‹ Notice sur M. le Vicomte de BonaldChapitre 7 sur 13 · PARE PAS LES CHRETIENS : ILS SAVENT TOUJOURS · texte numérisé non relu

PARE PAS LES CHRETIENS : ILS SAVENT TOUJOURS

» ou se retrouver ! » O temps si heureux pour le maître (i ) et pour le disciple /temps ^inexprimables regrets pour la religion , pour la société , pour les gens de bien , et peut-être pour celui même qui les cause , ah ! qu1êtesvous devenus ! ! ! , —

M. de Bonald travailloit dans le Conservateur à défendre les principes religieux et monarchiques , et s'opposoit de tous ses efforts à l'invasion toujours plus menaçante de l'esprit révolutionnaire dans le ministère et dans les chambres. Les nombreux et piquans articles qu'il inséra dans ce journal sur divers sujets de législation , d1administration et de haute politique soit générale, soit de circonstance, firent sensation en Europe, et furent reproduits dans diverses langues. Celui qui écrit cette notice à pu s1en convaincre dans ses voyages à l'étranger, et son cœur a pu jouir avec un noble orgueil de toute la vénération qui s'attachoit au nom de leur illustre auteur . Mais de

(1) M. de La Mennais appeloit quelquefois de ce nom l'auteur de la Législation primitive.

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tous les témoignages qu'il recueilloit , aucun n'étoit plus précieux pour lui que les paroles flatteuses qui lui furent adressées à Rome , en i83o et 1839, Par ^es deux souverains pontifes Pie VIII et Grégoire XVI. Celui-ci, en élevant M&r Maurice de Bonald à F Archevêché de Lyon et à la haute dignité de cardinal , a sans doute voulu récompenser à la fois l'illustre écrivain qui a défendu la religion avec tant de zèle et d'habileté par ses ouvrages , et le digne prélat qui la fait chérir par sa piété et ses vertus , comme il l'honore par ses talens et ses lumières.

En 1820 , un événement désolant vint épouvanter la France et l'Europe... ^assassinat du duc de Berry, de ce prince d'un cœur si noble et de sentimens si élevés , qui expira en sollicitant du Roi la grâce de son meurtrier, jeta une profonde douleur dans le cœur des nobles défenseurs de la monarchie , et remplit de sombres pensées sur son avenir l1 esprit de M. de Bonald, en général peu confiant dans la stabilité de ses destinées. Ce crime , que Ton eût voulu croire impossible au milieu de la douceur actuelle de nos mœurs , et étranger à Fétat de notre civilisation , venoit révéler tout à coup un fanatisme implacable et sanguinaire , et laissoit entrevoir déjà un abîme de conjurations et d'affiliations au meurtre. L'on peut dire que Louvel , digne successeur des Jacques Clé-

ment, des Ravaillac et des Damiens, renoua alors cette chaîne d'assassins, qui , plus tard , sous les noms de Fieschi, d'Alibaud, etc. etc. sont venus épouvanter la société , et noircir la France aux yeux de l'Europe. Il se rit alors une certaine réaction dans les esprits... On réfléchitsurles causes d'un fanatisme si peu soupçonné; et une leçon aussi terrible sembla n'être pas tout-à-fait perdue pour la France et pour ses voisins, attentifs aux résultats des nouveaux systèmes politiques dans lesquels elle étoit entrée. Tous les cœurs semblèrent se réunir dans une horreur commune de ce crime : la Providence elle-même voulut laisser entrevoir à notre patrie quelques espérances d'un meilleur avenir , et sept mois et demi après , la naissance si impatiemment attendue d'un rejeton de la race royale vint combler tous les vœux , et annoncer à la France que le ciel s'étoit laissé fléchir par cette douloureuse

expiation d'une royale victime de plus

Ah!

ti mens non lœva fuisset !

