VÉRIFICATIONS EXPÉRIMENTALES
Les lois formulées sur le pouvoir rotatoire se vérifiaient sur tous les corps organiques provenant des êtres vivants, car la nature a, comme on le sait, une tendance à produire de préférence l’un des isomères actifs et non le corps racémique, c’est-à-dire le mélange des deux corps droit et gauche. Il n’en restait pas moins des séries entières de corpssyntliétiques qui, d’après les nouvelles lois, auraient pu être rendus actifs et qu’on ne connaissait qu’à l’état inactif; il fallait donedémontrer expérimentalement que ce manque de pouvoir était dû à la présence de corps droit et gauche en quantités égales, en décomposant le mélange. De plus, il y avait à démontrer l’inexactitude d’un petit nombre de faits qui étaient en contradiction avec la loi.
Les deux procédés de M. Pasteur, qui consistent à opérer la séparation en triant les cristaux au moyen des facettes hémiédriques(tartra tes de soude et d’ammoniaque), ou à combiner les deux isomères avec une substance active qui donne des .sels différents (tartrate de cinebonine), exigent que les sels soient nettement cristallisés, mais ils n’ont pas donné de résultat avec les substances que je cherchais à séparer, parce que celles-ci ne cristallisent pas aussi bien que les tartrates de M. Pasteur. (J’ai été jusqu’à préparer des sels d’amylamine secondaire, des sulfamylatesde cinebonine, etc.) J’ai donc dû essayer la troisième méthode de M. Pasteur, c’est-à-dire les moisissures et les microbes qui détruisent de préférence le corps droit ou le gauche. Quoique les corps à séparer parussent presque complètement antiseptiques, j’ai fini par me rendre compte qu’on pourrait obtenir des cultures assez rapides en employant
des solutions étendues à un degré inusité. (Quelques substances, comme l’acide cyanhydrique, l’aldol, les corps chlorés, etc., paraissent seules tout à fait antiseptiques.) Or, chaque fois que j’ai réussi à faire pousser un microbe sur un corps susceptible théoriquement de pouvoir rotatoire, le résultat a été obtenu.
J’ai recherché d’abord un procédé de préparation plus commode de l’alcool actif {Comptes rendus, t. LXXVII, p. 1021, 1873, et Bulklin de la Société chimique, 2' série, t. XXI, p. 542). Ce procédé est basé sur la facilité plus grande qu’a l’alcool inactif à se transformer en chlorure d’amyle; il est encore le meilleur connu jusqu’à ce jour et a été depuis lors utilisé par plusieurs chimistes.
L’alcool amylique est un des corps actifs qu’il est le plus difficile de transformer en inactifs. Tout en rectifiant une erreur qui s’était glissée dans la Science, j’ai donné un moyen de le rendre inactif {Bulletin de la Société chimique, t. XXV, p. 199), en chauffant l’amylate de sodium, et c’est sur ce corps que j’ai appris à faire les séparations au moyen des moisissures. J’ai réussi à te décomposer en 1878 {Comptes rendus, t. LXXXVII, p. 2i3), et j’ai obtenu par les moisissures Talcool droit inconnu jusqu’alors.
Alcool amylique secondaire synthétique actif.
Bulletin de la Socie'ié chimique, l. XXXIII, p. 106 et i47t Comptes rendus, t. LXXXIX, p. 3 î2.
Par l’hydrogénation de la méthylpropylacétone.on obtient'le méthylpropylcarbinol ; ce corps a été rendu actif par une culture de Pénicillium glaucum.
J’avais opéré sur une quantité de matière assez grande pour préparer Tiodure dont le pouvoir est de sens contraire de celui de l’alcool, de même que Tiodure d’amyle de fermentation.
Il me restait encore assez de matière pour fournir à M. Guye de quoi faire le chlorure, qui est lévogyre comme Talcool. Ce fait est particu-
librement intéressant pour la théorie de M. Guye relative aux changements de signe dans le pouvoir rotatoire. J’ai aussi préparé l’alcool butylique secondaire dans lequel a poussé un saccharomyces incapable de faire fermenter le glucose et analogue au S. Wurlzii que j’avais trouvé sur les fruits (inédit).
Enfin j’ai préparé l’alcool hexylique actif, corps qui n’est pas synthétique, mais intéressant parce qu’il est un dérivé de lamannite, devenu inactif dans la réaction qui l’a produit. J’ai trouvé quece corps devient dextrogyre par les moisissures (inédit).
te l'oxyde de propylène
Ce corps est le plus simple de la série des corps gras que j’ai réussi à dédoubler et, comme M. Wurtz avait démontré qu’il donne l’acide lactique par oxydation, son dédoublement entraînait celui de l'acide lactique lui-même. Lepropylglycolquej’ai employé a été préparé par le glycérinate de soude et renfermait des quantités d’empyreumes extraordinairement faibles, mais suffisantes pour empêcher les cultures. Après avoir réussi à enlever les empyreumes, j’ai pu cultiver les bactéries en présence du carbonate calcique et obtenir le propylglycol actif comme résidu. Le propylglycol ne passe pas à la distillation avec les premières parties d’eau comme les corps précédents ; de là la nécessité de faire une culture sur un milieu concentré, ce qui constituait la difficulté de l’expérience. Ceci expliquera aussi pourquoi j’ai l’habitude de me servir de n’importe quel microbe, car il est souvent difficile de cultiver même les espèces les plus résistantes.
J’ai obtenu également des préparations considérables de propylglycol actif qui m’ont permis de faire la monochlorhydrine du glycol et l'oxyde de propylène actif. Ce dernier corps est particulièrement intéressant, à cause du rôle que joue l’oxygène qui est lié à deux atomes de carbone et forme avec eux une espèce de chaîne fermée.