‹ Notice sur M. le Vicomte de BonaldChapitre 9 sur 13 · PLUS PRUDENS QUE LES ENFANS DE LUMIERE DANS LES CHOSES DE CE MONDE · texte numérisé non relu

PLUS PRUDENS QUE LES ENFANS DE LUMIERE DANS LES CHOSES DE CE MONDE

Il répétoit souvent , et celui qui a le secret des cœurs sait avec quelle sincérité il le disoit , « qu'il n'avoit jamais écrit que pour être utile ; ?> et c'est bien à lui que semble s'appliquer ce beau témoignage de l'Esprit saint, dans l'Ecclésiaste : Quœsivit verba utilia , et conscripsit sermones rectissimos ac veritate plenos. (Eccles. 10. c. xii.)

Il avoit toujours été plus pressé de faire du bien à ses semblables que d'en être loué , et plus occupé des intérêts de son pays que de voir son pays s'occuper de lui ; il n'avoit recherché que la vertu, et il rencontra la gloire,... récompense, même en ce monde , d'une vie dont le monde n'étoit pas le but...

On sent bien que chez celui qui avoit dit que la littérature est l'expression de la société , oracle dont nous voyons , hélas ! aujourd'hui le triste accomplissement , les doctrines littéraires dévoient se trouver en harmonie avec les doctrines politiques. Aussi , l'auteur de la Législation primitive avoit près-

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que un culte pour Corneille, Racine, Bossuet, et pour tous les grands écrivains du grand siècle. Parmi ceux de l'antiquité , il aimoit Tacite et Cicéron de prédilection ; Tacite, surtout, avoit été sa lecture favorite, et l'objet de ses méditations. Cela n'empêchoit pas qu'il ne se plût beaucoup aussi à la lecture d'ouvrages moins sérieux, comme ceux deWalter- Scott , par exemple , et l'admirable roman de Manzoni , où il trouvoit des beautés du premier ordre , et des caractères d'une grande énergie et d'une extrême vérité.

Il avoit beaucoup goûté le Génie du Christianisme , ;dont l'apparition , au sortir de la littérature révolutionnaire , avoit eu une si heureuse influence sur le retour des esprits vers les idées religieuses, et il félicitoit sincèrement l'auteur, de l'heureuse pensée qui l'avoit conçu , et du talent qui en avoit conduit l'exécution. Seulement, il n'en approuvoit pas deux épisodes fameux : l'un , comme dangereux, l'autre comme pas assez grave pour un si bel ouvrage ; et il applaudissoit à la détermination de l'auteur de les avoir retranchés des dernières éditions.

Son goût dans les arts étoit moins sûr que dans la littérature; je dirai même qu'il étoit

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un peu Romain à cet égard... Le dangereux et fréquent abus qui s'en est fait dans les sociétés modernes , et la corruption des mœurs à laquelle on les fait trop souvent servir, lui donnoient pour eux quelque éioignement , surtout dans les derniers temps de sa vie ; et il étoit un peu disposé, à leur égard , à confondre la chose avec l'abus...

Quoique élevé chez les adversaires des Jésuites , et dans des préventions de famille assez vives en faveur de Port-Royal, la justesse de son esprit et la droiture de son cœur lui firent comprendre de bonne heure tout ce que valoit pour l'éducation publique , pour la défense du catholicisme en Europe et la propagation du christianisme dans le monde , la société célèbre à laquelle la haine s'est attachée en proportion de ses efforts et de ses succès dans cette grande et triple mission

Aussi , regretta-t-il toujours sa suppression ; et jusqu'à son dernier soupir , il ne cessa de faire des vœux ardens pour son rétablissement dans tout l'univers chrétien.

Madame de Staël , que M. de Bonald a si bien peinte dans un petit écrit fort piquant sur un ouvrage posthume de cette femme célèbre , qu'il appeloit un roman sur la poli-

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tique et la société (i) , disoit un jour à notre écrivain : « Je n'ai jamais vu un homme plus ') philosophe que vous avec moins de philo- » sophie. » Si madame de Staël vouloit dire : Avec moins de goût pour les systèmes de philosophie en général , et surtout pour la philosophie moderne , elle avoit complètement raison; l'illustre auteur des Recherches philosophiques a été en effet , par ses exemples , son caractère et sa vie entière, le véritable type du philosophe chrétien ; et connu du monde savant , religieux et politique , il étoit inconnu à lui-même , et lui seul ignoroit ce qu'il valoit... On dira certainement de beaucoup ^hommes de notre temps, qu'ils ont été trop loués par ce siècle si louangeur et si détracteur tout à la fois ; mais la postérité dira de Fauteur de la Législation primitive, qu'il ne Ta pas été assez. Et peut-être est-ce pour avoir obtenu moins de louanges pendant sa vie , qu'il aura mérité plus d'éloges après sa mort.