Mais le pouvoir ne devint pas plus habile , la politique plus éclairée, la magistrature

SUR M. DE BONALT), 75

moins hostile , et la France plus religieuse. Le changement de ministère, qui avoit été la suite de l'attentat du i3 février, ayant paru amener quelque changement dans la direction du pouvoir, et dans les voies où la monarchie s'était engagée jusqu'alors, le Conservateur, journal d'opposition , mais d1une opposition qu'on avoit crue légitime et nécessaire, cessa de paroître; et M. deBonald réunit de nouveau ses efforts a ceux de M. de Saint- Victor, le savant et spirituel auteur du Nouveau Tableau de Paris, pour continuer à soutenir, dans le Défenseur, les principes religieux et politiques qu'il avoit professés dans le Conservateur. Cette nouvelle publication périodique renfermoit peut-être des doctrines plus monarchiques, et plus constamment conformes aux principes de l'auteur de la Législation primitive; mais l'attrait piquant d'une opposition ardente lui inanquoit, et le Défenseur n'eut qu'une assez courte existence. Quelque mérite qu'aient les publications politiques , c'est, malheureusement l'opposition seule qui a le privilège de les faire vivre : c'est là un des maux de notre époque , et personne ne le sentoit plus profondément que le sage écrivain. Quoi qu'il en soit, le Défen-

seur, dans sa courte existence , remplit mieux sa mission que le journal qu'il avoit remplacé : il défendit mieux que le Conservateur ne conserva , et son titre plus modeste fut aussi plus facile à justifier.

Dansune séance de lachambre des Députés, du 7 mai 1821, on remarqua beaucoup un rapport sur le projet de loi relatif aux pensions ecclésiastiques , fait par M. de Bonald, au nom d'une commission dont faisoit partie M. le comte de Marcellus , qui prit une part fort active et fort honorable à cette importante discussion. M. de Bonald , dans ce rapport et dans le résumé qu'il fit quelques jours après , vengeoit noblement la cause de la religion et de ses ministres , plus attaquée alors dans la chambre qu'elle ne Test aujourd'hui; et c'est là un progrès que nous nous empressons de reconnoître avec autant de sincérité que de satisfaction. « La religion catholique, s'écrioit- » il , ne seroit-elle donc la religion de l'Etat, » que pour être moins favorisée par FEtat, » que des religions particulières? N'auroit- » elle été placée plus haut parla loi, que pour » être en butte à plus d'attaques, ou être traitée » avec plus d'indifférence ? Ses richesses, dans » un temps , ont excité l'envie , je le sais ;

» mais je sais aussi que l'administration » civile est plus dispendieuse à mesure que la » religion Test moins : nous en avons la preuve » en France, et bientôt en Espagne. Partout » les États, en héritant des richesses de la reli- » gion , ont hérité de ses charges ; et la seule » différence, c'est qu'ils lèvent en impôts et » dépensent en salaires, ce que la religion » avoit en propriétés et dépensoit en au- » mônes. »

Et l'orateur, s'élevant contre le vandalisme dont la religion étoit l'objet exclusif de la part de ses fanatiques ennemis , s'exprimoit ainsi dans la chambre : « Bientôt il n'y aura plus )> rien d'antique en France , si ce n'est la » convention et ses lois , pour lesquelles on » invoque déjà le respect dû aux vieux monu- » mens... Et cependant, si la science des anti- » quaires met tant de prix à restaurer à grands » frais , souvent à refaire à neuf, d'anciens » monumens du paganisme qui ont servi aux » usages les plus profanes et quelquefois les » plus barbares ; la religion , cette première » et la plus vénérable des antiquités , verroit- » elle avec indifférence détruire ces monu- » mens encore tout vivans de la Gaule chré- » tienne, ces sièges honorés par tant de vertus

» et de lumières, qui se lient aux origines de » notre monarchie , qui Font reçue au sortir » des forêts de la Germanie, et Font élevée » comme un enfant au berceau? Certes , pour » des Français et des Chrétiens , les sièges de » Reims , de Vienne , de Narbonne sont des » antiquités plus respectables que les équi- » voques ruines des Thermes de Julien l'A- » postât !....

