DIEU VOULUT QUE LA PEINE DU CONNETABLE DE
46 NOTICE si profonde douleur, une douleur proportionnée à la joie que sa naissance lui avoit fait éprouver, et dont il avoit peut-être, devant sa cour, un peu trop fait éclater les transports Louis Bonaparte cherchoit avec les
termes les plus flatteurs à attirer auprès de lui le célèbre écrivain et Thonnête homme , et il ne négligeoit rien pour intéresser son cœur à Taccomplissement de son vœu le plus ardent.
Voici cette lettre, si honorable pour celui auquel elle est adressée , et plus encore pour les sentimens de celui qui Fécrivoit; elle est tout entière, et jusqu'à Fadresse elle-même, de la main de ce père infortuné :
-> BOURBON SUIVIT DE PRES SON DELIT, ET QU UN HOMME » DE CE RANG , TRAITRE ET IMPIE , NE PUT REPAITRE SES » ÏEUX DU SPECTACLE DE LA VILLE SAINTE, SACCAGEE ET » RUINÉE PAR SES SACRILEGES SOLDATS... »
Hélas ! cet infortuné jeune homme n'étoit , lui , ni traître ni impie , comme le connétable de Bourbon, mais il étoit égaré par de funestes conseils. Et si les paroles de son aïeul ne pouvoient l'arrêter , quelque frappantes leçons qu'elles renfermassent pour lui-même , des souvenirs plus récens de l'histoire même de son oncle auroient dû lui rappeler que les entreprisesfcontre Rome ont toujours été funestes tôt ou tard à ceux qui ne craignent pas de s'y engager.
» Amsterdam , i juin 1810.
« Monsieur, je suis presque toujours ma- » lade, quoique jeune; j1ai des occupations » au-dessus de mes forces ; et le seul but d'une » vie laborieuse et pénible , c'est pour moi » d'être utile à un pays qui m'a été confié, et » de laisser à mon fils aîné une carrière plus » paisible et plus heureuse à parcourir. C'est » en lui que se concentrent toutes mes affec- » tions et toutes mes inquiétudes. Son frère » aîné est mort dans ce pays ; lui-même n'a » été préservé que par un exutoire que j'ai » exigé qu'on établit sur un de ses bras , et » qu'il conservera jusqu'à sept ans. Il a dans » ce moment cinq ans et demi. Il est doué » d'une intelligence supérieure à son âge , et » il auroit besoin de passer déjà sous la direc- » tionde son père, et de quitter les dames qui » ont pris soin de lui jusqu'ici , si je pouvois » m'y livrer. Malheureusement, je suis très- » souvent malade , et le peu de temps que ma » santé me laisse disponible est à peine suffi- » sant pour les affaires du pays et les soins » pénibles qu'il me donne.
» Dans cette situation , j'ai pensé souvent
)) sans succès au moyen cTctre à côté de mon » fils parfaitement tranquille. Il est confié » jusqu'ici à une dame très-respeclable que » j'aime et j'estime; mais malheureusement » je m'aperçois que cet enfant a besoin et un » besoin très-pressant d'être dirigé par un » homme. Ce ne sontplus de petits soins qu'il » lui faut uniquement , mais une juste direc- » tion : sans cela il feroit son éducation lui- » même , c'est-à-dire que son esprit prendroit » au hasard des impressions bonnes ou mau- » vaises , et qu'ensuite ilseroit très-difficile de » le mener sur le bon chemin. Je voudrois » qu'il fût homme, avant de savoir qu'il est » destiné peut-être à commander à ses sem- )> blables ; je voudrois que l'expérience des » temps et des hommes pût lui servir réelle- » ment, et qu'il reçût , non l'éducation des » mots , mais celle des choses.
