‹ Notice sur M. DaunouChapitre 42 sur 70 · I. Pages 34 et · texte numérisé non relu

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Sorti de ces préUminaires , il propose et suit , pour 1 étude de Thistoire, une méthode très-simple, qui consiste à étudier les uns après les autres les meilleurs ouvrages historiques , dans Tordre des temps où ils ont été composés. Ainsi , commençant par Hérodote , Thucydide , Xénophon et Polybe , il continuera par Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse. Ensuite il devra reprendre par César^ Salluste, Tite Live, Paterculus, Strabon, Josèphe, Tacite, Plutarque. Malheureusement la résignation qu'il fil de sa chaire, dans le mois d'août 1830, en interrompant brusquement ses leçons , nous a privés d'une grande partie du cours qu'il avait entrepris, et qu'il s'était proposé de publier sous le titre général d'Études historiques.

Dans le travail qu'il exécute sur tous les historiens du premier ordre , sans toutefois négliger ceux de l'ordre secondaire , le savant professeur commence par tracer leur biographie ; puis il rapporte les témoignages des auteurs anciens à leur égard , et les jugements des moderaes sur leurs écrits , dont il a soin aussi d'indiquer les principales éditions et traductions ; ensuite il se livre à l'analyse de leurs histoires, et termine par un jugement général sur le mérite de chacun d'eux. Il est rare qu'à l'appréciation de leur talent littéraire il ne joigne celle de leurs qualités morales. Ainsi , à la fin de son examen des quatre principaux historiens grecs, Hérodote, Thucydide, Xénophon et Polybe, après avoir dit qu'ils nous offrent des exemples de toutes les perfections du genre historique : « Ils resteront , continue-t-ii , au

rang des grands modèles et des meilleurs maîtres ^ et devront cette gloire , trois d'entre eux à leurs talents éminents , tous quatre à leur caractère moral , à la pureté de leurs intentions , à la noblesse de leurs sentiments civiques, à leur incorruptible sincérité. Ils étaient des hommes de bien qui écrivaient l'histoire. Il reste de leur vie politique et privée des souvenirs honorables, et leurs livres sont aussi de bonnes actions, puisqu'ils tendent à éclairer les peuples^ à les rendre meilleurs et plus heureux. » De même ^ dans tout le cours de son enseignement, il s'attache à mêler aux leçons de l'histoire celles de la morale. Il ne se lasse pas non plus de plaider la cause de la justice, et de prendre la défense de la civilisation contre la barbarie , celle des peuples contre leurs tyrans j et lorsqu'il juge les grands personnages historiques , c'est toujours d'après le bien et non d'après le bruit qu'ils ont fait. Les conquérants , de quelque gloire qu'ils aient joui pendant leur vie et quelque admiration qu'ils excitent dans la postérité, ne doivent pas espérer de trouver grâce à son tribunal. Voici comment il parle d'Alexandre le Grand : « Ce sont, dit-il, d'horribles fléaux pour le genre humain que des conquérants tels qu'Alexandre ; mais signalons comme une calamité plus funeste encore les éloges qu'on leur prodigue après leur mort , et qui , répétés d'âge en âge , corrompent incurablement la morale publique. On se plaint de l'ingratitude des nations , et en effet elles se sont montrées fort peu reconnaissantes pour leurs libérateurs et leurs bienfaiteurs : en revanche elles l'ont été sans mesure pour leurs

oppresseurs et Imira assassins , pour tous ceux qui ont réussi à détruire avec fracas les habitations , les cités, les produits des arts; à exterminer des générations entières , à retarder tous les progrès , à renverser toutes les garanties sociales. Voilà ceux pour qui les poëtes, les orateurs, et, puisqu'il faut l'avouer, les historiens et les philosophes ne cessent de réclamer les hommages de la multitude et de la plus lointaine postérité. »

On sent, à cette réprobation v^mente, que la haine du philosophe pour les conquérants en général n'était pas assouvie dans la seule condamnation du roi de Macédoine, et que peut-être un autre Alexandre qu'il avait bien connu, mais dont il ne profère pas le nom, était présent à sa pensée, et donnait encore plus de vigueur à son pinceau. Ayant donc adhéré au jugement de Sénèque et de Boileau sur le vainqueur d'Arbelles, il proteste avec chaleur contre les éloges que Montesquieu et Voltaire lui ont décernés, et finit par dire : « Qu'il reste donc fameux cet Alexandre par l'immensité de ses inutiles coaquêtesj qu'il soit vanté pour quelques consolations fastueuses données à des infortunes particulières au milieu des calamités du genre humain ! Pour nous , qui ne connaissons rien d'illustre que la vertu , rien d'héroïque que le bien qu'on fait aux peuples, osons dire que celui qui tuait ses meilleurs amis , qui brûlait des cités florissantes, qui ne conçut l'idée d'aucune institution salutaire , qui s'offensa de la publicité des écrits de son précepteur Aristote, qui ne sut régner que par la terreur des annes , par les