L'orateur, cherchant à dégager la religion des entraves où elle étoit asservie , s'écrioit encore : « En Irlande , en Angleterre et aux » États-Unis d'Amérique, où la religion catho- » lique n'a pas plus , par le fait ou le droit , » d'existence politique qu'elle n'en aactuelle- » ment en France , M. Royer-Collard vous a » dit, et avec raison, qu'elle étoit maîtresse » souveraine de ses établissemens , de leur » nombre , de leur circonscription et du » nombre de ses ministres ; et remarquez » qu'en Angleterre, où elle est la religion du » petit nombre , religion ennemie et long- » temps persécutée , l'État lui laisse une » entière liberté ; et qu'en France , où » elle est déclarée la religion de l'Etat , » nous croyons , avec une ligne de la » charte et deux lignes du budget , avoir

» acquis le droit de lui imposer des lois.

•) Ainsi en Angleterre , aujourd'hui ignorée » de la loi , la religion catholique est favorisée m par les hommes ; en France , reconnue par » la loi , elle est persécutée parles hommes. » Là, la bienveillance des hommes la protège » contre les rigueurs de la loi : ici , Féqui- » voque faveur de la loi ne peut la protéger » contre la malveillance des hommes. En » Angleterre, FEtat ne lui donne rien et » l'honore , et prépare de loin son émancipa- » tion; en France , FEtat la paie et Ja craint ,

» et prépare son asservissement! C'est,

» puisqu'il faut le dire, qu'en Angleterre la » religion catholique n1a à combattre qu'une » religion dominante , qui , en conservant sa » hiérarchie , a conservé beaucoup de son » esprit ; et qu'en France elle lutte contre des » sectes dominatrices, qui ne reconnoissent » point chez elles d'autorité , et n'en peuvent « souffrir ailleurs. »

Ah ! qu'il devoit en coûter au noble orateur de se voir forcé de dire de telles choses, et de les dire sous la restauration !

En 1823 , M. de Bonald fut élevé à la pairie avec son ami intime M. le comte de Marcellus, ce qui doubla pour tous deux le prix de cette

grâce ; et il continua , dans cette chambre , à défendre avec lui et ses nobles amis l'évêque d'Hermopolis , le comte de Sèze , le comte de Saint-Roman, le duc deNarbonne,le marquis de Clermont-Tonnerre, l'illustre duc de Bellune et tant de zélés défenseurs de la royauté , les mêmes principes qu'il avoit défendus dans la chambre des Députés avec MM. de Villèle, Corbière, Clausel de Coussergues, et Peyronnet dont la longue captivité devoit , sept ans

après , lui causer une si vive peine (i) !

A l'avènement de Charles X, M. de Bonald fît partie d'une députation de la chambre des Pairs nommée pour assister à Reims au sacre du nouveau roi. Tout ce qu'il y avoit d'imposant dans cette auguste cérémonie, même un sentiment électrique d'enthousiasme qui s'étoit emparé de tous les cœurs à l'aspect des vieilles voûtes de cette basilique , témoins

(1) Le noble captif la subit avec autant de courage que de chrétienne résignation , et la correspondance qu'il entretenoit de sa prison avec son ami et son collègue, étoit une consolation pour tous deux. Dans une de ces lettres si touchantes du prisonnier de juillet, on lisoit ces paroles de Job : Nudus cgressus sum,... nudus reverlar... Sit norncn Domini bcnedictum !

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séculaires et muets depuis si long-temps des anciennes solennités de la monarchie , et réveillés tout à coup par une solennité nouvelle et si impatiemment désirée : toutes ces pompes et tout cet éclat ne purent dissimuler à un esprit aussi pénétrant que celui du sage politique , accoutumé à plonger ses regards dans l'avenir, les dangers de l'État et d'une révolution qui s'approchoit Il lui sembloit,

ainsi qu'à Fauteur de cette notice qui étoit nussi présent, que cette consécration nouvelle d'une nouvelle royauté alloit être promptement suivie de ses funérailles , et que toutes ces images augustes de nos rois reproduites à nos yeux, dans cette nef étincelante de mille lumières, et toute brillante d'or et d'azur, alloient se voiler et disparoître pour jamais à

