Page
pas , comme rimagination et le savoir. La réunion de ces trois qualités forme à ses yeux le caractère du bon écrivain. « Lui ravir, dit-il, en parlant de Boileau, le nom de poëte, parce qu'il a toujours conservé le ton propre au genre qu'il traitait, c'est s'imaginer que l'art consiste à blesser les convenances et à sortir de la nature. Expressions pittoresques, images sensibles, harmonie dans le style, noblesse dans la pensée, force et rapidité dans le raisonnement^ mœurs aimables, sentiments vrais, voilà l'essence de la poésie, et voilà celle de Despréaux *. »
L'auteur, en rappelant ce qu'était la littérature avant Boileau et ce qu'elle fut après, rend sensible la révolution qu'elle éprouva de son temps , et démontre que cette révolution, contemporaine des ouvragés du grand satirique, en fut, au moins en partie, la conséquence, se^ écrits et ses conseils ayant contribué aux progrès de la langue , de la versification et du goât.
Ce discours facilement et purement écrit, d'un style animé, élégant, orné même, se recommande encore. par la clarté et la noblesse de la pensée, comme par la justesse et le choix de l'expression. Lorsqu'il l'eut publié , en 1787, il s'engagea dans la polémique sur Boileau , que le concours ouvert par l'Académie royale de Nîmes avait excitée, et prit, dans le Journal encyclopédique , tantôt la défense de ses propres opinions, tantôt le parti de l'Académie
^. Influence de Boileau^ p. 14,
NOTICE SUR M. DAtNOU. 121
et de la congrégation de l'Oratoire, qui elles-mêmes avaient été mises en causée
Ensuite il s'essaya dans la poésie, et le même journal donna, en 1 788 et 1 789 , trois pièces de vers dont il est l'auteur. La première, ayant'j;)our titre Les heureux effets de Nndulgencef est un petit conte écrit d'une manière plus ingénieuse que poétique. La seconde consiste dans une traduction libre de la fin du septième chant de la Lusiade^. La troisième, intitulée Épttre à Fléchier\ a plus d'étendue et plus de mérite que les deux autres. L'auteur, après avoir placé l'éloge du roi et du ministre Necker à côté de celui du pieux et éloquent évêque de Nîmes , s'exprime ainsi vers la fin de son poëme :
Tu chérirais, Fléchier, notre philosophie,
Non celle qui, dit-on, des autels ennemie,
Tristement se tourmente, aveugle en sa fureur,
A briser les soutiens du solide bonheur.
Et contre FÉternel , contre ses lois suprêmes ,
Rajeunit vainement de surannés blasphèmes;
Mais celle que Ton voit, plus digne de son nom ,
Écouter sans orgueil la timide raison.
Douter avec sagesse, hardiment circonscrire
Du fatal préjugé le trop puissant empire.
Dévoiler à nos yeux l'aimable vérité,
Et venger des humains l'antique liberté.
La liberté, Fléchier, qu'elle eut pour toi de charmes!...
Ces petits poèmes , tous dans le goût philosophique, décèlent en effet le philosophe encore plus que
i. Voy. le Journal encyclopédique^ 4787, t. VI, p. 451; 1788, t. III, p. 135, et t. VI, p. 483.
2. Journal encyclopédique, 4788, t. IV, p. 297; et t. VI, p. 478.