‹ Notice sur M. le Vicomte de BonaldChapitre 5 sur 13 · PSALM · texte numérisé non relu

PSALM

SUR M. DE BONALD. a5

Ce fut au milieu des soins souvent trop difficiles de cette éducation et de toutes les distractions qu'elle lui occasionnoit : ce fut au milieu des cruels tourmens que lui causoient les maux toujours plus grands de sa patrie, son éloignement du reste de sa famille , et plusieurs fois, le dénûment absolu de toutes ressources et la terrible crainte du besoin, 'qu'il commença à s'occuper de son premier ouvrage, la Théorie du pouvoir politique et religieux , sans avoir à sa disposition , sur ce sol étranger, tous les documens et tous les ouvrages dont le secours lui étoit si nécessaire. lien lisoit quelquefois à ses enfans les passages les plus à leur portée, pour en essayer l'effet sur leur raison et leur intelligence naissantes; et ceuxci se permettoient quelquefois de petits raisonnemens et des objections, qui sans doute

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ne l'arrêtoient guère.... Il fit copier une grande partie de cet ouvrage à son fils Henri; et celui-ci lui fît une fois Inobservation que son explication de la volonté générale dans la société lui sembloit manquer un peu de clarté. Depuis, l'auteur, qui songeoit souvent à la réimpression de cet ouvrage, avouoit qu'il y avoit quelques pages qui avoient besoin d'être éclaircies.

Il s'en entretenoit beaucoup aussi dans ses promenades avec M. Bengy de Puyvallée, député distingué de la noblesse du Berri à l'assemblée constituante, qui venoit de s'établir à Heidelberg après s'être sauvé de France à travers mille dangers. Son fils, depuis membre de la cbambre des députés, étoit déjà au collège d'Heidelberg lorsque M. de Bonald y mena ses enfans; ils se lièrent tous les trois d'une tendre amitié, et lorsque plus tard M. de Puyvallée eut confié son fils aux soins de M. de Bonald, celui-ci le regarda comme le frère de ses enfans, sans se douter qu'un jour il deviendroit son collègue....

Dans son exil, M. de Bonald étoit toujours à l'affût de toutes les occasions de rencontrer des compatriotes malheureux ; et lorsqu'il passoit à Heidelberg des colonnes

de prisonniers français , ce qui arrivoit , hélas ! fréquemment , il aimoit à se trouver sur leur passage et à se mêler à leurs rangs , pour causer avec eux de la France qu'il aimoit tant , les questionner sur leurs combats et leurs souffrances , et s'informer s'il se trouvoit parmi eux quelques Aveyronnais , tout heureux alors de pouvoir leur dire quelques mots de patois, de leur parler de leur famille , et souvent de leur offrir quelque petit secours : ce qui, dans sa position, n'étoit pas sans quelque mérite... Un jour, il avoit marché long-temps , fort long-temps, avec une longue colonne de ces prisonniers, bigarrés d'uniformes de toutes les couleurs , que Ton conduisoit en Bohême ; et , lorsqu'après s'être un peu oublié dans ses conversations , il voulut revenir sur ses pas et rentrer dans la ville , un caporal autrichien lui barra brusquement le passage, en lui disant : TVo gehet er hin? (où allez- vous) ? L'auteur de la Théorie du pouvoir , dont les raisons ne paroissoient pas trop claires au caporal , qui s'obstinoit à garder son prisonnier, et à le faire marcher avec les autres, au grand divertissement de quelques malins de la troupe , fut obligé d'appel er

un officier qui le comprit et le délivra... Et en rentrant chez lui il dit à ses enfans : « Savez-vous que peu s'en est fallu qu'on ne » conduisit votre père en Bohême, et que » vous ne m'ayez pas revu de long-temps? » Et il leur conta son aventure, qui les amusa fort tous les trois. « Quel air martial ont ces petits-hommes» (1), disoit-il souvent ; «avec » eux, on feroitla conquête de rEurope...!» Et il ne se doutoit pas que peu d'années après, ces petits-hommes, ayant à leur tête un autre petit-homme , mais de la trempe de César et de Charlemagne , auroient presque fait cette conquête, et renversé la plupart des des trônes de cette vieille Europe ! . . . Mais la garder étoit plus difficile , et il n'élevoit pas d'ailleurs son édifice sur le même fondement sur lequel Charlemagne avoit élevé le sien : . . . condition nécessaire pour fonder un empire.