nos regards Je ne sais quelle mystérieuse

main sembloit écrire sur ces murs un arrêt fatal au milieu de l'allégresse publique, et quelque chose d'indéfinissable se faisoit sentir

parfois au fond des cœurs L'ami dévoué

de la monarchie, comprenant la difficulté des temps, l'exigence des circonstances, et toutes les complications qui résultoient de trentecinq années de mœurs et d'institutions nouvelles , trouvoit je ne sais quel contraste

dangereux entre les solennités du sacre de Reims et les sermens à tout ce qui renversoit les lois de l'ancienne monarchie de Clovis et de saint Louis que Reims représentoit ; et son esprit en étoit profondément attristé

Tous ces dangers qui nous menaçoient, il les voyoit encore dans la foiblesse du pouvoir, dans l'incertitude de son action, et dans cette opposition violente et sans motifs de la part de beaucoup de candides esprits, qui s'y engageoient sans se douter où Ton vouloit les mener : opposition qui, dans les dernières années du règne de Louis XVIII, avoit commencé à se former dans l'ancienne majorité des deux chambres, dans la magistrature, au sein de la cour eile-même; et qui, grandissant toujours , menaçoit comme un torrent de renverser les foibles digues que nos institutions nouvelles pouvoient lui opposer

Et tout cela, il faut bien le dire, par haine d'un seul homme, d'un ministre...., et de l'homme le moins haineux lui-même, le plus obligeant et le plus probe que l'on ait vu au pouvoir ! . . .

Mais quel que fût le fondement des griefs que cette opposition put faire valoir, soit à l'égard des personnes, soit à l'égard des choses,

le sage et éclairé défenseur de la royauté pensoit et répétoit souvent , qu'il falloit s'opposer au mal avec persévérance, de quelque côté qu'il arrivât, mais savoir le supporter aussi en partie plutôt que de tomber dans le pire...

Il avoit toujours beaucoup redouté aussi l'arrivée au ministère d'un homme dont il eslimoit les vertus et la loyauté, mais qu'il regardoit comme au-dessous d'un fardeau que les Sully, les Richelieu et les Mazarin eussent peut-être été incapables de porter avec les conditions qu'il falloit alors subir ; et nous lui avons entendu dire, long-temps avant l'arrivée de ce ministère, que ce ne seroit qu'une transition pour arriver à une révolution.

Le 21 janvier de l'année 1826, fut pour M. le vicomte de Bonald et sa famille un jour doublemement néfaste , et un malheur privé vint se mêler pour lui au douloureux anniversaire d'une calamité publique et d'une

époque à jamais funeste pour la France

M. de Bonald eut le malheur de perdre ce jour-là la compagne jle sa vie, celle qui avoit partagé sa bonne et sa mauvaise fortune , et qui avoit toujours rempli avec tant de fidélité , de dévouement et de tendresse

tous les devoirs d'épouse et de mère chrétienne... Forcée de fuir, pendant rémigration de son mari , avec trois enfans en bas âge qu'elle avoit alors , .elle erra dans les montagnes , et se cacha plus d'une fois dans les grottes et les bois du Monna ; ce qui avoit alléré sa santé, et avancé pour elle les infirmités de la vieillesse... Ce nouveau chagrin vint se joindre encore pour le noble écrivain à tous ceux que lui causoient les progrès de nos maux politiques et l'avenir menaçant de notre patrie.

