‹ Notice sur M. DaunouChapitre 12 sur 70 · Le 27 fructidor (13 septembre · texte numérisé non relu

Le 27 fructidor (13 septembre

3. Le premier jour complémentaire et le 8 vendémiaire suivant (17 et 30 septembre 1799).

et de la fermeté de caractère ; entouré de l'estime de tous ses collègues et respecté de tous les partis , il n'avait d'obstacle à vaincre pour parvenir aux plus hautes charges de l'État, que son âge et sa modestie. Mais du moment que le premier magistrat de la République sortait du sein de l'armée, et qu'au lieu d'être porté au pouvoir par le jeu des institutions, on devait y arriver par des actes de complaisance ou d'usurpation, M. Daunou, qui ne voulait être le serviteur de personne, quoiqu'il fût lesclave des lois, n'avait plus rien à prétendre dans les hauts emplois du gouvernement.

Déjà tous les efforts étaient restés inutiles pour l'engager dans le parti qui voulait renverser le Directoire : l'exeiûple de ses amis et les instances les plus vives de Sieyes furent sur lui sans effet. 11 résista de même à Bonaparte, qui l'avait recherché dès son retour de ses campagnes d^ltalie ^ et dont l'ascendant devenait irrésistible- Il était, au fond, très-peu séduit par la gloire des armes : la guerre lui semblait la plus déplorable des calamités sociales, et les plus grands guerriers, si l'on en juge surtout par le portrait qu'il a tracé d'Alexandre *, méritaient à ses yeux beaucoup moins l'admiration que les malédictions des peuples. Il se trouvait donc dans une disposition d'esprit très peu favorable aux changements qui se préparaient.

Néanmoins il se rendit à Saint-Cloud avec ses

4. Thiers, Histoire de la Révolution, t. IX, p. 352. 2. Voy. la seconde partie.

collègues^ et fut téittoin de cette scène tumultueuse où la représentation nationale, déjà plus de fois outragée que naguère la majesté royale ^ succomba, non sous les vociférations d'une populace en démence, mais sous les coups réfléchis de Vépée la plus intelligente et ta plus illustre. La douleur et rindignation qu'il ressentit de cet attentat furent si profondes, que, longtemps après, lorsqu'il vint à parler du 18 -brumaire dans son cours au Collège de France, les termes dont il se servit prouvèrent qu'elles n'étaient paa encore calmées ^

Le soir même de cette journée célèbre, à laquelle du reste il fut appls^udi d'uu bout de la France à l'autre , le conseil des AncieDs s'étant assemblé, celui des Cinq-Cents, quoique très-peu nombreux , suivit son exemple, et l'on procéda dans la nuit à la formation d'un gouvernement provisoire. Les exdirecteurs Sieyes et Roger-Ducos reçurent provisoirement, ainsi que Bonaparte, le titre de consuls avec le pouvoir dont le Directoire était investi ; le Corps législatif ayant été ajourné au T' ventèse, les deux conseils furent remplacés et représenté» par deux commissions, législatives tirées de leur propre sein et composées chacune de vingt-cinq membres; enfin soixante et un députési, proscrits par leurs collègues, furent expulsés delà représentation nationale.

M. Daunou, au lieu d'aller à cette séance du soir, était revenu à Paris; et ce fut seuleinent par une lettre de Lucien Bonaparte , président du conseil des

1, Voy. son Cmrs, t. I, p. 2^ àâ5«..

HOTlGfi SUft M. DAUNOU. 79'

GQq*Cente> qu'il apprit le lendemain sa nomination à la conimisdîon législative de ce conseil. U ne pouvait aband<mner la cause de la République, ni par eoDséquent refuser la nouvelle mission qu'il avait reçue de ses amis pendant son absence et que perâODDe ne songesût d'ailleurs à lui ccmtester. Il l'aoeepta et fut même portée le 1 1 frimaire, à la présidence.

Les^ deux commissions législatives succédant à toutea les attributions des corps dont elles avaient pria la fdâce^ s'assemblèrent comme eux, Tune aux Tuileries et l'autre au palais Bourbon ; discutèrent, firent les lois , et publièrent tous les jours dans les journaux le compte rendu de leurs séances, quoique le publie ne fût point admis à leurs débats. Elles se divi^«doit aussi l'une et l'autre en sections» ^ M» Daunou fut, dans la commission des Cinq* Cents» nommé de la section ()ui devait préparer les lois organiques du nouveau gouvernement.

Cette section se réunit à celle qui lui correspondait dans la coûmûssion législative des Anciens^ et toutes les. deux se mirent ensemble au travail. Le plan de la Constitution leur ayant été fourni par Sieyes, fut par elles examiné d'une manière approfondie, puis modifié et amélioré à l'aide d'amendements dcHit la rédaction était confiée à M. Daunou. l^ projet définiti{ étant arrêté» Bonaparte» qui voulait l'approprier à ses vues, prit l'avance sur les commissions législatives, auxquelles on aurait dû régulièrement le soumettre. Le 1 1 frimaire, il manda les deui^ secti^w& cbes. lui au palais du Luxembourg,

OÙ il s'était installé; reçut communication de leur projet, et se mit à le discuter avec elles. Puis s'arrogeant le principal rôle législatif, il ne se fit pas difficulté de convoquer aussi dans ses salons les deux commissions elles-mêmes, qui s'y rendirent complaisamment, malgré quelque répugnance excitée par le sentiment de leur propre dignité. Si le métaphysicien Sieyes s'était flatté de l'emporter ^n matière de constitution sur le général, son collègue, celui-ci le désabusa bientôt , en montrant qu'il était un aussi grand maître dans l'art d'organiser les empires que dans celui de les renverser.