Un des délassemens du noble exilé fut, pendant un temps , le jeu d1échecs. Il alloit , tous les après-dîner, faire deux ou trois parties

(1) L'habitude de voir les colosses Autrichiens et Hongrois, faisoit paroître aux émigrés les soldats Fiançais d'une fort petite taille.

avec le marquis de Mortemart, dont le fils étoit lié avec les fils de M. de Bonald. Celui-ci avoit aussi enseigné ce jeu à ses enfans, qui avoient si bien profilé de ses leçons, qu'ils le faisoient mat assez souvent; car le profond philosophe n'étoit pas fort à ce jeu, où il apportait beaucoup de distractions. Son application étoit captivée par de plus hautes spéculations... Quelquefois il faisoit des armes avec son fils aîné, auquel il venoit de donner un maître d'escrime, et l'ancien mousquetaire prenoit là sa revanche des échecs.

Cependant les finances de la petite famille baissoient sensiblement... Les correspondances avec la France devenoient de plus en plus difficiles; et depuis deux ans, M. de Bonald étoit sans nouvelles de chez lui. Un jour, il se présenta devant ses enfans, tenant à la main la ceinture où il mettoit son or, et leur en montrant le vide effrayant , il leur dit : « Tenez, mes enfans, voilà ce qui nous reste! » C'étaient deux écus de 6 fr. ! ! ! Heureusement un de ses amis, M. L'abbé Chabert, vint généreusement à son aide; et peu de jours après, la Providence , dont le faisoit toujours souvenir l'inscription de l'autel du Saint- Esprit , lui envoya , avec des nouvelles de ce

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qu'il avoit de plus cher, un subside de cent louis, que madame de Bonald pût lui faire parvenir. Alors la famille se crut vraiment dans l'opulence , et Ton étoit presque embarrassé de tant d'argent...

Lorsque la composition de la Théorie du pouvoir eut été achevée, M. de Bonald s'étant déterminé à quitter Heidelberg pour se rapprocher un peu du midi de la France, se rendit à pied à Constance, emportant avec lui son manuscrit dans son havresac. Il étoit suivi de ses deux fils et du jeune Puyvallée, leur ami et leur modèle, par sa vertu, sa raison et son goût pour l'étude. Nos voyageurs s'établirent sur le territoire suisse, hors de la porte de cette ville, alors habitée par tout ce que la noblesse française avoit de plus illustre; et ils allèrent occuper, dans le village d'Egelshoffen , une de ces petites maisons de paysan entourée d'un joli verger, d'où la vue s'étendoit sur le lac de Constance. Les belles rives et les gracieuses collines qui le dominent étoient le but ordinaire des promenades du père et des enfans.

L'auteur de cette Notice alla, les premiers jours de septembre i83o, revoir ces lieux d'ineffable souvenir, avec M. le comte de

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Montbel, qu'il a voit rencontré fugitif en Suisse à Winterthur, au fond d'une voiture publique, et qu'il fut si heureux de retrouver miraculeusement échappé à tous les dangers qui le menaçoient à cette époque funeste. Ils passèrent quatre jours à Constance, et visitèrent ensemble la petite maison et le verger d'EgelshofFen, asile heureux dans des jours

mauvais Dire les impressions qu'éprouva

l'un des deux voyageurs seroit difficile!... Quel silence dans ces lieux autrefois si vivans ! quelle solitude dans cette maison dont les anciens propriétaires n'existoient plus, et dans la petite pièce, salle d'étude et de récréation tout à la fois, que la gaîté française n'animoit plus ! . . . La table où a voit été revue et recopiée la Théorie du pouvoir étoit encore là !... Et que d'événemens et de fortunes diverses avoient eu lieu depuis ce temps î Les deux amis , qu'une rencontre si heureuse avoit inopinément réunis, en étoient euxmêmes une preuve vivante. Mais je n'ai jamais vu l'adversité supportée avec plus de gaîté, d'amabilité et de grandeur d'aine tout à la fois, que par l'homme de bien auquel j'avois été réuni d'une manière inespérée pour si peu d'instans ! . . .