» Après avoir cherché partout, j'ai réfléchi, » Monsieur, que, sans vous connoître autre- » ment , vous étiez un des hommes que j'es- »> time le plus ; il m'a paru que vos principes » étoient conformes à mes sentimens. Vous » me pardonnerez donc, Monsieur, si , ayant » à choisir quelqu'un à qui je désire confier » plus que ma vie, je m'adresse à vous; c'est
SUR M. DE BONALD. 4y
» le cas de bien choisir. Si donc, Monsieur, » le bonheur dont vous jouissez sans doute » dans une modeste retraite ne vous a point » rendu insensible au bien que vous pouvez » faire , je ne dis pas à moi , à un individu , » mais à toute une nation plus estimable en- » core que malheureuse , et c'est beaucoup » dire.... acceptez d'être le gouverneur de » mon fils; vous le confier, c'est vous marquer » le plus vif désir de gagner votre amitié , et » vous montrer tout le cas que je fais d'un » homme de bien et éclairé, tel que je vous » crois. Je vous prie , Monsieur, de faire un » petit voyage dans ce pays : vous devez aisé- » ment vous imaginer avec quel plaisir je » vous recevrai ; et si je ne puis réussir à vous » faire accepter l'offre que je vous fais, j'aurai » au moins , Monsieur, le plaisir de faire votre » connoissance et de vous exprimer ma satis- 4> faction de trouver en vous l'homme de bien » et l'homme éclairé dont je désire l'amitié.
» Si l'on vous parle de ce pays et de moi , » nos malheurs nous donneront sans doute » des torts que nous sommes loin de mériter ; « on vous dira peut-être que je n'aime que la )> Hollande, que je ne suis plus Français, que » je déteste tous ceux qui se trouvent ou se
5o NOTICE
» sont trouvés ici avec moi — Remettez votre » jugement sur tout cela , je vous prie , jus- » qu'au moment où je pourrai me défendre. » Vous verrez alors , Monsieur, qu'attaché » par aevoir et par inclination à un pays dans » lequel je suis venu d'abord malgré moi , » j'ai tout bravé pour y remplir des devoirs » plus difficiles qu'il n'est possible de se Tima- » giner : tout , jusques à passer pour avoir
» renié mon pays et n'être plus Français
» tandis que mon cœur, depuis long-temps , » ne palpite plus qu'à ce nom. !... Et cepen- » dant j'en reste éloigné ; je défends de son » incorporation , c'est-à-dire de sa ruine » totale , un pays dont le climat me détruit w chaque jour visiblement ;.... j'y supporte » toutes les difficultés , tous les événemens , » tous les malheurs sans me lasser.... Et si je » n'y étois obligé par le plus impérieux des » devoirs , resterois-je dans cette situation ? » J'y suis obligé ; mais j'avoue que mon plus » grand malheur vient du renom d'être anli- » Français, qu'il me faut endurer !...
» Adieu , Monsieur, veuillez me répondre » franchement ; ne craignez pas de me causer » du chagrin si vous ne croyez pas pouvoir » accepter; j'y suis accoutumé ! La seule
SUR M. DE RONALD. t
» chose à laquelle je ne m'accoutumerois ja- » mais, c'est de ne point mériter l'estime et le » suffrage des personnes telles que vous....
Louis Napoléon. »
Cette lettre fit couler quelques larmes des yeux de celui qui la recevoit, comme elle en avoit coûté sans doute quelques-unes à celui qui l'écrivoit... Les dernières lignes portoient l'empreinte d'une tristesse profonde, et faisoient assez présager que la violence alloit bientôt arracher de ce trône précaire celui que la violence y avoit placé, et qui s'efforçoit de faire bénir par ses nouveaux sujets cette royauté d'un jour qu'il n'avoit certes pas désirée— Mais M. de Bonald ne put se rendre à des offres faites d'une manière si délicate et si pressante; il ne put accepter ni accorder autre chose que l'amitié qui iui étoit si noblement offerte et demandée , et il persista dans son refus, en plaignant le malheureux roi, et plus encore, le père infortuné
M. de Bonald avoit accepté, seulement en 1 810, et sur les instances réitérées de M. de Fontanes et de plusieurs autres de ses amis, la place de conseiller de l'Université, à laquelle il avoit été nommé au mois de septembre 1808. L'Empereur avoit refusé cette place aux sollicitations de son frère Lucien, qui vouloit la faire obtenir à une personne à laquelle il s'intéressoit, et il dit même alors à M. de Fontanes : « Cette place est réservée » à M. de Bonald. »
Celui-ci se dévoua avec ardeur à ses nouvelles fonctions ; et l'exercice lui en devint plus facile et plus doux , par ses relations avec le grand-maître qui étoit son ami , et par la coopération de ses dignes collègues, aussi éclairés que pleins de zèle pour l'éducation morale et religieuse de la jeunesse.
