NOTICE SUR QUELQUES ESPECES D'OISEAUX. M
position nous parait encore beaucoup plus vraisemblable; c'est que Dufresne possédait une collection personnelle dans laquelle se trouvait un spécimen d'AIectrœnas nt'iidissima , que cette collection a été vendue à la mort de son propriétaire et achetée, au moins en partie, par un établissement scientifique de la Grande-Bretagne. Dans les notes manuscrites du docteur Desjardins, nous trouvons en effet, à propos de la Columha Franc iœ , les extraits suivants du \oyage pittoresque à File de France de Milbert''^, qui se rapportent évidemment à cette espèce: rrLe Pigeon à crinière, les habitants de Tile de France le nomment Pigeon hollandais; la tête , le cou et la poitrine sont ornés de plumes blanches, longues, pointues, qu'il peut relever à volonté; le reste du corps ainsi que les ailes sont d'un beau violet foncé; l'extrémité de la queue est d'un rouge pourpré; c'est une des plus belles espèces de ce genre Cet oiseau vit solitaire dans l'enfoncement des rivières, où j'ai souvent eu l'occasion de le voir, sans avoir pu m'en procurer un individu. Il se nourrit de fruits et de coquilles fluvia-
tiles Espèce rare apportée en France par M. Mathieu. M. Dufresne,
qui m'a communiqué cette note, la possède dans sa magnifique collection, n C'était probablement de ce M. Mathieu que M. Dufresne tenait le spécimen à'Alectrœnas qui est arrivé par la suite au Musée d'Edimbourg.
Quant au British Muséum oj ISatural History, il n'a jamais possédé de représentant de l'espèce, et c'est par erreur que G. R. Gray a sig'nalé \Alectrœnas parmi les oiseaux figurant dans les galeries ou dans les magasins de ce grand établissement.
Il est absolument certain aujourd'hui que YAlectrœnas nitidissima n'a jamais habité l'ile de Madagascar, comme MM. Pollen et Van Dam l'avaient supposé et qu'il vivait exclusivement à l'île de France ou ile Maurice.
2 vol. in-8% Paris, 1812, t. II, p.sSg et 260.
Dans un ancien registre contenant les Rapports manuscrits sur les travaux du Laboratoire de Zoologie en 1811, nous avons trouvé cette indication précieuse, de la main du Dufresne, que M. Mathieu, chef de bataillon d'infantoric de marine, venait (en
juillet i8ti) d'ariiver de Tile de France, où il était resté pendant huit ou dix ans et où il avait recueilli avec beaucoup de soin une très grande quantité d'objets d'histoire naturelle, dont il avait donné une partie au Muséum, en échange de quelques coquilles.
Ikchenhes sur la Faune de Madagascar.
Oiseaux, p. 1 58.
/i8 MM. A. MILNE-EDWAHDS ET E. OUSTALET.
d'où Sonnerat avait rapporté le spécimen qui figure encore dans les galeries du Muséum. Nous trouvons du reste d'assez nombreuses allusions à cette espèce dans les récits des voyageurs qui ont visité l'île de France dans le cours du xvii" et du xviii'' siècle, ainsi que dans quelques ouvrages traitant des productions naturelles de notre ancienne colonie. Ainsi François Gauche nous apprend^'' qu'il y avait des Ramiers à l'île Maurice en 1628 et l'abbé Lacaille rapporte qu'on y voyait, en lyS/i, des Ramiers de deux sortes, dont une est un manger très délicat, mais fort pernicieux. On lit encore dans le Voyage à lisle de France de Rernardin de Saint- Pierre'^' : rr II y a un Ramier appelé Pigeon hollandais dont les couleurs sont magnifiques et une autre espèce d'un goût agréable, mais si dangereuse que ceux qui en mangent sont saisis de convulsions ; n dans les Eludes de la Nature du même auteur, on trouve ce passage*'*' : rr Plusieurs oiseaux qui vivent entre les tropiques, au sein des noirs rochers, ou à l'ombre des sombres forêts, sont de la couleur d'azur : tels sont la Poule de Batavia qui est toute bleue, le Pigeon hollandais de l'île de France,?? etc.; enfin, dans les Harmonies de la Nature^^\ il est question de cf ces oiseaux bleus de passage qu'on y appelle Pigeons hollandais??.