IIl«^soDges des prêtres et par Tignorance des peuples, qui n'a légué au inonde rayagé que les sanglantes discordes de ses successeurs , n'a pu mériter le nom de Grand que par 1 excès des maux consommés en un règne si court. >

Des exemples de cette éloquence mâle et pure brillent en beaucoup d'endroits dans le cours d'his* toire que nous analysons. Ils sont vraiment dignes de l'antiquité qui les a inspirés , dignes des grands historiens dont ils accompagnent magnifiquement les immortels récits. Us témoignent d'une manière éclatante qu'un livre y qui ne peut manquer d'être une des productions historiques les plus judicieuses et les plus savantes de notre siècle , sera ea outre un des meilleurs ouvrages de notre littérature.

Après avoir achevé la revue des écrits de M. Daunou , si nous observons les qualités de son style , nous serons forcés d'admirer non-seulement la correction et le goût, la clarté et l'élégance qui ne l'a-» bandonnent jamais^ l'esprit, la finesse et l'ironie dont il abonde y mais encore le nerf et la concision , la pompe et la grâce qu'il sait prendre au besoin. Qui sut mieux que M. Daunou porter une attention continuelle à toutes sesparoles, et rendre les nuances les plus délicates de la pensée ? Qui fut plus habile à faire emploi du mot propre , à le mettre à sa place? Il règne à la vérité dans ses compositions un art infini ; mais cet art se cache avec soin, et la réflexion seule parvient à le découvrir. Prenez bien garde à la manière dont il s'énonce , aux éloges qu'il décerne, aux mérites qu'il fait ressortir ; et songez que chaque

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affinnation peut être à la fois une négation ou une réticence. Par les qualités qu'il loue il laisse deviner celles qui sont absentes; et ce qu'il ne donne pas , souvent il le refuse. Chacune de ses expressions étant pesée et calculée d'avance, on doit faire bien attention à tout ce qu'il dit, et plus encore, s'il est possible , à ce qu'il ne dit point; car, dans ses formes élégantes et polies , s'il aime beaucoup mieux sousentendre que d'exprimer le mal qu'il pense , il sait , quand il le veut, rendre son silence aussi malin qu'éloquent. Du reste , soit qu'il ne laisse échapper qu'une partie de sa pensée, soit même qu'il la comprime ou qu'il l'enchaîne étroitement, il est incapable de la déguiser, et l'on sent toujours le libre et hardi penseur dans l'écrivain réservé et circonspect. Conservateur en littérature, quoique innovateur en politique , il resta homme de l'ancien régime par son pieux attachement , par son respect filial pour les grands écrivains tant de l'antiquité que des siècles de Louis XIV et de Louis XV. C'étaient pour lui comme des êtres surnaturels et bienfaisants , auxquels il rendait un culte public ^ et dont il défendait les autels , avec un cœur et un esprit éminemment français , contre l'invasion de toute idole des pays étrangers. Lorsqu'on essaya de créer un nouveau genre littéraire , en prenant ce qu'il y avait de mauvais dans l'ancien , il fut troublé par cette misérable tentative , et parut craindre un moment la corruption du goût et la ruine de l'art. C'était surtout en 1826 que cette crainte le tourmentait, comme le témoignent les nombreuses et vives sorties qu'il fit cette

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année contre le romantisme. J'en rapporterai quelques exemples. « Il serait superflu d'ajouter, dit-il quelque part, que les littérateurs romantiques , ceux qui n'admettent à peu près aucune théorie des compositions poétiques , aucune règle constante du bon goût; ceux qui pensent que nul empire légitime n'est exercé sur les beaux-arts que par la mode , le caprice et lenthousiasme^ ne sauraient admirer un classique tel que Térence , ni lui savoir gré des exemples de sagesse, d'élégance et de régularité qu'il a laissés à la comédie moderne. — L'étude immédiate de ses ouvrages , poursuit-il , ne pourrait perdre ses charmes qu'aux époques où des théories fantastiques et de pernicieux exemples menaceraient la saine littérature d'une prochaine décadence*. » Ailleprs, il parle du même sujet d'une manière aussi caustique que plaisante. « Le romantisme, dit-il, nous a été importé avec le kantisme ou criticisme, avec le mysticisme et d'autres doctrines de même fabrique , qui toutes ensemble pourraient se nommer obscurantisme*. »

Il n'avait pas plus de goût pour les nouvelles écoles , soit philosophiques , soit historiques, qui cherchaient à s'ériger dans le même temps, et qui égarées, suivant lui , par des méthodes fausses, ne faisaient que rendre plus obscur ce qu'elles croyaient approfondir'. Il voulait non-seulement qu'on vît de haut, mais de plus qu'on regardât de près; qu'on s'abstînt

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