EN FAIRE CN PARFAIT CHRETIEN
( Antoine-Sébastien de Bonald.)
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Le duc de Bourbon honora sa mémoire de ses regrets.
Voici le portrait qu'Antoine-Sébastien fait de son père , Honoré de Bonald , aïeul de l'auteur de la Législation primitive :
« Il étoit bel homme, versé dans les belles- » lettres , enjoué , et d'une conversation » agréable. Il avoit beaucoup de religion , » de probité et de désintéressement , et il » s'attachoit surtout à rendre toutes sortes de » bons ofïices à ceux qui Fa voient desservi » et dont il avoit le plus à se plaindre. »
Ce dernier trait est remarquable , et il est un des plus frappans du noble caractère de son petit-fîls.
M. le vicomte de Bonald a retracé à son tour, dans les lignes suivantes, les traits principaux du caractère de son père Antoine-Sébastien; et c'est un noble hommage de sa piété filiale envers la mémoire de l'auteur de ses jours , dont la tradition seule lui avoit fait connoître les vertus :
« Un caractère vrai , un cœur droit et » bienfaisant, une ame sensible et compa- » tissante le rendoient cher à ses amis, et » précieux à sa famille. Il avoit l'esprit très- » cultivé , et son attention à mettre par écrit
» tout ce qu'il lisoit , tout ce qu'il voyoit rie u remarquable , avoit beaucoup contribué à » former son jugement. 11 se livroit peu , » paroissoit sérieux et rêveur, mais son talent » pour la poésie légère , son goût pour la » plaisanterie déceloient en lui un fonds de » gaîté qui rendoit son commerce exlrême- » ment agréable pour ceux avec lesquels il » vivoit familièrement. Une piété solide et » éclairée, qu'il avoit conservée au milieu du » tumulte des armes, mettoit le comble à ses » vertus. »
Si Ton est curieux de connoître encore quelqu'une des particularités qui intéressent la famille d'un homme aussi illustre , nous dirons que Jeanne de Mathy, mère d'Honoré de Bonald , et bisaïeule de celui dont nous esquissons la vie, étoit une femme remplie de courage , de fermeté et de force d'esprit. Lorsque le duc de Hohan, chef du parti calviniste, faisoit le siège de Creissels (1), château fort près de Milhau , et d'où il fut
(1) « Creissels, dit le Duc de Kohan dans ses Me- » moires, est un lieu à la portée de canou de Mil- » bau , qui a trois enceintes de murailles , une à la » ville et l'autre au château , lesquelles il faut pren- » dre l'une après l'autre , parce que l'on ne peut at-
repoussé après huit jours de siège, Jeanne de Mathy se rendoit tous les jours sous les murs de cette forteresse pour secourir et panser les blessés ; et elle eut beaucoup à souffrir, de même que son mari, des mauvais traitemens qu'elle recevoit des soldats que le duc de Rohan avoit logés chez eux à discrétion, en haine de rattachement qu'ils avoient l'un et l'autre pour le parti du Roi.
Le père de M. de Bonald , revenant un jour en semestre de son régiment , avant son mariage , passa par la maison de la Trappe , y fit une retraite; et, dans un moment de ferveur, il fut sur le point de se consacrer à Dieu dans la vie austère de cette maison... Mais la Providence avoit d'autres vues... Et si le père vouloit se consacrer aux austérités de la religion , la Providence vouloit , elle , consacrer le fils au devoir bien plus austère
» taquer ledit château que par la ville , à cause que » par le dehors il est bâti sur un roc bien élevé. Ce » fut pourtant , ajoute-t-il , une honte d'avoir clé huit » jours sans le prendre... Rohau ordonna au gouver- » neur Alteyrac qu'il bloquât le lieu un jour avant » que ses troupes y arrivassent , pour le surprendre » avec peu de gens de guerre; ce qu'il fit. Néan- » inoins , il n'empêcha pas le secours d'y entrer. >» ( Mémoires du Duc de Rohan, 1. iv. )
de la défendre à la veille de la terrible époque qui s'approchoit...