SJiSJiSLSJUiSJISJiSJiS S Êgft3£?&$SULMJL&gJULêÂ2 S.SLS.S SUli

Une circonstance de sa vie politique que nous ne devons pas passer sous silence, et celle qui fut pour lui la source la plus féconde d'amertumes de tout genre, et de la plus cruelle de toutes, l'injustice, à son égard, d'un ancien et illustre ami, fut le sacrifice qu'il crut devoir faire à Charles X, en acceptant la présidence, toute gratuite assurément, d'une commission de censure. Il y fut nommé sans être consulté ni même prévenu, et il craignit que son refus non-seulement n'affligeât le Roi qu'il aimoit, mais ne fit entièrement échouer une mesure que l'on avoit regardée comme extrême dans la difficile position où l'on se trouvoit, et dont il n'espéroit pas beaucoup lui-même, quoiqu'il reconnût à un gouvernement le droit de

se défendre Certes, beaucoup de gens, qui

lui en firent alors un reproche, auroient peut-

être bien voulu plus lard avoir eux-mêmes une censure à leurs ordres:.. Et l'auteur de la Législation primitive avoit, si Ton veut, la faiblesse de croire qu'il vaut mieux, comme nous l'avons déjà remarqué , prévenir le mal que d'avoir à le punir ; qu'il est plus raisonnable, plus humain, plus digne de la société, de prévenir I'empoisonnement moral, le plus grand de tous les crimes, que d'avoir à punir les empoisonneurs et à réparer les irréparables suites de ce genre d'empoisonnement... 11 le crut, et beaucoup de gens qui ne le pensoient pas alors, en sont convaincus aujourd'hui.... L'esprit de système et de sophisme ne change pas les conditions nécessaires et les lois éternelles de la société ; et jamais on n'a vu mieux justifié cet oracle de Jean-Jacques : « Si le )> législateur, se trompant dans son objet, éta- » blit un principe différent de celui qui naît » de la nature des choses, l'Etat ne cessera » d'être agité jusqu'à ce que ce principe soit » détruit ou changé, et que Pinvin&ble na- » ture ait repris son empire. » Et cette invincible nature de la monarchie alloit bientôt prouver d'une manière éclatante, que l'on ne viole pas ses lois impunément!...

On a beaucoup reproché encore à M. de

Bonald son prétendu ascendant sur les conseils de la royauté pendant la restauration : rien n'est moins fondé assurément, et tous ses écrits témoignent du contraire, puisque la restauration tout entière se trouvoit dans des voies et des systèmes opposés à ses principes. Sous Louis XVIII , il a été pendant la plus grande partie de son règne dans les rangs de l'opposition, non certes, d'une opposition systématique, qui, dans aucun temps, n'aété dans ses principes et dans ses goûts, mais d'une opposition qu'il croyoit légitime et nécessaire; et l'on peut assurer que Louis XVIII, dont les idées politiques étoient opposées aux siennes, n'avoit pas dejbible en général pour le sévère écrivain. Charles X, au contraire, avoit pour lui beaucoup de bienveillance, je dirai même d'amitié ; mais depuis son avènement au trône, il ne lui avoit jamais dit un seul mot des affaires de l'Etat. Comme tous les princes foibles, il redoutoit par-dessus tout l'occasion d'un conseil, et s'en rapportoit exclusivement à ses ministres, qui ne consultoient pas davantage M. de Bonald; et ce qui montre la différence du caractère des deux princes , c'est que Louis XVIII, sans avoir de penchant pour lui, l'avoit cependant fait tout ce qu'il étoit;

tandis que Charles X, qui l'aimoit, ne lui avoit accordé aucune grâce, même à l'époque de son sacre où il en accorda tant, et à tant d'ingrats ! . . . et il ne lui en avoit jamais demandé, pas plus qu'à son prédécesseur. Nommé membre du Conseil royal de l'Instruction publique,membre de l'Académie, pair de France, ministre d'Etat, toutes ces grâces venoient de Louis XVIII ; et chose singulière ! M. de Bonald , de son côté , à part la reconnoissance pour les bienfaits, se sentoit plus entraîné de cœur vers celui dont il n'avoit rien reçu, que vers celui qui l'avoit comblé... Chez, lui, la conformité des sentimens et des opinions, et le caractère plein de franchise et de loyauté de Charles X, décidoient plus de sesafléctions, que l'intérêt; mais son dévouement à tous deux étoit le même.

