LE CANARD DE LABRADOR
(CaMPTOLjEHL'S ladkadorius.)
Planche IV.
Nous n'étudierons pas le Canard de Labrador d'une manière aussi détaillée que le Perroquet mascarin, la Huppe du Cap ou la Colombe hérissée, car il se trouve moins parcimonieusement représenté dans les collections publiques et il a été, il y a quelques années, l'objet d'un travail monographique complet de la part de M. Dawson Piowley Signalée pour la première fois, vers 1785, sous le nom de Pied Duck^^\ par Pennant^'^' qui avait reçu la dépouille d'un individu tué dans le Connecticut par M. Blackburn, cette espèce fut mentionnée, quelques années plus tard, sous le même nom par Latham ^'^^ et sous le nom d'Anas labradoria par Gmelin ^^K Wilson en donna une excellente description accompagnée de figures dans
') Ornithological Miscellati>j , if^77, t. Il, p. 2o5 et pl. LV.
'2' Can.ird bigam''.
Arctic Zoologii, 1786, t. II, p. JjSq, d" 488, figure de fronstipice.
('') A General Synopsis qf Birds, 1781- 1783, (. III, part. 9., p. 697, n" /iG, et Gencr. Historij of Birds, 1821-182/1, t. X, p. 3i8.
t'^' Systcma Naturœ, 1788, t. I, p. 537.
son Oi ndiiologic am(>r>caino^^\ et, à son tour, le grand historien des oiseaux des Etats-Unis, J. J. Audubon, lui consacra une notice illustrée du portrait du mâle et de la femelle dans son grand ouvrage intitulé Birds of Amei'ica^-\ Comme Ch. L. Bonaparte l'avait fait peu de temps auparavant Audubon considéra le Canard de Labrador comme une Fuligule {FuVtgula lahradoria) , tandis que, dans sa Monographie des Canards^'^\ Eyton le plaça dans un genre particulier, le genre Kamptorinjncims , dont le nom fut modifié par G. R. Gray et devint CamptoIalmiis^^\ l'espèce étant appelée Camptolaimiis labradonus. C'est ainsi, ou plutôt sous la forme corrigée par Agassiz^^', Camptolœmm Jahradorius, que le Canard de Labrador se trouve désigné dans la plupart des ouvrages scientifiques modernes. La Fuligula grtsea de Leib ne représente, comme l'auteur lui-même l'a bientôt reconnu que le jeune du Camptolœmus labradonus que l'on trouve encore parfois mentionné sous le nom de Skunk Duck^^^ et de Sand Shoal DucV'^K
Le Canard de Labrador est notablement plus petit que notre Canard sauvage; il ressemble un peu aux Fuligules, tout en ayant des formes moins ramassées, et davantage encore à certains Eiders de petite taille dont on a formé le genre Slelleria. 11 rappelle du reste les Eiders par la nature des plumes des côtés de sa tête, qui sont courtes et veloutées, et par le mode de distribution des couleurs de son plumage, mais il en diffère notablement par la forme de son bec, dont la mandibule supérieure s'élargit vers l'extrémité et se prolonge latéralement en deux lobes arrondis retombant mollement de chaque côté sur la mandibule inférieure. Ces
A merican Ornithology, 1 808 - i 8 1 , t. m, p. iilx et pl. LXIX.
(■^' The Birds of America, S'^ édil. , 18/1 3, t. VI, p. ;3^î9.
The (ien. of /V. Amer. Birds and Syn. of the Species , 1826-1828, Annals of the Lycœum ofNat. Hist. ofN. York, t. H, p. Sgi, n° 337.
A Monograph of the Âtiatida; or Duck tribe, in-i", Londres, i838, p. 57.
A Liai of the Gênera of Birds, 2° ('dil. , 1 84 1 , p. 9.^.
C"'* Nomenclator zoologicus , 18 43, p. 181.
C'' Description of a new species of Fuligula , 18/10 [Journ. of the Acadcmy of Nat. Se. Philadelphia, t. VIII, p. 170).
Note intercalée après coup dans le
texte.
