‹ Notice sur M. DaunouChapitre 2 sur 70 · M. B. GUÉRARD · texte numérisé non relu

M. B. GUÉRARD

NOTICE

SUR

PREMIERE. RiRTIE^^::.: :,. : , ,

Si les révolutions politiques sont des épreuves dangereuses pour les âmes vulgaires, elles servent à développer tout ce qu'il y a d'énergie et de grandeur dans les cœurs généreux. Elles offrent même souvent des occasions de gloire aux hommes modestes et paisibles, qui, sans elles, auraient dérobé au monde la fermeté et le courage dont ils étaient doués. La justice et la modération que le sage pratique sans effort dans les temps de calme, deviennent en effet des vertus héroïques au milieu de l'effervescence populaire et de la tyrannique exigence des partis. Alors on doit savoir gré à chacun, non-seulement du bien qu'il a fait, mais encore du mal dont il s'est abstenu; car alors les plus hautes intelligences et les plus nobles caractères sont entraî-

i . Cette notice se compose de deux parties : Tune est relative à la vie politique de M. Daunou, l'autre à ses travaux littéraires. La seconde seule a été publiée.

nés dans Terreur, et peuvent avoir besoin de pardon ou d'excuse.

Je m'empresse de le dire , le personnage dont je vais raconter la vie n'aura pas d'indulgence à réclamer. S'il embrasse la cause de la révolution avec toute l'ardeur de la jeunesse; s'il professe des opinions très-hardies et participe à des résolutions énergiques , il ne s'associe jamais à de coupables complots, et refuse constamment, même au péril de ses joùrsj;de tç^niç?? <iéns le crime. Au milieu des écuçil^Je3jJu3^ .dangereux* ^t des plus terribles tourme'htes;-''C)û*:r6-V(îit4ôûj6n4^ prendre pour guide le phare éternel de la justice et de la raison.

Mais les titres de gloire de M. Daunou ne sont pas tous politiques; il s'en est assuré d'autres, et de plus éclatants encore aux yeux des hommes de lettres. L'art d'écrire, qu'il possédait par excellence, et dont il nous a laissé des modèles de plus d'un genre, réservait à son talent une seconde carrière, dans laquelle il a rendu son nom illustre, et s'est acquis de nouveaux droits aux hommages de la postérité.

Sa famille était originaire de Guyenne, et professait anciennement la religion réformée. La révocation de l'édit de Nantes (1685) l'obligea de s'expatrier en Hollande; mais bientôt l'amour du pays l'emporta : elle revint en France, et dès 1692 on la retrouve établie dans le bourg de Castelnau, à sept ou huit lieues d'Agen. Ainsi, après avoir changé de patrie pour conserver sa religion , elle fut peut-être forcée de changer de religion pour recouvrer sa pa-

trie. Au milieu du siècle dernier^ un membre de cette famille, nommé Pierre Daunou^ étudia la médecine à Paris, et s'établit, en 1751, à Boulognesur-Mer, où il épousa la fille d'un pharmacien nommé Sauzet. Une fille et un fils restèrent seuls de ce mariage. La fille devint l'épouse d'un chirurgien; le fils, né à Boulogne le 18 août 1761, reçut au baptême les noms de Pierrç-Claude-François : c'est notre Daunou.

Ses parents s'y prirent de bonne heure pour le faire instruire. La ville de Boulogne-sur-Mer, outre plusieurs couvents dont la jeunesse fréquentait les écoles, possédait un beau collège tenu par les pères de rOratoire, qu'elle y avait appelés en 1629, dix-huit ans après la fondation de leur ordre en France (161 1) par le cardinal de BéruUe. Cette congrégation de prêtres séculiers, qui se glorifie de compter parmi ses membres les pères Jean Morin, Lecointe, Thomassin, Richard Simon, Malebranche, Bernard Lamy, Lelong, Massillon, Houbigant, pour ne citer qu'un petit nombre de ses hommes célèbres , et chez laquelle ont étudié La Fontaine , Eusèbe Renaudot, l'abbé Terrasson , le président Hénault, de Foncemagne, Goujçt, Fontaries, et beaucoup d'autres personnages chers aux lettres , cette congrégation dirigeait les collèges les plus renommés du royaume, surtout depuis la suppression de la compagnie des jésuites (1762). Les études y étaient aussi fortes que variées, l'éducation très-morale, et, pour le temps, très-libérale et très-philosophique.