SUR M. DÉ BÔNALD. 53
On peut dire avec toute vérité, que celte institution nouvelle, au sortir des temps difficiles par où la France venoit de passer, rendit alors à la jeunesse française plus de services qu'elle ne lui en a rendus depuis, et surtout dans un temps où la France avoit certainement le droit d'en attendre d'elle
davantage
Dans ce temps là, M. de Bonald travaillait à un de ses plus célèbres ouvrages, les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connoissances morales. Dans la Législation primitive , il avoit placé l'origine de la société et la source du pouvoir dans la révélation divine des vérités premières , et dans le don fait à l'homme par le Créateur, de la faculté la plus noble et la plus précieuse, celle de la parole, qui le distingue essentiellement des autres êtres animés, et sans laquelle son intelligence ne sauroit se développer, et la pensée elle-même seroit impossible. Et un philosophe trop fameux, d'une autre école assurément que l'auteur de la Législation primitive, se trou voit d'accord avec lui sur l'impossibilité de l'invention du langage. ((Convaincu, écrivoit Jean-Jacques )) Rousseau, de Y impossibilité presque dé-
r»4 NOTICE
» montrée, que les langues aient pu naître et » s'établir par des moyens purement hu- » mains , je laisse à qui voudra Fentreprendre » la discussion de ce difficile problême. » Et il concluoit par ces mots décisifs : « La parole
» ME PAROÎT AVOIR ETE FORT NECESSAIRE POUR » INVENTER LA PAROLE (l). »
Dans les Recherches philosophiques, Fauteur complète la démonstration de Finvention du langage ; il fait justice de tant de vains et dangereux systèmes de philosophie, anciens et surtout modernes, et il établit la philosophie véritable sur la révélation Et ici
encore, le philosophe de Genève, dans ses admirables éclairs de vérité, toutes les fois que les préjugés et les passions ne viennent pas Fétouffer, seroit d'accord avec le philosophe chrétien , lorsqu'il s'écrie avec tant d'éloquence : « Du sein des plus épaisses té- » nèbres, la plus haute sagesse s'est fait » entendre.... »
Lorsque les Recherches philosophiques eurent paru , quelques années plus tard , M. le comte de Maistre en écrivoit ainsi à Fauteur :
(1) De l'inégalité des co/ul.
« Je l'ai lu avec délices, votre excellent » livre ; mais voyez le malheur ! je suis peut- » être en Europe le seul homme qui n'ait » pas le droit de le louer ! Est-il possible que » la nature se soit amusée à tendre deux cor- » des aussi parfaitement d'accord que votre » esprit et le mien ? C'est Y unisson le plus ri- » goureux , c'est un phénomène unique. Si » jamais on imprime certaines choses, vous » retrouverez jusqu'aux expressions que vous » avez employées, et certainement je n'y aurai » rien changé.... Je vous sais un gré infini » d'avoir commencé votre noble attaque con- » tre les faux dieux de notre siècle ! Il faut » bien qu'ils tombent ! Il faudra bien que » nous revenions au spiritualisme , et que » nous n'accordions pas tout à X organe sècré- )> teur des pensées.
» Le plus coupable des conjurés modernes, » c'est Condillac. Vous en avez fait justice, » cependant avec quelque bonté. Pour moi, » je vous l'avoue , je ne serois pas si patient. » Je ne puis penser à cet homme sans colère.
» Je ne vous ai pas trouvé moins juste
» et moins disert sur l'écriture (mansura ;> vox), que sur la parole. Vous êtes de l'avis » de Pline l'ancien : Apparet œternum litte-
)> rarwii usum. Jamais cet art n'a pu être » inventé.
» Je vous le dirai en général, et sans la » moindre flatterie : vous avez fait un excel- » lent livre, qui ajoutera grandement à votre » grande réputation. Il est gravement, pure- » ment, et éloquemment écrit. La profon- » deur n'y fait point tort à la clarté : au con- » traire, elle en résulte. C'est un livre d'ail- » leurs pratique, et fait pour obtenir sur les « esprits, une influence préservatrice. Le )> père en prescrira la lecture à son fils. Vous » l'avez dit : Le plus grand crime qu'on puisse » commettre, c'est la composition d'un mau- » vais livre, puisqu'on ne peut cesser de le » commettre. Vous avez parfaitement raison ; )> mais la proposition inverse n'est pas moins » incontestable, et je vous en félicite (1)... »
Les Recherches philosophiques, dont M. le comte de Maistre prédisoit le succès, eurent un grand retentissement en Europe et dans toutes les Universités savantes; et si cet ouvrage ne put arrêter la direction funeste donnée alors, et depuis encore, aux études
(1) Lettre de M. le comte de Maistre, datée de Turin , 10 juillet 1818.