Le nombre des personnes qu'il obligea est prodigieux ; et , par une fortune singulière et

(1) Considérations sur les principaux événemens de la révolution française , par madame la baronne de Staël.

dont il fut redevable sans doute à son caractère et à sa manière d'obliger, on peut dire de lui ce qu'on n'a peut-être jamais dit de personne : c'est qu'iL obligea fort peu d'ingrats Et la crainte même d'en trouver

ne l'eût pas arrêté.

Sa société étoit particulièrement recherchée des femmes , de celles surtout dont la raison , l'esprit et le goût savoient apprécier tout ce qu'il y avoit d'aimable dans son esprit, d'élevé dans son cœur, et de piquant dans sa conversation.

Un jour, dans une société (1) où se trouvoient M. de Bonald et le docteur Gall, qui ne l'a voit jamais vu , la maîtresse de la maison , s'adressant au célèbre professeur , lui dit, en lui montrant l'auteur de la Législation primitive : « Docteur , dites-nous un >; peu ce que vous pensez de cette tête?... » Le docteur, s'approchant de l'écrivain, l'examine avec attention , et celui-ci se prête à cette inspection , de la meilleure grâce du monde , pendant que la société attend , en souriant , l'oracle qui va sortir de la bouche

(1) Chez M. le baron Perr.... , ancien colonel de la garde.

du fameux crdnologue... « Si j'osois porter » un jugement , » dit-il enfin , « je croirois » que cette noble tête est celle d'un grand » poète... » — «Hé! bien, » lui répliquat-on , (( votre science , docteur, est en dé- » faut : cette tête est celle d'un grand philo- » sophe , et non d'un poète ; » et on lui nomma M. de Bonald. « La philosophie et » la poésie sont sœurs, » répliqua , sans se déconcerter, le spirituel étranger, et il disoit vrai... La poésie est, en effet, la plus haute expression du langage , comme la philosophie du noble écrivain est l'expression la plus élevée des idées et de l'intelligence de l'homme... La poésie s'accorde moins bien avec la politique , et nous nous en sommes aperçus plus d'une fois...

M. de Bonald a été essentiellement l'homme de la société ancienne , comme un écrivain plus brillant a été aussi lui-même, par ses

écrits, l'homme de la société nouvelle

Mais cette société paroît rejeter décidément tout, ce qui avoit été la base de toute société jusqu'à nos jours... Toute expérience lui est odieuse, toute autorité divine et humaine insupportable; et M. de Chateaubriand trace ainsi lui-même le tableau des destinées nou-

velles vers lesquelles la société actuelle se précipite plutôt qu'elle ne marche :

« La France et l1 Angleterre , comme deux » énormes béliers , frappent à coups redou- » blés les remparts croulans de l'ancienne so-

» ciété Il faudra d'abord que l'Europe se

» nivelle dans un même système Pour ar-

» river là , il est probable qu'on subira des » guerres étrangères , et qu'on traversera à » l'intérieur une double anarchie morale et » physique. Quand il ne s'agïroitque de la seule » propriété , n'y touchera-t-on point ? Mais » si l'on touche à la propriété , il en résultera » des boule versemens immenses, qui ne s'ac-

» compliront pas sans effusion de sang

» Quelle sera la société nouvelle ? je l'ignore. . . » Jusqu'à présent , la société a procédé par » agrégation et par famille ; quel aspect of- » frira-t-elle , lorsqu'elle ne sera plus qu'in- » dividuelle , ainsi qu'elle tend à le devenir , » ainsi qu'on la voit déjà se former aux Etats- » Unis? Vraisemblablement , Y espèce humaine » s'agrandira ( ce n'est guère probable ) ; mais » il est à craindre que Y homme ne diminue , » que quelques facultés éminentes du génie » ne se perdent , que l'imagination, la poésie, )> les arts ne meurent dans les trous d'une so-

no NOTICE

» ciÉté-ruche , où chaque individu ne sera » qu'une abeille , une roue dans une ma- » chine , un atome dans la matière organisée. » Si la religion chrétienne s'éteignoit , on ar-

)) RIVEROIT PAR LA LIBERTE A LA PETRIFICATION

» sociale où la Chine est arrivée par l'escla- » vage(i).... »