Le jeune Daunou, après avoir étudié les premiers

ëlémentB de la langue française et de la langue latine chez les Cordeliers, fut envoyé dès Tâge de sept ans au collège des Oratoriens. Ses heureuses dispositions pour les lettres furent habilement cultivées par ses maîtres. Tout grêle et délicat qu'il était, il put se livrera son ardeur pour le travail, si bien qu'en i 777 il avait fini toutes ses classes^ après les succès les plus brillants.

C'est un âge bien jeune pour le choix d'un état. Trois carrières s'offraient à lui : la médecine, le barreau et l'Église. La première semblait héréditaire dans sa famille; mais, comme elle n'était pas de son goût, elle fut laissée de côté , et je ne pense pas qu'il faille regretter beaucoup cet abandon. Le barreau était la carrière qui lui souriait le plus : il aurait voulu aller à Paris faire son droit, et manifesta ce désir à ses parents. Mais leur fortune leur parut insuffisante pour l'entretien de leur fils pendant ses cours de droit dans la capitale, et durant les années qu'il emploierait ensuite à se créer une clientèle. Us s'opposèrent donc à son inclination. Ce refus devait être pénible pour le jeune Daunou ; toutefois, je ne saurais dire encore si nous avons bien sujet de nous en affliger. Devenu avocat, M. Daunou aurait peutêtre joué un rôle plus bruyant dans les assemblées publiques , mais il n'en aurait pu jouer un plus honorable. Il aurait, sans doute, perfectionné la facilité qu'il avait à manier la parole; mais il n'est pas aussi certain que cette profession eût ajouté de la force à ses convictions et de la constance à ses principes. Quoi qu'il en soit, il ne fut pas libre de suivre

cette fraetueuse earrière. Ses parents, mus bien moins par des motifs d'intérêt que par une piété aussi vive que sincère » et par les exhortations des Oratoriens jaloux de gagner à leur congrégation un jeune homme d'espérance , se décidèrent pour Tétat ecclésiastique. Leur fils eut de la peine à s'y dévouer j à la fin, après leur avoir écrit pour leur déclarer une dernière fois sa répugnance, il se résigna. Assurément ce n'était point là sa vocation, et peutêtre aurait-il lutté plus longtemps, s'il n'avait entrevu des compensations qui le charmeraient dans les liens qu'il allait contracter. Son entrée chez les Oratoriens fut pour lui l'entrée dans la vie Uttéraire plutôt que dans la vie religieuse ; celle-ci était peu conforme à son esprit sceptique et indépendant, et ne convenait pas à son caractère beaucoup plus docile à la raison qu'à l'autorité.

Le 5 décembre 1777, il entra dans l'institution de l'Oratoire de Paris avec le titre de confrère, et fut ensuite envoyé à Montmorency pour y faire ses cours de théologie. Aussitôt qu'il les eut achevés, en 1 780, il dut remplir à son tour les devoirs du professorat dans plusieurs collèges de la congrégation. Aussi le voyons-nous professer successivement la sixième, la cinquième et la quatrième à Troyes , en \ 781 et pendant les deux années suivantes; la logique à Soissons, en 1784; un an après, la philosophie à Boulogne^ où l'avaient ramené sa santé affaiblie et le besoin de respirer Tair natal. Puis il revient dans la maison de Montmorency pour y professer la philosophie une année, et une autre année la théologie. Alors,