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Dans cette retraite, qui eût été si heureuse et si douce pour le noble écrivain , si le souvenir de la patrie absente, la pensée des maux qui Taccabloient , et Féloignement de ce qui lui étoit cher n'eussent constamment assiégé son esprit et brisé son cœur, M. de Bonald se livroit de plus en plus au travail pour écarter de si sombres pensées. Il auroit pu trouver un autre genre de distractions dans la société brillante et même un peu dissipée que renfermoit alors cette ville de Constance , près de laquelle il avoit choisi sa demeure ; mais elles eussent été peu de son goût, et auroient trop douloureusement contrasté avec les infortunes de sa patrie et les

siennes propres Il se consoloit par Pé-

tude, et par les soins qu'il donnoit à l'instruction de ses enfans. Il revit son manuscrit, v fit des corrections et des changemens importans , le communiqua à des hommes de mérite qui habitoient Constance, et il se décida enfin à le faire imprimer par des prêtres émigrés, qui y avoient établi une imprimerie française. Le foible produit de cette imprimerie devoit être consacré à leur entretien , et au soulagement des nombreux ecclésiastiques, victimes de la révolution , qui s'étoient

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établis dans cette ville hospitalière. Mais ces ressources eussent été bien insuflisant.es pour le but généreux qu'ils se proposoient. Heureusement , la Providence leur en envoya de plus efficaces que leurs presses, d'où, je crois, il ne sortit jamais que la Théorie du pouvoir; et le vénérable archevêque de Paris, M. de Juigné, alors établi dans cette ville, consacra au soulagement de tant de nobles infortunes tout ce que sa digne famille et lui a voient pu sauver de leur fortune en quittant la France. Les dons nombreux que son zèle, sa charité, et la haute considération dont il jouissoit, lui faisoieni obtenir de l'étranger, des habitans de la ville, et des émigrés eux-mêmes, venoient accroître encore ces ressources , et lui fournir les moyens de suivre la noble impulsion de son cœur.

Lorsque l'impression de sa Théorie du pouvoir eut été terminée , l'auteur distribua à ses amis quelques exemplaires de cet ouvrage, dont il ne pouvoit apprécier lui-même encore la juste valeur, et qui , depuis , fit une si vive impression sur l'esprit de La Harpe et de M. de Chateaubriand. Il en fit parvenir aussi dans les cours étrangères quelques exemplaires, dont la lecture (si elle eut lieu)

n'éclaira' pas beaucoup sans doute l'esprit des courtisans et des souverains eux-mêmes , encore sous le charme des principes qui avoient produit la révolution qui les menaçoit tous; et il envoya de Constance à Paris le reste de l'édition.

Ce fut alors que M. de Bonald eut le malheur de perdre cette mère chérie qui avoit élevé son enfance avec tant de sagesse et d'amour; et cette douloureuse nouvelle vint ajouter encore une cruelle amertume à toutes les peines qu'il souffroit. Voici le témoignage qu'il lui rend en quelques lignes sur son livre de famille : « Je ne doute » pas que la douleur de l'éloignement de son » fils , les maux de la révolution , et surtout » de la réclusion, n'aient abrégé les jours de » cette excellente mère, qui avoit vécu comme » une veuve vraiment chrétienne. »

Au printemps de 1797, l'auteur de la Théorie du pouvoir se décida à rentrer en France , avec ses deux fils, en passant par la Suisse. Le jeune Puyvallée les avoit déjà quittés; son père , qui étoit rentré en France , l'avoit rappelé auprès de lui ; et leur séparation , après cinq années de la plus douce intimité, ce qui étoit un siècle à leur âge,

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avoit coûté bien des larmes aux trois amis !