De ces derniers mots on peut conclure que les Pigeons hollandais étaient communs vers 1769, époque du séjour de Bernardin de Saint-Pierre à l'île de France, où peut-être ils ne résidaient pas toute l'année, émigrant sans doute à certaines saisons vers des îles voisines. Ils y étaient encore fort répandus en 1790 et ils y ont vécu au moins jusqu'à 1826, époque à laquelle, comme nous l'avons dit plus haut, un individu de cette espèce fut tué à la Savane par M. E. Geoffroy. Ge spécimen est peut-être le dernier Pigeon hollandais que l'on ait pu obtenir et les recherches effectuées à l'île Maurice dans le cours de ces dernières années n'ont pu faire découvrir aucun représentant vivant dans les forêts de Maurice et, ce qui
O ndations véritables et curieuses de l'île de Madagascar, in-i", Paris, i65i.
Histoire de V Académie des sciences , in-A", Paris, 1759, p. 109.
ln-8", Amsterdam , 1 7715 , 1. Il , p. 1 2.
("> Paris, 1786, el cdit. in -8", Paris, 1895, l. II, p. 1 39.
Paris, 1796.
Voir A. Newton, op. cit. , Proceed. Zool. Soc. , 1 879 , p. 3.
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est plus étrange, aucun vestige de l'espèce dans les gisements qui ont fourni les restes d'autres oiseaux disparus
Un autre Pigeon de l'ile Maurice, la Trocaza Meyen^^\ aura bientôt sans doute le triste sort de Y Aleclrœnas nitidissima. C'est peut-être à cet autre Pigeon, plutôt qu'au Ramier hérissé, que se rapporte le passage suivant, qui est extrait de la Relation du second voyage des Hollandais aux Indes orientales, en iSqS'^^ : crll y a (à l'île Maurice) une multitude d'oiseaux, particulièrement des tourterelles : les matelots en prirent jusqu'à cent cinquante dans une seule après-dinée, et s'ils en avoient pu emporter davantage, ils en auroient pris en la main, ou tué avec un bâton autant qu'ils auroient voulu. 77 L'auteur de cette Relation ajoute que la qualité de la chair de ces oiseaux Taisait trouver mauvaise la cliair du Dronte.
Nous hésitons encore moins à attribuer à la Trocaza Meyeri quelques lignes tirées de la Relation du deuxième voyage d'Estienne van der Hagen^^l Après avoir raconté que les marins de l'expédition furent atteints, durant une relâche à l'ile Maurice en 1 Go 7, d'une indisposition singulière caractérisée par une extrême faiblesse, et avoir rapporté que quelques personnes attribuèrent cette indisposition à l'usage de la chair d'une certaine espèce de Poisson, l'auteur ajoute : cr D'autres ont imputé cet effet à des Pigeons qu'on y mange et qui sont rouges aussi bien par le corps qu'à la queue, ce qui ne peut non plus avoir lieu; car quelques-uns de ceux qui en mangèrent ne furent point malades et ceux qui l'avoient été en jnangèrent quantité après être relevez de maladie et trouvèrent que la nourriture en étoil bonne, t
Ce qui prouve qu'il s'agit bien ici de la Trocaza Meyeri q\, non de r.4/fT-
f^' C'est par erreur que M. (i. llarLiaiih dit (Vôgel Madagascars , p. 2G/i) que des restes [<ii>û\Qi, à! Alectrœnas nitidissima ont été trouvés à l'île Maurice par M. H. Slater. (Voir A. Newton, op. cit., Proceed. Zool. Soc. Loud. , 1 S'y 9, p. II.)