après avoir prononcé les vœux solennels qui le séparaient du monde , il reçut de M. de Juigné, archevêque de Paris, l'ordre de la prêtrise à la fin de Tannée 4787. Ce ne fut pas sans avoir fait de sérieuses et tristes réflexions sur l'engagement irrévocable qu'il contractait, et sans déplorer amèrement au fond de son cœur la contrainte morale à laquelle il n'avait pu se soustraire. Il serait même permis de voir, dans un de ses premiers écrits, composé au moment de son ordination, une protestation indirecte, mais expresse et éloquente , contre l'un des actes les moins libres et les plus graves de sa vie. En 1 785, l'Académie royale des sciences et belleslettres de Berlin avait proposé pour sujet de prix une question d'un intérêt tout particulier pour le jeune oratorien. Il s'agissait de déterminer quels étaient , dans l'état naturel , les principes et les limites de l'autorité des parents sur leurs enfants. C'était pour lui comme une question personnelle ; et du moment qu'il se proposait de la traiter, son mémoire semblait promettre , ou ua. acte de résignation touchante, ou une sorte de protestation scandaleuse. L'alternative pouvaitcauser de Tinquiétude, mais le lecteur est bientôt rassuré. Dès son début, l'écrivain révèle en même temps et son talent littéraire et sa piété filiale, xc Le premier, dit-il^ qui calcula les droits de son père, fut un fils ingrat. » S'il était difficile d'aborder une aussi délicate question avec plus de bonheur, il ne l'était plus ensuite, sous l'empire d'une pensée aussi pieuse, de se tenir constamment dans les bornes les plus étroites des con-

venânces. Tout le mémoire en effet, bien loin de laisser apercevoir dans Tâme de Técrivain le moindre rei^sentiment, respire à toutes les pages Tafifection et le respect envers les auteurs de ses jours. Cependant, quon ne croie pas qu'il enchaîne ou qu'il déguise sa pensée; au contraire, il traite toutes les parties de, son sujet avec autant de liberté que de franchise, et s'avance hardiment sur les points périlleux, (c Le plus cruel abus, écrit-il dans un endroit^ c'est de forcer les enfants à des pactes, vœux ou mariages, auxquels leurs penchants répugnent. » Un peu plus bas, il va jusqu'à faire cette déclaration hardie et en quelque sorte fatale : <c Lorsqu'on examina sérieusement, ce sont là ses termes, si celui que la dévotion de son père a fait moine est tenu à ne point quitter ce genre de vie, l'ignorance et la superstition avaient effacé toute idée d'ordre et de justice. » Enfin, après s'être fait un instant philosophe pour l'examen de la question proposée, il finit, comme un fils, par ces paroles affectueuses : « Les enfants, voyant dans leurs parents des bienfaiteurs, se croiront, tant qu'ils jouiront de leur présence , plus fortunés que le monarque qui n'est sur le trône que parce qu'il a perdu son père ! »

Ce mémoire, auquel l'Académie de Berlin décerna le premier accessit dans sa séance solennelle du 24 janvier 1 788 , est d'ailleurs empreint d'un bout à l'autre de l'esprit de Montesquieu et de Rousseau, et semble annoncer déjà, sinon le républicain de 1795, au moins un chaud partisan de la grande réforme qui se préparait en France.

iO NOTICE SUR M. DAUNOU.

C'était le moment où la nation, enivrée d'éspéranoesy saluait avec joie l'aurore d'une régénération sociale. L'amour de la patrie et de la liberté faisait battre tous les cœurs : fermés encore à toute passion haineuse ou basse, ils ne s'ouvraient qu'aux sentiments les plus honnêtes et les plus généreux. Alors la cause du monarque n'était pas séparée de la cause publique, et la royauté, chérie autant que vénérée, régnait dans tous les vœux comme dans tous les projets.