Certes , voilà un tableau fait de main de maître , et qui devroit appeler les méditations

de tous les hommes d'Etat! C'est donc un

éloge pour Fauteur de la Législation primitive d'avoir été essentiellement L'homme de la société ancienne , c'est-à-dire de la seule société possible , et qui préserve de la barbarie , peut-être du néant, les générations futures ! . . . Et il peut , à bon droit , se glorifier de l'épithète de demeurant d'un autre dge, qu'on lui

a jetée quelquefois comme une insulte

C'est un éloge pour lui d'avoir combattu jusqu'à la fin pour la société ancienne, alors même que les passions nouvelles et I'orgueil

en accéléreroient la ruine Car la ruine

même de l'ordre social prouveroit encore la sagesse de ses défenseurs, et justifieroit les voies où ils ont marché. Et n'y eût-il plus

(1) Avenir du monde.

SUR M. DE BONALD. m

qu'un seul homme debout sur les débris du monde moral , il auroit encore le droit de proclamer le triomphe de la vérité et de la justice , qui n'éclate jamais mieux que lorsqu'une nation périt pour en avoir abandonné les sentiers.

L'auteur de la Législation primitive , et celui des Soirées de Saint - Pétersbourg , ne se sont jamais rencontrés dans ce monde , quoiqu'ils se soient si constamment rencontrés dans le monde des intelligences , et que leurs esprits fussent comme deux cordes parfaitement d 'accord et de l'unisson le plus rigoureux (1). Ils pensoient déjà l'un dans l'autre , lorsque leurs noms leur étoient encore réciproquement inconnus. Et plus tard , M. de Maistre écrivoit à M. de Bonald : « Je n'ai jamais rien écrit que vous » ne l'ayez pensé , et je n'ai jamais rien » pensé que vous ne l'ayez écrit. » Tels que deux fleuves, qui , sortis d'une même source et descendus des régions élevées, se séparent dans leur course, et coulent à pleins bords portant avec eux la fécondité et la vie, l'un plus impétueux et plus rapide , l'autre

(1) Lettre de M. de Maistre, déjà citée.

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plus majestueux et plus calme : tous deux sont allés par des routes diverses se rejoindre et se perdre dans cet océan de vérité qui ne connoît ni accroissement ni diminution , et dans le sein duquel doit rentrer tout ce qui en est sorti...

Nous dirons enfin , en terminant cette Notice : Si Ton considère Page auquel celui que nous pleurons nous a été enlevé , cet âge de 80 ans , dont PEcriture a dit : Amplius corum, laboretdolor{\).,., cet âge qu'il a voit dépassé de beaucoup (2), exempt de toutes les infirmités physiques et morales qui sont si souvent le partage d'W âge bien moins avancé , et jouissant encore de toutes les facultés de sa raison , de son esprit et de son cœur (3) ; si Ton songe à quel petit nombre est accordée par la Providence cette faveur de

(1) PsALM. LXXXIX. 10.

(2) M. de Bonald étoit entré dans ses 87 ans.

(3; Un mois encore avant sa mort , il écrivoit à un de ses amis, M. le chevalier Amette, les lignes suivantes, tout empreintes de cette cordialité affectueuse, et remplie de grâce , qui le caractérisoit :

« Je sais bon gré à MM. de l'Institut d'avoir placé » mon domicile chez vous, mon bien cher Amette (*);

(*) Une lettre de l'Institut lui avoit été adressée au domicile de M. Amette.

mourir tout entier à cet âge, à quel nombre plus petit encore il est donné de laisser après soi une renommée si pure, des regrets ausiU universels, et le souvenir d^ne vie à la Fois irréprochable , modeste et glorieuse ; nous pourrons alors répéter les belles et consolantes paroles de Tacite sur Agricola : « Tout » ce que nous avons aimé , tout ce que nous » avons admiré en lui, demeure, et demeurera » à jamais dans la mémoire des hommes. » Quidquid ex Mo amavimus, quidquid mirati sumus, manety mansummque est in animis hominum , in œternitate temporum (i).

Cette grande intelligence avoit éclairé pendant un demi-siècle la société au milieu des

abîmes où elle marchoit Orîens ex alto,

illuminare his qui in tenebris et in unibra mortis sedent (2) : elle a disparu à nos regards, mais ne s^st pas éteinte; et elle est rentrée dans ce foyer de lumière dont elle n^toit qu^in rayon

» ils ont pensé, avec raison, que la personne étoit là » où étoit le cœur et le souvenir... » Ce noble cœur sembloit battre avec plus de force pour ses amis au moment, hélas! d'en être séparé pour toujours!...

(1) Tacit. Vit. Agric.

(2) Luc. 1. 78,79.

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