Le jeune enfant , destiné à répandre un jour tant d'illustration sur son nom , et qui , en naissant, avoit été appelé I'enfant de la providence par une de ses plus proches parentes, femme d'un grand mérite (1), fut élevé d'abord par les soins de sa mère, restée veuve de bonne heure, dont la raison et la piété égaloient la tendresse pour son fils,... pour ce fils bien-aimé dont elle devoit bien voir un jour le mérite et les vertus, mais non les succès et la célébrité !... Elle en vit, hélas ! au contraire , l'infortune cruelle , et
(1) Madame de Sambucy, mère de M. l'abbé Gaston de Sambucy, ancien aumônier du Roi , qui se distingua à l'époque de la terreur par son zèle et son courage à accompagner jusqu'au pied de l'échafaud les malheureux condamnés , avertis qu'un prêtre déguisé se trouveroit sur leur passage pour leur donner l'absolution... Et que de fois il s'est associé ainsi à un martyre plus terrible peut-être que celui que ces infortunées victimes alloient subir!!! Parmi elles se trouva un jour la vertueuse et sainte Madame Elisabeth !... Et que l'on juge , à cette vue , de tout ce qui se passa dans le cœur du prêtre courageux, qui , en bénissant en secret la royale victime , étoit forcé de renfermer en lui-même des émotions dont la moindre manifestation eût été son arrêt de mort !!!
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en ressentit les tourmens, puisqu'il étoit loin (Telle , dépouillé de tout et dans l'exil, lorsqu'il perdoit une mère si tendre.
Le jeune Louis, car on l'appeloit de ce nom , montroit déjà dans son enfance autant d'esprit que de jugement ; et sa piété , sa tendresse et son respect pour sa mère le faisoient proposer pour modèle à tous les enfans de son âge , et le rendoient l'objet de l'affection universelle. Vers l'âge de onze ans, il quitta pour la première fois le toit paternel pour aller faire ses études à Paris , dans une pension située près de la barrière du Trône , et non loin du bois de Vincennes.
De la pension de Paris , le jeune élève alla continuer ses études au collège de Juilly, où il se distingua par sa conduite , son application et ses succès , sous le père Mandar, qui diriaeoit alors ce célèbre établissement de l'Oratoire avec tant de sagesse et d'habileté (1), et il y fit sa philosophie.
(1) L'auteur de cette Notice est heureux de pouvoir payer un tribut de reconnoissance et d'estime à la mémoire de cet homme de bien rempli de science, de douceur et de vertu , aux soins duquel il fut également confié.
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Bientôt après , le jeune philosophe sortit de la maison de l'Oratoire pour devenir tout à coup... mousquetaire; et, malgré les privilèges de ce nom et de ce corps , il s'y distingua par beaucoup de raison et d'application à ses devoirs et à l'étude. Comme il avoit eu la petite vérole , ses chefs le désignoient le plus souvent pour aller à Versailles prendre l'ordre sous les rideaux du lit de Louis XV (1), alors attaqué de la terrible maladie dont il mourut au bout de dix jours, et du lit duquel on trembloit de s'approcher ; et, peu de jours après, il assista à ces obsèques , tristement fameuses , dont l'aspect et la solitude furent si affligeans. Lorsqu'ensuite, à l'avènement de Louis XVI, le jeune mousquetaire , d'une taille élégante et d'une ligure si noble , revint à Versailles prendre , pour la première fois , Tordre du nouveau Roi , s'étant trouvé sur le passage de la reine Marie-Antoinette , cette princesse , qui éloit alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, lui adressa quelques paroles fiai—
(1) Les mousquetaires p renoient toujours l'ordre de la bouche même du Roi , et il n'y avoit jamais d'exception à cette règle.
teuses, en laissant tomber sur lui un regard plein de bienveillance et de bonté , qui eût troublé facilement une tête de mousquetaire un peu moins solide , et dont le grave philosophe se souvenoit encore longues années après.
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En sortant des mousquetaires où il resta jusqu'à la suppression de ce corps, en 1776, suppression que Ton arracha à l'inexpérience et à la foiblesse du jeune Roi, et premier pas dans cette carrière de concessions qui dévoient un jour le conduire à sa perte, M. de Bonald épousa Elisabeth de Guibal de Combescure , fille d'un capitaine de cavalerie proche parent de l'illustre chevalier d'Assas, et petitefille de Henri de Guibal de Combescure, lieutenant-colonel du régiment de la Reine, cavalerie. Cet officier, distingué par ses talens, sa bravoure et la franchise de son caractère, jouissoit de l'estime particulière et de la confiance du maréchal de Saxe ; il fut tué dans les guerres de Flandres, en 1745, entre ses deux enfans, à la tête du régiment dont il alloit être nommé colonel, et qu'il avoit
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commandé pendant toute la campagne en l'absence du marquis de Beauveau , qui en étoit le colonel propriétaire.