SUPx M. DE BONALD. 57
philosophiques, il prépara certainement le retour des esprits vraiment élevés et intelligens vers des doctrines plus vraies, plus consolantes et plus nobles, et assurément plus philosophiques , dans toute la véritable acception de ce mot. L'illustre auteur, avec une modestie , et Ton pourroit même dire une naïve défiance de lui-même, de laquelle tant de succès antérieurs auroient pu l'exempter, voulut soumettre son manuscrit à la censure.... de son fils, en lui disant d'examiner
si cela ètoit bon Et celui-ci usa peut-être
un peu trop de l'extrême docilité de l'auteur envers la critique. . . Mais il fut complètement absous, et un esprit moins supérieur que celui de notre philosophe, se fût montré sans doute moins facile.
M. de Bonald étoit fort recherché dans les sociétés de Paris les plus élevées, à cause de l'aménité de son caractère et de la finesse de son esprit. Sa haine profonde de l'injustice et de la violence lui suggéroit quelquefois des reparties piquantes, qu'une timide prudence n'eût peut-être pas conseillées, et qui auroient pu n'être pas sans quelque danger à cette époque.
Le cardinafMaury, en assez grande faveur
un instant auprès de Napoléon, qui l'avoit nommé à l'archevêché de Paris, sans que le nouvel archevêque pût obtenir l'institution canonique du Saint-Siège , fit prier M. de Bonald de venir un matin chez lui ; et après l'accueil le plus flatteur, ayant dirigé la conversation sur l'importance de rétablir et de fortifier les vrais principes monarchiques , sur les devoirs d'un souverain, et sur les vues particulières de l'Empereur pour l'éducation du fils que Marie-Louise lui avoit donné, il insinua, avec quelques. précautions oratoires, qu'il n'étoit pas éloigné de penser qu'on pourroit bien un jour songer à lui pour présider à l'éducation du Roi de Rome;... qu'au fond, personne n'étoit plus digne que lui d'être choisi pour ces importantes fonctions, et plus capable d'apprendre à régner à ce
jeune prince «Si j'étois chargé», reprit
M. de Bonald, « de lui apprendre à régner, » ce seroit , au moins , partout ailleurs qu'à » Rome...» Le cardinal Maury sourit: ce que n'eût peut-être pas fait Napoléon, si ce mot lui eût été redit... Le choix du gouverneur du Roi de Rome devoit en demeurer là, comme la royauté de Rome elle-même... La Providence n'avoit pas plus abdiqué son gouverne-
ment temporel de FEglise, que sa royauté spirituelle; et cela fut démontré trois ans plus tard....
M. de Bonald avoit prédit la restauration près de vingt ans avant , dans sa Théorie du pouvoir; elle arriva comme il Favoit prévue , mais non telle qu'il Favoit comprise... Et s'il ne chercha pas assurément à Fen traîner dans des voies de rigueur, comme on le lui a si faussement reproché , puisqu'il écrivoit alors , en parlant de Louis XVIII : « II versera sur des » plaies long-temps douloureuses le baume « de V indulgence et de V oubli. . . Et qui oseroit » se venger quand le Roi pardonne ? » il pouvoit croire cependant que la restauration arriveroit en pardonnant , mais non en capitulant... Et ce n'étoit pas, certes, la pousser à des voies de rigueur, que de penser et de dire qu'un gouvernement avoit le droit de se défendre!... Car c'est pour ne s'être pas défendue, ou pour s'être mal défendue , que la restauration est tombée. Et Fauteur de la Théorie du pouvoir devoit croire aussi, que le premier acte d'un prince qui avoit proclamé dans Fexil que la constitution française lui oaroissoit si parfaite qu'elle le mettoit dans l'heureuse impuissance de la changer, ne se-
Go NOTICE
roit pas de donner à la France la constitution anglaise...