Nos voyageurs, toujours à pied, car Téta t de leurs finances leur interdisoit toute autre manière de voyager , quittèrent , non sans quelques regrets , les bords fortunés du lac de Constance, les premiers jours de mai. Ils se rendirent d'abord à Schafïbuse , se détournant un peu de leur route pour aller admirer la magnifique chute du Rhin, et passèrent en bateau au-dessous de la cascade pour aller la contempler de plus près , du petit pavillon en bois suspendu en face d'elle , sur la pointe d'un rocher, et toujours frémissant au bruit effroyable de sa chute. Revenus à l'autre bord, ils s'embarquèrent sur le Rhin jusqu'à Zurzach, et de là se rendirent dans la jolie petite ville de Soleure. De cette ville, ils vinrent à Fribourg, en passant par Berne ; et deux jours après ils arrivèrent dans la ville de Lausanne , des hauteurs de laquelle ils furent surpris tout à coup par cette vue du lac de Genève, une des plus belles du monde , et par le spectacle de tous ces monts couverts de neiges éternelles et de formes si variées , qui s'élèvent en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, et semblent tous

incliner leurs tètes vers leur roi, le majestueux Mont-Blanc.

De Lausanne , côtoyant les rives si fertiles et si riantes du lac de Genève , ils vinrent à Nyon ; et là, commençant à gravir la grande chaîne du Jura , après deux nuits de marche clandestine dans les montagnes, (car ils voyageoient sans passeports , bien entendu) ils arrivèrent au-dessus de la ville de Saint-Claude, qu'ils aperçurent à dix heures du soir tout éclairée, et qui fut, hélas! deux ans après, bien autrement éclairée , par le terrible incendie qui la dévora tout entière ! Vers minuit, nos trois voyageurs, par une nuit obscure , et au milieu d'un orage , passèrent dans un petit bateau un torrent rapide que la pluie et la fonte des neiges avoit enflé; et, parvenus heureusement à l'autre bord, ils arrivèrent, en quittant les sentiers détournés que les postes militaires établis sur la frontière les avoient forcés de prendre , sur la grande route , près de Pont-d'Ain , d'où ils se rendirent à Lyon. Quel temps, hélas ! que celui où un homme devenu si illustre par son génie et ses vertus , un père de famille , suivi de ses deux fils , étoit forcé de rentrer dans sa patrie à la faveur des ténèbres, comme

un malfaiteur ou un contrebandier ! Temps funestes, où la vertu s'Vappeloit crime , et le crime , vertu ! ! !

Après être restés trois semaines dans cette ville de Lyon , dont les ruines étoient toutes fumantes , et sur les murs de laquelle on lisoit encore : Commune affranchie , afin <Ty attendre des nouvelles et des secours de leur famille , qui étoit elle-même dans une assez triste position , M. de Bonald et ses jeunes compagnons de voyage s^mbarquèrent sur le Rhône-, et passant sous le pont Saint-Esprit , ce qui , avant la navigation des bateaux à vapeur, et avec le débordement du fleuve , étoit presque une entreprise , ils arrivèrent tous les trois heureusement à Nîmes, et delà à Montpellier. Madame de Bonald étoit venue les y attendre , amenant à leur père ses deux plus jeunes enfans qu^il avoit laissés en bas âge, sa fille Henriette (1), et son fils Maurice , aujourd^ui cardinal et archevêque de Lyon.

Après avoir séjourné quinze jours à Montpellier, au milieu des douceurs et de la joie d^ne réunion si ardemment désirée, M. de Bonald fut contraint de s\arracher une seconde

(1) Madame de Serres.

fois des bras de sa femme et de ses enfans, pour aller à Paris s1y soustraire plus facilement aux poursuites que les événemens du 18 fructidor avoient fait renouveler contre les émigrés. Il emmena son fils Maurice avec lui à Lyon, et le plaça dans une pension de celte ville,, dont le jeune enfant devoit devenir un jour le pasteur et le père, au moment même où de terribles fléaux alloient la ravager !