M. Daunou , qui résidait à Montmorency, partageait, avec la plupart des pères de sa congrégation^ l'enthousiasme général. Environ deux mois après l'ouverture des états généraux^ la Bastille ayant été prise dans un assaut populaire, les Oratoriens célébrèrent à leur église de Paris, le 4 septembre suivant, un service en rhonneur des braves citoyens morts en combattant pour la patrie, et M. Daunou, qui porta la parole dans cette solennité , choisit pour sujet de son discours Vélogê du patriotisme. Ayant une fois mis la main à l'œuvre du jour, il ne l'en retira plus, et saisit toutes les occasions de propager les idées nouvelles, soit dans la chaire, soit par la presse.

Bientôt la constitution civile du clergé l'engagea dans une longue et vive polémique. Après avoir publié divers écrits pour préparer cette loi fameuse, il en publia d'autres pour la défendre*. Jl se crut surtout obligé d'en être l'avocat dsms^ son propre pays, où M. Asseline, évêque de Boulogne, s'efforçait de

i. Voyez-en Findication dans M. Taillandier, p. i99.

NOTICE SUR M. DAUNOU. ii

k décrier parmi le clergé et les fidèles de ce diocèse. Le zèle et le talent que M. Daunou déploya dans cette lutte lui valurent l'appui de la société populaire de Boulogne, dont il était membre^ et le désignèrent sans doute plus tard aux suffrages de ses concitoyens.

Déjà il avait été élu , avec quatorze de ses con^ frères, pour représenter leur congrégation auprès de la Constituante et se mettre en rapport avec le comité ecclésiastique de eette assemblée^ lorsque les évèques constitutionnels des départements du Nord et du Pas-de-Calais le nommèrent leur vicaire à Tenvi Tun de Vautre et simultanément : c était en avril 1T91. A peine aVait*il opté pour l'évêdié du Pas-de-Calais, que Tévêque de Paris lui confia, le 1 5 septembre , la direction du séminaire diocésain avec le titre de vicaire de la cathédrale. Ayant accepté cette charge importante, à laquelle il n'était affecté qu'un très-modique traitement (800 francs), il continua de la remplir après la suppression de la congrégation de TOre^ire, qui fut enveloppée, le 6 avril 1792, par le décret de l'Assemblée législative, dans la proscription générale des ordres sécu** liers*. Mais il abdiqua ses emplois à son entrée dans la Convention nationale, et depuis cette époque il s'est constamment abstenu de toute fonction ecclé* siastique.

11 était à Paris, lorsque, sans l'avoir demandé, il reçut des électeurs du Pas-de-Calais, le 9 septem*

i . La suppression des congrégations régulières avait été décrétée longtemps auparavant, le 13 Cévrier 1790.

j2 NOTICE SUR M. DÂUMOU.

bre 1792, le dangereux honneur de représenter son département dans l'assemblée terrible qui allait peser sur la France.

«Daunou, lui mandèrent ses commettants, des hommes libres savent trouver partout les généreux défenseurs de la Uberté et de réalité. Depuis longtemps vous aviez des droits.à Testime de vos concitoyens ; ils viennent de trouver un moyen de vous donner des preuves d'une confiance que vous ne démentirez jamais,. en vous nommant d'une voix unanime député à la Convention nationale pour le district de Boulogne*. »

Carnot, Lebas et Thomas Payne faisaient partie de la députation du même département.

Alors commence pour M. Daunou une nouvelle carrière. Mais avant de l'y suivre il convient de jeter un instant les yeux sur l'état dans lequel on avait réduit la France.

Le pays en deuil gémissait sous les ruines , sans que la fureur d'abattre se fût ralentie. L'Assemblée législative, après avoir dressé des tables de proscription contre les émigrés et contre les prêtres, avait terminé au sein des humiliations et dans la dépendance des clubs une session: sans profit comme sans gloire', et s'était séparée sous la honte d'attentats exécrables qu'elle n'avait pas eu la force de réprimer ni même le courage de flétrir. Sous ses yeux, par l'ordre ou de l'aveu d'un Danton, ministre de la jus-

i. Taillandier, pages 26 et 27.

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