.... Trojaque mine stares ! ....
Il n'en fut pas ainsi. Les dangers que Ton prévitne tardèrent pas à se réaliser; et c'est alors que Ton put reconnoitre l'inanité de toutes ces théories législatives, et la vérité profonde de ce qu'écrivoit l'auteur de la Législation primitive quinze ans avant la restauration, qu'une législation est comme un vêtement mal coupé, dont les défauts ne parois sent jamais plus que lorsqu'on Va revêtu (1). Ce vêtement, dont on venoit de nous affubler, étoit en effet coupé sur un mauvais patron, ou sur un patron étranger, ce qui revient au même ; étranger à nos habitudes, à nos mœurs, à nos lois, à notre caractère , à notre esprit national ; et chaque jour vient prouver la peine que nous avons à nous y accoutumer, et la gène que nous en éprouvons...
A peine rentré en France, Louis XVIII nomma M. de Bonald membre du Conseil royal de l'Instruction publique; et M. de
(1) Législ. prim. tomo m.
Bausset, ancien évoque d'Alais, et depuis cardinal , fut élevé à la présidence de ce Conseil.
Au milieu des occupations que lui donnoient les devoirs de cette place, M. de Bonald fit paroître, vers les premiers jours de 181 5 , un écrit qui produisit alors une grande sensation en France et en Europe, et qui eut surtout une grande faveur , ou , comme Ton s'ex prime aujourd'hui, une grande popularité dans l'armée. Cet écrit étoit les Réflexions sur F intérêt général de V Europe ; et il fut regardé par tous les hommes instruits , et zélés pour l'honneur et la gloire de la France , comme un des meilleurs traités de politique générale , et l'aperçu le plus lumineux sur la situation relative de la France et de l'Europe, qui eussent paru depuis long-temps. L'auteur demandoit , dans l'intérêt de la paix générale , l'extension de la France jusqu'aux limites du Rhin; et il faut lire dans cet écrit, qui joint la vigueur et la noblesse du style à la force de la dialectique, toutes les raisons qu'il en apporte.
« Non , s'écrioit-il , ce n'est pas à la France » qu'il importe d'aller jusqu'au Rhin : les ha- » bitans de l'ancienne France n'en seront ni
C2 IVOTICE
plus ni moins heureux; son gouvernement n'en sera ni plus ni moins stable et fort : c'est pour l'Europe que cette mesure politique est nécessaire , parce qu'alors , et seulement alors, la France sera utile à tous les Etals , et ne sera dangereuse pour aucun.
« La France seroit au repos comme
une arme détendue , et toute l'Europe y seroit avec elle et par elle; et ce ressort qu'on voudroit en vain comprimer, auroit perdu ,
en s'étendant, son élasticité C'est alors
que la France pourroit donner l'exemple unique au monde d'une société, qui , parvenue à ses derniers développemens, n'ayant rien à craindre , rien à désirer , rien à acquérir, et rien à perdre , en paix avec tous ses voisins, tranquilles sur toutes ses frontières, peut agir sur elle-même et employer ses talens naturels et ses connoissances acquises à perfectionner ses lois , ses mœurs , son administration , sa constitution ; à tout réparer, et à tout maintenir dans l'ordre ; à fermer les plaies faites à la religion , à la justice, à la morale, à la propriété , ces bases
fondamentales de l'ordre social Et la
France , peut-être , peut seule conserver
» cette Europe, que , seule , elle a pu bou- » leverser. »
Cet ouvrage , qui fut si goûté des esprits élevés, ne plut pas en général aux esprits timides et aux hommes de cour Cette demande desjrontih^es du Rhin parut hardie et embarrassante dans les circonstances où Ton se trouvoit.... C'étoit, d'ailleurs, reprendre ce que la révolution avoit gagné , et qui
faisoit partie de la France de Bonaparte
Enfin , peu ne s'en fallut que Fauteur ne fût regardé par beaucoup de gens comme un peu libéral. . . Mais Louis XVIII , qui malgré ses fautes avoit de l'élévation dans les idées , approuva fort cet écrit.