SUR M. DE RONALD. 3y

Peu de temps après son arrivée dans la capitale, M. de Bonald fut curieux de savoir ce qu'émit devenue Tédition de sa Théorie du pouvoir envoyée de Constance à Paris. Cette curiosité auroit pu lui coûter cher ; cependant, il se rendit à la police sous un nom supposé, mais autre que celui de Saint- Se vérin, qu'il avoit pris pour émigrer, et à la faveur duquel il avoit pu quelquefois correspondre avec sa famille. Là, il appritque son livre, le premierné des enfans de son intelligence, avoit été saisi et envoyé à Vignoble pilon, par ordre du Directoire qui régnoit encore. Ayant témoigné le désir d'en obtenir un exemplaire, si par hasard il en étoit échappé quelqu'un aux gémonies de la police, un des employés supérieurs de cette administration eut Fobligeance de le conduire lui-même dans une

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salle où étoient entassés pêle-mêle, des exemplaires de tous les ouvrages qui avoient éprouvé ce lamentable sort, et avoient été engloutis dans cet immense cataclysme. Là, ayant remué du bout de sa canne quelques livres de cet énorme tas, sa Théorie du pouvoir lui apparut tout à coup à la surface, côte à côte d'un ouvrage infâme dont nous

n'osons transcrire le titre A cette vue, les

entrailles paternelles de Fauteur, trop vivement émues, le trahirent subitement, et il ne put s'empêcher de s'écrier : « Par Dieu! je » péris ici en bien mauvaise compagnie! » A ces mots , l'employé qui étoit honnête homme se mit à sourire, et lui dit : « Je sens » que l'épreuve étoit trop forte pour un père, » mais je lui promets toute discrétion. » Et il lui laissa emporter l'exemplaire si miraculeusement sauvé d'entre les morts...

Voici ce qu'écrivoit sur la Théorie du pouvoir Y 'ancien ministre Necker, dans une lettre adressée de Lausanne à M. Marigné, depuis inspecteur-général de l'Université :

«J'ai lu, Monsieur, l'ouvrage de M. de

» B , et j'y ai trouvé le mérite d'un grand

» nombre d'idées, d'une immensité de con- » noissances, et d'une opinion toujours indé-

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» pendante. Plusieurs propositions seroient » sans doute susceptibles de controverse, et » c'est dans le faire qu'il y auroit le plus à » désirer; mais cet art est en seconde ligne, m au jugement des vrais appréciateurs de » Pesprit. »

Deux ans après, M. Necker lui écrivoit ainsi à lui-même, au sujet de Pouvrage du Divorce:

A Coppet, 28 juillet 1802.

« Agréez, Monsieur, tous mesremercîmens » pour Pouvrage que vous avez eu la bonté » de nfenvoyer. C'est un ouvrage excellent, » plein de raison, de mesure, de la meilleure » philosophie, et qui finit par des pages de la » plus parfaite éloquence. J'ai remarqué aussi » avec un sentiment heureux, les fragmens » que vous avez jugés dignes d'être placés dans » un ouvrage qui s'est fait place parmi les li- » vres réservés à la postérité.

» Recevez, etc.,

» Necker. j>

Et PEurope savante, religieuse et morale, a confirmé le jugement de M. Necker.

M. de Bonald étoit caché à Paris, pendant le reste de cette tyrannie du Directoire qui

alloit bientôt expirer, chez une bonne et sainte demoiselle, mademoiselle Alexandiïne Desnoy elles, qui avoitpour lui, dans sa triste position, tous les soins et toute l'affection d\ine mère et d'une sœur. Chez elle se trou-

voit aussi un abbé F qui n'avoit jamais

pu, dans sa carrière ecclésiastique, dépasser les ordres mineurs, et je crois même la tonsure, quelque aident désir qu'il eût d'arriver à la prêtrise, et de quelques espérances qu'on l'amusât d'année en année à cet égard. Il étoit ferré sur sa théologie, connoissoitles Pères, et même les poètes latins, qu'il citoit souvent à propos. Mais ilavoitlatètefoible, etla simplicité (l'un enfant, avec une gaucherie innée et une désastreuse maladresse qui ressembloit assez à delà stupidité. La bonne mademoiselle Alexandrine, aux soins de laquelle sa famille l'avoit confié , étoit souvent obligée de le gronder, et Fauteur de la Théorie du pouvoir intervenoit quelquefois comme conciliateur

dans ces querelles. L'abbé F étoit en tout

l'original achevé du personnage de Dominus Samson dans Guy-Mannering de Walter- Scott. Je n^i jamais vu une ressemblance plus frappante. Dans sa retraite, notre philosophe, qui méditoit alors d'autres ouvrages, avoit

avec lui de longues conversations sur la théologie et même sur la philosophie, quMl entendoit aussi comme Dominus; et quand on songe au talent singulier de notre écrivain pour tirer parti des esprits les plus médiocres, je ne serois pas surpris qu'il n'eût tiré quelque chose d^utile de ses conversations avec Tabbé