M. de Bonald , fort jeune encore , fut nommé maire de sa ville natale, dans des circonstances très-difficiles, et à la veille de la terrible explosion de la révolution française. Il sut en retarder long-temps les orages pour la ville qui l'avoit honoré de ses suffrages ; et par sa fermeté, par la chaleur de ses paroles, et la confiance générale qu'il inspiroit, il empêcha une collision menaçante entre les protestans et les catholiques , et prévint l'effusion du sang, comme l'avoit fait avant lui son bisaïeul Pierre de Bonald, pendant les troubles de religion qui eurent lieu sous le règne de Louis XIII.
En 1790, il fut nommé à Rodez, par ses concitoyens , membre de l'assemblée de département , et bientôt après , président de l'administration départementale de l'Aveyron. Voici ce qu'il écrivoit (pour lui-même) à cette époque sur son livre de famille :
« Le 23 juillet 1790 , ayant été nommé à » Rodez , membre de l'assemblée de départe- » ment , à la pluralité de 4^2 voix sur 523 , » je suis revenu a Milhau, et j'ai donné entre
» les mains de la municipalité de cette ville » ma démission de la place de maire. Je » Texerçois depuis le 6 juin 1785, et Dieu » seul sait ce que j'y ai souffert!... Je lui ai » offert mes peines , et il a daigné m'en dé- » dommager en ne permettant pas que la » tranquillité publique fût troublée pendant » ce long espace de temps, et au milieu des
» circonstances les plus orageuses Ilm'ap-
» pelle dans une autre carrière à de nouvelles » croix : je m'y résigne ; et s'il daigne m'en » faire triompher, je lui demande d'écarter » de moi l'esprit d'orgueil et d'amour-pro- » pre.... » ( 1er août 1790) Paroles nobles et chrétiennes , et qui peignent si bien le cœur de celui qui les écrivoit ! Et elles nous rappellent celles que prononçoit naguère M. le comte Mole , au sein de l'Académie française, dans son bel éloge de M. l'archevêque de Paris. Le père de M. de Bonald avoit demandé au ciel, à la naissance de son fils, qu'il daignât en faire un jour un parfait chrétien : M. Mole a dit à son tour : « Un parfait chré- » tien devient aisément un grand citoyen... » Et la France sait si celui dont elle a déploré la perte a réuni en lui ces deux nobles titres à son affection et à son estime ! On peut
assurer, en effet, qu'au milieu de celte funeste époque d'incrédulité et de licence où s'écoula sa première jeunesse, il fut toujours chrétien, et eut toujours le courage de le paroître
M. de Bonald ne conserva pas long-temps les fonctions de président de l'administration de son département; il crut devoir y renoncer lorsqu'il pensa que sa conscience ne lui permettoit plus de les garder qu'au prix de son devoir et de son honneur ; et il donna sa démission motivée de cette place quand l'assemblée nationale eut imposé à la foiblesse du monarque l'acceptation de la constitution civile du clergé , et lorsque l'autorité des lois, l'influence de la religion et l'ascendant des gens de bien eût péri avec le pouvoir royal dans un naufrage commun.
Voici la lettre qu'il écrivit à ses collègues en leur envoyant sa démission ; l'on y trouvera le courage du citoyen vertueux et l'honneur du gentilhomme, autant que l'humble soumission du chrétien :
« Dispensé par ma place d'assister aux délibérations du directoire, j'aurois pu prolonger mon séjour loin de vous, Messieurs, et éviter ainsi de concourir personnellement à
l'exécution des nouveaux décrets ; mais je dois à la foi que je professe un autre hommage qu'une absence équivoque ou un timide silence J'ai donné, je donnerai toujours
l'exemple de la soumission la plus profonde â l'autorité légitime , et les dispositions les plus sévères ne m'arracheront ni un regret , ni un murmure; mais sur des objets d'un ordre supérieur, et qui me paroissent intéresser ma religion , je n'irai pas , en me séparant de cette autorité visible de l'Eglise , que les élémens les plus familiers de ma croyance m'ont appris à reconnoître dans le corps des pasteurs unis à leur chef, m'exposer à des doutes cruels , à des remords déchirans pour celui qui a confié à ces consolantes ventés le bonheur de son existence. L'assemblée nationale a décrété des changemens dans la discipline ecclésiastique et la constitution du clergé ; elle a imposé aux pasteurs le serment de s'y conformer, et de les maintenir. Le Roi, sur des instances réitérées, a donné sa sanction à ces décrets ; mais le chef de l'Eglise garde le silence; mais les premiers pasteurs rejettent unanimement ces innovations ; mais les pasteurs secondaires, unis à leurs évoques, annoncent partout la plus invincible