Aux Cent-Jours, M. de Bonald , comme on le pense bien , fut fidèle au Roi et à ses sermens. Il revint dans ses foyers, où il laissa passer cette tempête, que tant de fautes d'un côté , d'ambition et d'ingratitude de l'autre , avoient attirée sur la France , et qui la livrèrent à une invasion plus terrible que la première
Au second retour du Roi , M. de Bonald fut nommé membre de la chambre des députés de i8i5 , par le département de FAveyron , avec ses amis M. le comte de Monstuejols, MM. de Clausel de Coussergues, et de Lauro. Il se rendit alors à Paris , et il refusa de rentrer dans leConseilde l'Instruction publique, pour pouvoir se livrer tout entier aux nouveaux et honorables devoirs qui venoient de lui être imposés par les suffrages presque unanimes de ses concitoyens.
Ici commence sa carrière politique et législative ; et fhistoire dira un jour svù y a marché avec talent et avec honneur! Il intervint avec éclat dans toutes les grandes délibérations de cette chambre, où il ne tarda pas à se faire remarquer par la noblesse , la raison et le bon goûtde son éloquence; et il y acquit bientôt une
grande influence , et cette autorité que le talent, le patriotisme, et la probité politique et individuelle ne manquent jamais de donner à un orateur, dans des temps où la raison publique n'est pas encore étouffée par les passions. Il fut nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi pour l'abolition du divorce. Cet honneur lui revenoit de droit; et son rapport, chef-d'œuvre de raison , d'éloquence et de force , je dirai même de haute philosophie chrétienne et politique , fut admiré de l'immense majorité de la chambre. Ce rapport entraîna rassemblée , et obtint à l'orateur le succès qui lui tenoit tant à cœur, en contribuant à replacer la France en harmonie avec l'Europe chrétienne et civilisée, à l'égard de cette partie si importante de la législation et des mœurs. Depuis, et sous l'empire des nouvelles idées , ce triomphe obtenu par le talent et l'influence de l'auteur du traité sur le divorce a été respecté par la révolution de juillet 5 et toutes les tentatives pour rétablir le divorce dans nos lois , sont venues se briser contre la sagesse de la chambre des Pairs.
Au mois de mars 1816 , l'Institut ayant été réorganisé, M. de Bonaid fut nommé par
Louis XVIII membre de l1 Académie Française, et ce choix honora également le Roi , Facadémicien et F Académie. Mais on peut le dire , rien bétonna plus dans sa vie Fillustre publiciste , que de se trouver tout à coup académicien « Moi, disoit-il, qui n'ai ouvert
» de ma vie une grammaire française , et que » Ton embarrasseroit certainement beaucoup » si Ton venoit me demander compte des rè- » gles de la syntaxe , et interroger Fauteur de » la Législation primitive sur la législation
» des verbes et des participes ! Vraiment,
» je ne me sens pas assez d^esprit pour être » de F Académie » Cétoit fort sérieusement qu'il parloit ainsi , et il ne songeoit nullement à faire une épigramme.
Après la dissolution de la chambre de 181 5, de cette chambre introuvable que Fon eût voulu peut-être retrouver plus tard, M. de Bonald fut réélu dans son département, malgré tous les efforts du ministère pour s1y opposer; et il le fut constammentdepuis, pendant toutes les sessions qui se succédèrent jusqu'à son élévation à la pairie, en 1823.
Il excita un jour un violent orage contre lui dans la chambre , pour avoir dit à la tribune , au sujet des attaques continuelles
SUR M. DE J50NALD. G?
contre les Suisses, « qu'il eût été à désirer que » ceux qui reprochoient à ces régimens de » n'être pas Français, eussent toujours été eux- » mêmes aussi bons Français que les Suisses » qui s'étoient fait tuer au pied du trône... » L'orateur fut violemment interrompu et rappelé à l'ordre pour cette phrase , dont le plus grand crime étoit la vérité ; et peut-être se soumit- il un peu trop facilement «à ce rappel. On pouvoit dès lors prévoir, malgré tant de protestations de dévouement et de fidélité de la part de tous les partis , et surtout du parti qui avoit alors la majorité , que tous ne placeroient pas un jour dans cette fidélité à se faire tuer pour leur Roi , la qualité de bon
Français M. de Bonald ne la plaçoit pas
sans doute exclusivement pour tous dans l'accomplissement d'un devoir si héroïque ; mais il pensoit aussi qu'il étoit injuste de l'en exclure.