Columba Meyeri Mardi. , Ternminck et Knip, Hist. nat. des Pigeons, t. II, p. 60;
(i. Ilarllaub, \ ôg. Madag. , p. 205, n" 16G; Trocaza Meyeri, Ch. L. Bonaparte, Consp. Avium, t. II, p. 45.
Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux progrez de la Compagnie des Indes, nom. édil. , Rouen, 1 795 , t. II, p. 1 5 y.
f'' Recueil des voyages , etc., 1725, t. V, p. a y».
Irœnas nitidissima, c'est que : i° la Trocaza Mcijeri a le plumage d'une teinte rougeâtre claire, passant au rouge vineux sur le cou, la gorge, le manteau, les flancs et les sous-caudales, et au rouge cannelle sur la queue, tandis que VAleclrœnas nilidissima a le manteau bleu et la queue rouge; 2° dans le passage cité plus haut du Voyage à ïisle de France de Bernardin de Saint-Pierre, il est dit formellement que le Pigeon de l'île Maurice dont il est dangereux de manger la chair nest pas le Pigeon hollandais, mais une deuxième espèce, c'est-à-dire certainement la Trocaza
De cette constatation nous pouvons tirer quelques déductions intéressantes. En elTet, si la Trocaza Meyeri passait, à tort ou à raison, pour une espèce vénéneuse on comprend qu'elle ne devait pas être fort recherchée, tandis que YAkctrœnas nilidissima, dont la chair était sans doute aussi savoureuse que celle du Founingo de Madagascar devait être au contraire l'objet d'une chasse très active. Par conséquent, la dernière était fatalement condamnée à disparaître bien |)lus rapidement que la première.
Les mœurs et le régnne des Aleclrœnas mtidissima devaient être les mêmes (jue ceux des Funingus : ces Pigeons formaient probablement des troupes nombreuses; leur nourriture se composait de fruits, de baies et de graines. Ils nichaient sans doute sur des arbres et devaient avoir des œufs de couleur blanche. Enfin on peut admettre que les jeunes, comme ceux des Founingos, se distinguaient des adultes par leurs teintes noires moins tranchées et les plumes de leur camail beaucoup moins eflilées
") Nous avons trouvé encore dans les Noies manuscrites du docteur Desjardins diverses citations empruntées à Grant et à Van (1er Hagcn qui se rapportent probablement à ia même espèce, mais que nous croyons inutile de rapporter ici, parce qu'elles ne l'ont que répéler ce qui a été dit plus haut et qu'il n'est pas certain (jirclles s'appliquent à la Colombe hérissée.
f'^) Peut-être se nourrissail-olle de IVuils
vénéneux qui donnaient à sa chair des propriétés toxiques.
(3) Voir Flacourtet Alph. Milne-Edwards et Alf. Grandidier, op. cit.
L'un de nous (E. Oustalet, Etude sur la Faune ormthologiqiie des îles Seifclielles , Bulletin de la Soc. philomathique , i8-]8, p. 177) a moniré (pic, chez h; Funingus pulchcrrimus et sans doute chez tous les Funingus, les plumes du camail s'effilaient avec Tàge.
En terminant l'étude de cette espèce, nous ne devons pas omettre de faire remarquer que la démonstration de sa présence à l'île Maurice constitue un fait des plus intéressants : il est prouvé désormais que le type Ftmingus, c'est-à-dire les Funingus proprement dits et VAIectrœnas, était répandu jadis sur toutes les iles Mascareignes et s'y manifestait sous des formes variées, occupant chacune un groupe d'îles ou une île distincte : le Funingus madagascaricnsis vivant à Madagascar; le F. Sganzmi, aux Comores; le F. pulcherrimus , aux Seychelles; VAIectrœnas mtidtssma , à Maurice, et sans doute quelque autre forme à l'île Bourhon. Ces Funingus et ces Akclrœnas, par leurs affinités avec les Ptilopus, rattachaient, plus étroitement encore que ne le faisait le Masccwinus , la population ornithologique des îles Mascareignes et de Madagascar à celles de l'Asie méridionale et de l'Océanie.