F Je ne crois pas toutefois que ce soit de

ces doctes entretiens que soient nés tout-à-fait V Essai analytique, le Divorce considéré au , dix-neuvième siècle, et la Législation primitive, qui furent composés dans cette modeste retraite.

Enfin , le Directoire tomba , et des jours plus heureux semblèrent luire sur la France, Le premier consul , auquel Fauteur avoit fait parvenir à Tannée dltalie un exemplaire de sa Théorie du pouvoir, et qui Favoit lu avec attention (1) , ayant fait rayer les émigrés de la liste de proscription, M. de Bonald rentra enfin dans ses foyers, et vint se fixer dans sa petite terre du Monna , foible débris de son

(1) En 1808, Napoléon en fit insérer dans les journaux un passage que nous avons cité, lorsque son frère Joseph alloit essayer de prendre possession du trône d'Espagne , et il s'y trouvoit ces mots : Qui oserait se venger quand le Roi pardonne ?

patrimoine vendu comme bien national, et que madame de Bonald avoit rachetée pour une partie de sa dot englobée dans les biens de son mari.

Il avoit écrit à Paris , au milieu des loisirs un peu trop longs d'une retraite forcée , son Essai analytique y son traité sur le Divorce et la Législation primitive : il s'occupa , dans les loisirs plus doux de sa retraite à la campagne, de la rédaction du Mercure de France avec M. de Chateaubriand, M. l'abbé de Boulogne depuis évêque de Troyes , et M. Charles Delalot , depuis membre delà chambre des députes. Il écrivit aussi dans le Journal des Débats, alors si habilement rédigé par MM. Bertin l'aîné et Bertin de Vaux, les nombreux articles, qui , avec ceuxàuMe?*curej ont été réimprimés depuis sous le titre de Mélanges, et où la profondeur des vues, les hautes pensées , et les aperçus religieux , philosophiques et politiques , se trouvent si souvent réunis à l'agrément d'un style piquant et nerveux , au talent d'observation , et à la finesse de l'esprit et du goût.

Un jour, c'étoit le 7 juillet i 810, un envoyé

secret de Louis Bonaparte, M. de B ,

homme de mérite et d'esprit , etqui fut plus tard

référendaire à la Cour des Comptes, vint trouver M. de Bonalden grand mystère au fond de sa retraite, et lui présenta une lettre du roi de Hollande , dans laquelle ce prince lui demandoit, avec les plus affectueuses et les plus honorables expressions, de se charger de l'éducation de son fils. Ce fils étoit celui qui, vingt ans plus tard , mourut si malheureusement au camp des insurgés Bolonais , près de Rimini, dans sa folle entreprise contre le Pape (1); et il étoit le frère de celui dont la mort prématurée avoit causé à Napoléon une si vive et

(1) J'étois alors à Florence , et j'assistai à ses obsèques , dans l'église de la Sainte-Trinité. Ce jeune homme avoit été séduit par des rêves de puissance et de royauté, comme son troisième frère l'a été si déplorablement aussi, neuf ans plus tard. Mais une circonstance singulière, c'est que peu de jours avant son départ pour cette triste et ridicule expédition contre Rome, il venoit de publier à Florence la traduction d'un ouvrage italien fort curieux et fort rax'e, intitulé : Sac de Rome , écrit en \b17 par Jacques Buonaparte , témoin oculaire. Et voici les paroles qu'on lisoit dans cet ouvrage , et que traduisoit cet infortuné jeune homme, à la veille de partir, lui aussi, pour un autre sac de Rome , si la Providence ne s'y fût opposée , paroles écrites par un des ancêtres du traducteur , comme celui-ci le rappelle dant la préface de sa raduction :

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