Dans la discussion du projet de loi sur la censure des journaux, il se prononça contre la censure préalable des feuilles quotidiennes, dans un discours que , depuis , il trouvoit plus spécieux que solide; et, certes, l'esprit et le
sel n'y manquoient pas Il ne croyoit pas
alors à l'omnipotence des journaux ; il ne
croyoit pas à Faction irrésistible de ce levier incessant et terrible employé à soulever toutes les passions , à ébranler toute autorité divine et humaine , et à la double puissance de cet agent pour diviser les bons et réunir les méchans Il pensoit que Ton pouvoit contenir encore la presse quotidienne dans certaines limites , même la faire servir au bien et aux progrès de la société. . . Depuis , il a avoué bien des fois avec franchise qu'il s' étoit trompé. Et combien peu d'hommes politiques font de ces candides aveux , de notre temps ! . . .
Cependant un de nos journaux les plus iniportans, dans un article dont nous aimons à reconnoître les intentions bienveillantes, puisqu'on y dit qu'A toutes les grâces de V esprit le plus fin et le plus délicat, M. de Bonald unissoit le cœur le plus ouvert, le caractère le plus loyal et le plus chevaleresque (1); ce journal, dis-je, lui fait un reproche, dans ce même article, d'avoir eu le malheur d'attacher son nom à rétablissement de la censure. Mais ce même journal , déjà un an et demi après que la liberté de la presse venoit de porter ses fruits , en amenant la révolution
(1) Journal des Débats , 2 et 3 janvier 1841.
de juillet, s'exprimoit ainsi, et nous prions nos lecteurs de bien méditer ces paroles : « Il ne faut pas se le dissimuler 5 chaquejour l'injure et l'outrage empiètent sur la société : chaque jour leur tyrannie devient plus menaçante ; dites-nous le pouvoir qui n'est pas ) insulté ! Y en a-t-il un seul ? La royauté , la
> justice , les chambres , tout est bon à l'ou-
> trage , tout lui sert de proie et de pâture.
> Chaque jour l'injure croît et s'amoncèle ; elle déborde ; c'est cosime une mer de limon
) et de fange qui nivelle tout : quiconque
> cherche a s'élever au-dessus de ce flot pe- ) sant et lourd, est aussitôt recouvert et en-
> glouti par la vague. La royauté et l'aristo-
> cratie sont inondées ; déjà , ce que Ton appelle la haute bourgeoisie est minée et
> assaillie ; Tordre matériel résiste encore , il
> oppose sa force d'inertie , force impuis- ) santé , si la force morale ne veut pas l'ai-
> der (1). »
Si jamais il y a eu une justification de la censure , la voilà , je pense , et de la part de ceux mêmes qui ont fait un reproche à M. de Bonald d'y avoir attaché son nom ! Au reste ,
(1) Journal des Débats , 17 janvier 1832.
;o NOTICE
on seroitbien excusable d'aimer mieux/? revenir les délits de la presse que d'avoir à les punir, puisque l'illustre auteur de la Monarchie selon la charte, dont l'autorité n'est certes pas suspecte en cette matière , proposoit luimême de les réprimer, en certains cas , par
la confiscation , la prison , l'exil la mort
même(i) !
Et je lis encore, dans le Congres de Vérone de M. de Chateaubriand cet arrêt terrible porté contre l'idole des sociétés modernes : « La presse, favorable a toutes les » mauvaises causes , semble solliciter partout » la destruction de la liberté ! . . . »
En 1818, M. de Bonald s'associa dans la rédaction du Conservateur aux nobles efforts de M. de Chateaubriand , avec MM. de Castelbajac , O'Mahony , Frénilly , Salaberry ,
Fiévée , de La Mennais, qui depuis!!!
Mais alors il combattoit aux premiers rangs des amis de la religion et de la monarchie ; et c'étoit le temps où il écrivoit à l'auteur de la Législation primitive : « Je crains beaucoup, » mon bien cher ami , de partir pour la Bre-
(1) Monarchie selon la charte, par M. le vicomte de Chateaubriand.
SUR M. DE BQiMALD. 71
h tagne , sans avoir eu le bonheur de vous » voir Heureusement, l' absence ne sé-