M. de Bonald n'étoit point à Paris, lors de la signature des fameuses ordonnances ; il n'en connut pas le projet, et on ne l'eût vraisemblablement pas consulté, quand il eûtété présent. Celui qui a écrit, quV/ n'y a rien de pire que les mesures fortes prises par les hommes foibles, n'eût pas approuvé davantage des mesures foibles prises par un homme qui n'étoit pas fort j et il eût vu là une accélération plus ra-

pide encore vers la révolution qu'il redoutoit.

Elle arriva , et ne le surprit point Il la

supporta avec le calme d'un philosophe , et ce qui est mieux, avec la résignation d'un chrétien ; et il adora les voies impénétrables de celui qui donne et qui ôte les empires. Il renonça sans regrets et surtout sans remords aux honneurs où il avoit été élevé , et refusa de siéger à la chambre des Pairs. Depuis, il ne quitta plus sa retraite du Monna , dont l'aspect âpre et sévère pouvoit lui paroître plus en harmonie avec la teinte un peu sombre de ses pensées sur l'avenir de la France ; et il s'y occupa souvent à écrire dans divers journaux, sur les grandes questions religieuses et sociales qui avoient fait l'étude de sa vie. Après les orages de sa carrière politique, et sur le soir d'une vie si belle , ne désirant et ne redoutant rien pour lui-même , mais souvent alarmé sur les destinées de sa patrie , il se consoloit en faisantautourdelui,parses conseils, parses exemples, et par l'exercice de la charité, toutle bien qui étoit dans son cœur et en son pouvoir... Aussi, peut-on dire de lui avec vérité, en employant des paroles sacrées , qu'il a passé en faisant du bien (1).

(1) Pertransiit bcnefacicndo . Act. Apost. x. 38.

yo NOTICE

L'un des actes de sa vie législative , dont il s'était le plus félicité , et dont il se souvenoit avec le plus de bonheur, c'était d'avoir pu contribuer, par son influence dans la chambre des Députés, et avec le concours et le zèle de ses dignes collègues du département de l'Aveyron , à faire soulager le pays qui l'avoit vu naître, et qu'il aimoit tant, d'une grande partie des contributions si onéreuses qui pesoient sur lui(i); récompense bien douce du dévouement et de l'assiduité qu'il apportait à l'exercice de ses fonctions de député , ainsi que de la place de membre du conseil-général de son département , où il avoit été constamment nommé depuis la restauration , et dont la présidence lui avoit été si souvent confiée par le choix du souverain. Ce succès à la chambre , celui surtout qu'il avoit obtenu en faisant rayer de notre législation la loi anti-chrétienne du divorce , et le bonheur qu'il avoit eu dans sa jeunesse pendant ses modestes fonctions de maire , d'empêcher ses concitoyens

(1) Et il avoit été assez heureux pour être personnellement désintéressé dans cette mesure , la presque totalité de ses biens et de ceux de sa famille, se trouvant dans les départemcns de l'Hérault et du Gard , peu chargés de contributions.

SUR M. DE BONALD. 9t

d1en venir aux mains ; c'étaient là les trois événemens de sa vie dont le souvenir lui étoit le plus doux, lorsqu1il jetoit un regard vers sa carrière passée...

<p NOTICE

M. le vicomte de Bonald avoit commencé sa carrière politique , philosophique et littéraire par la Théorie du pouvoir : son dernier ouvrage dans cette brillante carrière, publié de son vivant , fut la Démonstration philosophique du Principe constitutifdes sociétés. Ce sont les deux anneaux extrêmes de cette chaîne de vérités religieuses et sociales dont l'orgueil , le sophisme et les passions peuvent bien chercher à s'affranchir, mais qu'ils ne sauroient briser ; car la rage même prouve l'impuissance , et plus on secoue sa chaîne , plus on prouve qu'on ne peut la rompre. La révolution de juillet , qui coïncida d'une manière frappante avec l'apparition de cet écrit , sembla vouloir donner un éclatant démenti aux principes éternels qui étoient la base de cet ouvrage si lumineux : mais elle

fut, au contraire, une démonstration nouvelle

de la Démonstration philosophique Car,

comme Ta dit si excellemment Jean-Jacques : « l'Etat ne cessera d'être agité, jusqu'à ce que )> V invincible nature ait repris son empire; » et l'état normal de la société , c'est V unité du pouvoir, etnon la division du pouvoir et la révolte contre le pouvoir.