La révision de l'acte constitutionnel se fit donc au Luxembourg par les deux commissions législatives et les trois consuls provisoires, sous la présidence usurpée de Bonaparte. Les conceptions de Sieyes ne furent pas moins sacrifiées que la cause nationale aux intérêts de la dictature à venir. Peu de voix s'élevèrent avec celle de M. Daunou pour la défense des vrais principes de la liberté. Les articles étaient lus, discutés, amendés et mis ensuite en délibération; mais Bonaparte exerçait déjà un tel empire sur les esprits , que son avis ou plutôt sa volonté finissait presque toujours par prévaloir. M. Daunou, désigné dès le premier jour par lui pour remplir les fonctions de secrétaire, se voyait trop souvent contraint d'écrire ce qu'il était bien loin d'approuver; de sorte que, suivant le témoignage d'un historien digne de foi*, après avoir rédigé d'une main les décisions du

i. M. Thibaudeau, le Consulat et l* Empire j t. I, p. i03.

plus grand nombre, il en votait imperturbablement le rejet de l'autre main. Après chaque séance, prolongée d'ordinaire fort ayant dans la nuit, il regagnait , triste et plein d'inquiétude sur les destinées de son pays , sa modeste demeure à la bibliothèque du Panthéon.

Quand la Constitution fut achevée, il fallut procéder à la nomination des consuls définitifs, puis à la composition des premiers corps de l'État. Les trois consuls avaient été désignés d'avance, etM.Daunou devait être le troisième : c'était une chose convenue entre Bonaparte , Sieyes et les principaux acteurs de cette grande scène politique. Mais il avait ruiné luimême ses affaires par son opiniâtreté à défendre la liberté expirante; et comme il promettait d'ailleurs d'être très-peu favorable aux projets de cour qu'on formait déjà, on changea d'avis, et l'on s'entendit pour nommer un autre consul à sa place. Quelques amis néanmoins lui restèrent fidèles. Enfin le scrutin eut lieu , pour, la forme seulement. Lorsqu'on s'apprêtait à le dépouiller, Bonaparte se leva tout à coup, et, soit impatience,. soit prudence, soit crainte de quelque mécompte, dit qu'il valait mieux s'en rapporter au suffrage unique de Sieyes. Puis, sans attendre de réponse, il saisit l'urne, et jette les bulletins au feu sans les lire. Après ce coup de théâtre, Sieyes désigna pour premier consul Bonaparte , pour second Cambacérès , pour troisième Lebrun j et leur nomination fut aussitôt insérée dans l'acte constitutionnel, que les trois consuls provisoires et les cinquante membres des commissions législatives sou-

scrivirent et décrétèrent dans la nuit du 22 au 23 frimaire an viii (1 3 et 44 décembre i 799).

n restait à composer le Sénat conservateur, le Tribunat, le Corps législatif et le Conseil d'État , fondés par la Constitution. M. Daunou ne pourait être sénateur, parce qu'il n'avait pas quarante ans; il fut nommé par les consuls > le 4 nivôse (25 décembre), conseiller d'État avec le traitement de 25 000 francs. Mais ne croyant pas cette place assez indépendante, il la refusa; tandis qu'il accepta du Sénat conservateur les fonctions de tribun, qui valaient 10000 francs de moins ^ et n'étaient conférées que pour cinq ans. Il n'hésita jamais , dans l'occasion^ de donner de pareilles preuves et de la fermeté de ses principes et de son désintéressement.

Dès sa pTremière séance*, le Tribunat rendit hommage à la belle conduite de M. Daunou, en le portant à la présidence. Sur 78 voix il en eut 76, c'est-à-dire qu'il obtint runauimité moins une voix ; car on sait que, dans aucune espèce de scrutin, il ne put jamais se résigner à se donner son propre suffrage, même lorsqu'il s'agissait de lutter contre un rival d'une délicatesse moins scrupuleuse : c'était eu vain qu'alors on lui représentait l'intérêt de son parti et de sa cause; rien n'était capable d'ébranler sa résolution. Ce que je rapporte sans intention de blâme, quoique de nos jours^ dans les assemblées politiques et autres, son exemple ne soit peut-être pas généralement suivi.

La nomination de M. Daunou ne devait pas être

1* Le 11 nivôse (l** Janvier ISOO).

NOTIGK SUR M. DAUNOU. 83

trës-agréable au gouvernement; mais tout en faisant de grands sacrifices pour complaireau premier consul, on était bien loin de lui sacrifier tout; et si l'on courait au-devant de lui» c'était sans abandonner les plus fermes défenseurs de la République. Il faut reconnaître aussi que son ambition et son génie Télé* vaient lui-même au-dessus des simples questions individuelles y et que, sans haine comme sans affection pour personne, il se servait indifféremment de tout le monde, amis ou ennemis^ pour arriver à Taccomplissement de ses desseins. De plus il eut toujours^ on le sait^ une grande inclination pour le mérite, et ne rompit jamais volontiers avec les hommes de cœur ou de talent qui pouvaient être utiles au pays, et qu'il savait si bien découvrir et employer. Il ne témoigna donc aucun mécontentement de Thonneur fait à M. Daunou, quoiqu'il dût s'attendre, après cet acte significatif, à trouver chez les tribuns moins de docilité que dans les autres corps de l'État. Le premier travail de M. Daunou , après être sorti de la présidence, fut un rapport sur la loi relative à la division territoriale. Cette loi très^importante , à laquelle nous devons nos préfectures, subit un examen sévère de la part du rapporteur. Il en releva les imperfections avec cette critique calme et profonde, qu'il rendait si puissante, et dont il a laissé tant de beaux modèles ; puis il proposa l'adoption du projet, parce qu'il aurait été dangereux, disait-il, d'en attendre trop longtemps le perfectionnement*

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