résistance ; mais plusieurs même de ceux qui y avoient adhéré rétractent leur adhésion comme une foiblesse ou une surprise.... Et moi, à qui il est commandé de croire, et non de décider; moi , qui sais que le mépris du Saint-Siège et de Fautorité des premiers pasteurs a été le principe de toutes les dissenisons religieuses qui ont désolé l'Eglise et FEtat ; moi, qui ne puis séparer le respect que je dois à ma religion, du respect qu'elle me commande pour ses ministres , firois prévenir la décision du chef de V Eglise , braver l'opinion unanime de mes pasteurs, déshonorer ma religion en plaçant les prêtres entre la conscience et l'intérêt, le parjure et l'avilissement; je leur dirois : Jure, ou renonce à tes fonctions, à ta subsistance, comme en d'autres temps on disoit à des hommes: Crois , ou meurs ! Non , non , Messieurs , non , l'humanité autant que la religion se révoltent à cette pensée. Ce n'est pas là sans doute le prix que mes concitoyens mettoient à la confiance dont ils m'ont honoré ; ils me reprocheroient un jour de l'avoir usurpée , et je renonce aux témoignages flatteurs qu'ils m'ont donnés , si je ne puis en jouir sans trahir ma conscience et leurs plus grands intérêts. »
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Cette démission éclatante, et courageuse assurément, dans les terribles circonstances où Ton se trouvoit , cette démission que bien peu de temps après il eût certainement payée de sa tête, comme tant d'autres, et de laquelle bien des esprits timides avoient voulu le détourner, ayant inspiré de vives craintes à sa famille, M. de Bonald , sans les partager encore, céda néanmoins aux vives et continuelles instances qu'elle lui faisoit de pourvoir à sa sûreté ; et après s'être retiré quelque temps dans ses terres, il émigra, croyant, avec la noblesse française, céder en cela à un devoir d'honneur, celui de chercher à délivrer sa patrie de l'oppression qui pesoit déjà sur elle, et des fureurs qui menaçoient surtout son avenir
Et l'Orateur romain ne semble-t-il pas avoir justifié d'avance le dévouement de ceux qui s'efforçoient de renverser l'épouvantable tyrannie qui s'élevoit en France, lorsqu'il s'écrioit en parlant des malheurs de la république et des guerres civiles : « Oui, c'est » avec justice que nous sommes punis : si » nous n'eussions pas supporté si patiemment » l'impunité de tant de crimes, jamais la » tyrannie ne seroit parvenue à ce point entre
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» les mains d'un seul!... Pour nous, dit-il » encore, qui gémissons sous l'empire de la » terreur et du crime, il ne demeure plus de » Rome que des murailles, et la patrie » n'existe plus pour nous... » Et Cicéron ajoute ces paroles remarquables : « Le juge- » ment que Ton doit porter sur ces questions, » ne se décide pas par le nombre des opi- » nions, mais par leur poids (1). »
Tel est le sentiment du plus illustre orateur et d'un des plus grands citoyens de la république romaine, et du philosophe de l'antiquité qui a le mieux écrit sur la science des devoirs publics et privés. Mais il faut le dire : le plus grand tort de l'émigration a été de ne pas réussir;... ou plutôt, elle n'a réussi qu'à sauver le plus grand nombre des illustres familles de France dont la révolution avoit résolu l'entière destruction. L'émigration n'eut pas d'autre résultat ; seroit-ce encore
(1) « Jure igitur plectimur : nisi enim multorum » impunita scelera tulissemus , nunquam ad unum » tanta pervenisset licentia... Itaque parietes modo » Urbis stant et marient, iique ipsi jam extrema sce- » lera metuentes , rem verô publicam penitus ami- » simus... Non enim numéro ha?c judicantur, sed » pondère. »
Cic. de Offtc. 1. ii. n. 8.
là un reproche secret qu'on lui feroit?...
Voici ce que dit M. de Chateaubriand dans ses Mémoires :
« Je me suis fait cette question en écrivant » le siège des trente tyrans : Pourquoi élève- » t-on Thrasybule aux nues ? Et pourquoi » ravale-t-on les émigrés français au plus » bas degré? le cas est rigoureusement le » même ; les fugitifs des deux pays , forcés » de s'exiler par la persécution , prirent les » armes sur des terres étrangères en fa- » veur de Y ancienne constitution de leur pa- » trie; les mots ne sauroient changer les » les choses. Que les premiers se battissent » pour la démocratie , les seconds pour la w monarchie , le fait reste toujours le