. Les extrémités nerveuses contenues
dans cette couche se trouvent tiraillées quand l’estomac est distendu par les gaz; elles se trouvent comprimées quand les muscles lisses se contractent, et, dans les deux cas, ce tiraillement et cette compression se traduisent par des sensations douloureuses. Les douleurs, aussi bien que le ballonnement de l’estomac, cès deux symptômes principaux de l’atonie gastrique spasmodique, sont donc des phénomènes purement mécaniques.
Rien, en effet, ne rappelle ici les troubles chimiques de la dyspepsie vraie. Il n’y a pas de régurgitations aigres, ni de vomissements àcides, et si, par hasard, l’estomac rejette quelque produit, celui-ci n’est pas le résultat d'une décomposition ou d’une fermentation anomales. Dans l’atonie, pas de gaz de décomposition, de gazputrides; les renvois sont inodores et les gaz formés uniquement pour ainsi dire par l’air atmosphérique. Les douleurs existent dans la dyspepsie vraie; mais elles sont infiniment plus fréquentes dans l’atonie spasmodique. La digestion n’influence guère la douleur atomique, qui reste indifférente au genre d’aliments. La langue est nette, presque jamais elle n’est enduite de mucus, et l’appétit est conservé. L’urine, souvent limpide et abondante, principalement après les crises spasmodiques, est parfaitement normale dans sa composition. Enfin, il n’y a pas d’amaigrissement, tandis que les phénomènes nerveux, vertiges, céphalalgies, hyperesthésies, etc., sont pour ainsi dire constants.
Dilatation de l’estomac.
La débilitation générale est, pour l’auteur, la cause la plus habituelle de cette affection qui a soulevé dans ces derniers temps de si nombreuses discussions, la dilatation de l’estomac. A côté des dilatations qui reconnaissent pour origine un rétrécissement absolu ou relatif du pylore, il décrit des dilatations pour lesquelles cette cause mécanique ne peut être invoquée. Dans un certain nombre de cas, des lésions appréciables au microscope, lésions d’inflammation chronique, rendent suffisamment compte de la distension exagérée de l’organe, cirrhose interstitielle des alcooliques, dégénérescence graisseuse, etc. La dilatation de 1 estomac se produit aussi d’une façon passive chez desindividus affaiblis, épuisés par un état cachectique, en vertu de l’affaiblissement
non digérés ou l’excès de peptones formées qui surchargent l’estomac; dans d’autres cas, lorsque la digestion normale est gênée par le développement de fermentations anormales, telles que la fermentation alcoolique ou butyrique, on retire les produits nuisibles de ces fermentations, les acides gras, les acides volatils, les gaz putrides, et le malade se trouve en quelque sorte mis en possession d’un estomac nouveau, tout à fait apte à sa fonction régulière.
On comprend ainsi les résultats si rapidement obtenus par le lavage de l’estomac. Par l’expulsion des gaz, le ballonnement de l’épigastre et du ventre ainsi que les éructations sont supprimés; l’oppression causée par la distension gazeuse disparaît. Les douleurs qui tiennent à la compression des filets nerveux intra-musculaires de l'organe distendu n’ont plus de raison d’être; les spasmes et les crampes d’estomac s’atténuent. Par l’extraction des liquides et des aliments en excès, les vomissements cessent dès les premiers lavages. La constipation cède également en raison de la solidarité fonctionnelle qui unit la couche musculaire du gros intestin à celle de l’intestin grêle et de l’estomac; en rendant leur tonicité aux fibres musculaires gastriques, on la restitue du même coup aux fibres du côlon et du rectum.
La constance de ces effets justifie l’extension donnée par l’auteur au procédé de Kussmaul et son application au traitement non seulement des dyspepsies chimiques, mais même des fausses dyspepsies. Depuis, le perfectionnement apporté au mode opératoire, par la substitution du siphon à la pompe stomacale et de la sonde en caoutchouc mou à la sonde rigide, a généralisé cette méthode qui est aujourd’hui d’un emploi vulgaire dans la cure des maladies de l’estomac; on en a même singulièrement abusé en lavant cet organe lorsqu’il est le siège d’ulcères;
Les méthodes de traitement de la dyspepsie vraie doivent être basées sur ses origines chimiques. Elles ne peuvent être considérées comme rationnelles, et par conséquent comme efficaces, qu’à cette condition primordiale. C’est en s’appuyant sur ce principe que M. Sée a étudié le mode d’aclion et les applications des différents agents
précoaisés contre les maladies de la digestion. En dehors des moyens pharmaceutiques proprement dits, des médicaments digestifs, excitants, évacuants, absorbants, etc., le véritable traitement de toutes les dyspepsies, mais surtout des dyspepsies d’origine alimentaire, c’est le régime. La connaissance exacte de la valeur physiologique des principaux aliments est indispensable au médecin soucieux de ne point prescrire à ses malades des mesures fantaisistes dont la singularité ne justifie pas l'insuffisance. Cette nécessité explique l’étude approfondie que l’auteur a faite des aliments et des boissons qu’il convient, suivant les cas, de prescrire ou d’interdire aux vrais dyspeptiques.
Ces notions de physiologie alimentaire ne sont pas moins utiles pour, le traitement des fausses dyspepsiesou des atonies intestinales. L’atonie n’étant constituée que par un trouble moteur, les fonctions chimiques de l’estomac conservant leur intégrité, il faut surtout recommander les aliments dont la digestion s’opère sous l’influence du suc gastrique, et spécialement les aliments azotés, c’est-à-dire les viandes. Les graisses, au contraire, dont la digestion se fait dans l’intestin en présence de la bile etdu suc pancréatique, doivent être proscrites. Mais, le régime azoté ne pouvant suffire à l’alimentation, il faut lui associer les légumes verts et les fécules, c’est-à-dire le pain, les légumes secs. Sans doute, les fécules ont l’inconvénient d’être en partie digérées dans l’intestin; mais, comme elles sont déjà notablement transformées par l’action de la salive, le travail intestinal est en somme fort réduit. Quant aux légumes verts, ils combattent la constipation, en facilitant par leur masse le travail d’expulsion des matières fécales accumulées.
La .distinction fondamentale établie par l’auteur entre les vraies et les fausses dyspepsies trouve encore sa sanction pratique dans l’emploi des moyens médicamenteux. Ici, point n’est besoin de remédier aux modifications chimiques des sucs digestifs, et l’usage des acides, des alcalins, des ferments pepsiques, des substances pepsinogènes, devient inutile : ce sont les laxatifs, les absorbants, les excitants qui tiennent la première place. Enfin, l'hydrothérapie, le massage, les douches thermales, tous les moyens capables de relever la tonicité musculaire, moyens très incertains dans le traitement des dyspepsies vraies, rendent au contraire des services considérables dans la cure des atonies intestinales.
f. - DD