Voici ce qu'écrivoit à l'auteur de cet ouvrage, en 1824, un illustre étranger, le prince Elim Mestcherki : « Nommé correspondant du » ministère de l'Instruction publique de Rus- » sie , j'ai ordre de me mettre en rapport avec

» les hommes éminens de la France Mais ,

» indépendamment de mes devoirs, ce sont » mes sentimens personnels qui m'attirent » puissamment vers vous. J'adresse au maître » le salut du disciple.

» Vos ouvrages ont nourri mon aine et mon » esprit. La science chrétienne, la politique » chrétienne ont été et seront l'étude de ma » vie. Il y a quatre ans, je conçus le projet » d'un ouvrage sur la foi monarchique. Je ne » connoissois pas encore la Démonstration » philosophique : je la pressentois... Mais ce » que je n'eusse expliqué que par le senti- » ment, vous l'avez révélé par la raison. Je

» me félicite maintenant de n'avoir pas achevé » mon ouvrage. Je serois tout au plus par- » venu à entrevoir ce que vous avez montré. » Vous avez arraché à la vérité un rayon lu- » mineux, qui éclairera l'univers. Il n'est pas » étonnant que Ton ne vous comprenne pas » dans la France actuelle (1); quand on cher- » che la vérité sur la terre , on ne la voit pas » au ciel. Chacune de vos paroles est une » semence qui germera tôt ou tard. Vous se- » mez jusqu'à présent sur l'ivraie ; mais Dieu

» commence a labourer D'ailleurs , votre

» Démonstration philosophique , sans parler » de vos autres écrits , est un ouvrage vrai- » ment catholique ,, c'est-à-dire universel ; et » si la France n'en profite pas pour le mo- » ment , il est des pays mieux préparés pour » en ressentir Faction bienfaisante : je mets » en première ligne ma patrie (2).

» J'ai rendu compte de votre beau livre » dans notre Journal de l'Instruction publique » qui paroît à Pétersbourg. Pourquoi, hélas !

(1) Les adversaires du noble écrivain prouvent souvent, au contraire , qu'ils le comprennent trop...

(2) Et cela est prouvé , même par les efforts que fait le despotisme Gréco-Russe pour y étouffer la vérité.

» la Russie n'est-elle pas connue de vous plus » intimement ! Vous auriez trouvé soixante » millions d'hommes qui viendroient ap- » puyer de leur témoignage l'autorité de vos » axiomes. Vous avez donné une formule » générale à la loi qui constitue la société ; » et ce qui prouve l'infaillibilité de votre » théorie, c'est qu'elle s'applique à la con- » stitution particulière des peuples de tous

» les temps et de tous les pays Vous êtes

» en vérité le Newton de la science poli- » tique.... »

On peut voir, par cette lettre, que l'instruction publique de Russie choisit assez bien ses correspondais, et que les hommes éminens de France et les vérités sociales qu'ils ont proclamées n'y sont pas mal appréciés. La lumière ne demande qu'à se lever aujourd'hui sur le nord, quoique Voltaire nous ait assuré que c'est de là qu'elle nous venoit de son temps.... Et déjà, en 181 G, M. le comte de Maistre écrivoit de Saint-Pétersbourg à l'auteur de la Législation primitive : « Le

» MOUVEMENT DES ESPRITS VERS NOTRE CROYANCE » ETOIT DEVENU SI RAPIDE, ET LES CONVERSIONS » SI MARQUANTES PAR LE NOMBRE ET LA QUALITE » DES PERSONNES , QUE LE FANATISME ET l'aU-

» torité ont été alarmés a la fois.... le » branle est donné de haut, et ne s'arrêtera

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