C' Litlôralemcnl Canard -Mouflette. Ce nom fait allusion aux couleurs blanches et noires du pluina}}c, rappelant un peu celles du pelage des Skunks ou Mouffettes.
Canard des la{junes.
lobes assez épais, mais moins résistants que le reste du bec, ont beaucoup d'analogie avec ceux des Hymenolœmus.
Chez les mâles adultes, tels que celui dont la dépouille, assez bien conservée, figure dans les galeries du Muséum, la tête, le cou et la partie supérieure de la poitrine sont d'un blanc pur recoupé nettement par une raie longitudinale noire, courant sur le vertex depuis le front jusqu'à l'occiput, et par un cercle de même couleur entourant le cou. Ce cercle se rattache en arrière à une large plaque noire qui couvre le dos, la croupe et les couvertures supérieures de la queue; la partie inférieure de la poitrine, l'abdomen, la région anale et les rémiges sont d'une teinte moins foncée, d'un brun fuligineux tirant au noirâtre et très finement piqueté et rayé de blanc sur la poitrine et les flancs, tandis que les pennes secondaires, les couvertures alaires et les scapulaires sont d'un blanc pur, La queue, taillée légèrement en pointe, est d'une teinte fuligineuse, tirant au noir, le bec noir avec une large tache triangulaire, d'un jaune orangé à la base, et un liséré de même couleur sur les deux tiers de la longueur des mandibules; les yeux sont d'un brun noisette, les pattes d'un gris cendré clair avec les membranes interdigitales noires et des taches noires sur la face postérieure des tarses.
Wilson assigne au mâle adulte 20 pouces ou cm. 010 de longueur totale et 29 pouces ou o m. 7^0 d'envergure. Le spécimen du Muséum a G m. /190 de long; son aile ployée mesure o m. a 2 5 ; sa queue, 0 m. oqB ; son bec, o m. o/i5, le long du culmen; quant aux dimensions du tarse et du doigt médian, elles ne peuvent être indiquées avec certitude, les pattes, en mauvais état, ayant dû être réparées.
La femelle adulte, qui n'est malheureusement pas représentée dans les collections du Muséum, mais dont nous trouvons des descriptions et des figures dans Wilson et dans Audubon, est plus petite que le mâle et n'a que 0 m. kSo de long sur o m. G85 d'envergure; elle a les côtés du front blanchâtres, le dessus de la tête, le menton et le cou d'un gris cendré, hi partie supérieure du dos d'un gris ardoisé tirant au brun, les ailes marquées d'une large tache blanche formée par les pennes secondaires, le dessous du corps d'un gris cendré parsemé de blanc sale et de brun ter-
reux, les pattes colorées comme chez le mâle et le bec marqué d'une tache cordiforme orangée.
Enfin, dans la livrée du jeune dont M. Dawson Rowley a donné une description d'après un exemplaire du Musée de Liverpool, les teintes sont moins pures; la tête, le dos, le croupion et la queue sont d'un gris brunâtre, les sus-caudales d'une nuance plus foncée, les secondaires en partie blanches, les couvertures alaires et les scapulaires grisâtres, et les parties inférieures du corps d'un gris l)runâtre.
Comme nous l'avons dit plus haut, VAnas labradon'a a été rapproché tour à tour des Fuligules et des Eiders. M. Alfred Newton, dans VOrnithologic de VEncijclopc'die hnlamiiqueS^\ l'a classé décidément parmi ces derniers oiseaux, et M. Dawson Rowley, sans être tout à fait satisfait de la place assignée à l'oiseau dont il publiait la Monographie, n'a pas cru devoir l'éloigner du genre Somatcria. D'après son aspect extérieur comme d'après ce que nous savons de ses mœurs, VAnas lahradorla ne nous paraît cependant pas pouvoir être considéré comme un véritable Eider, quoiqu'il ait certainement des liens de parenté avec ces oiseaux; mais il offre assurément aussi certaines analogies dans la structure du bec avec VHymmolœmus malacorlnjnchm de la Nouvelle-Zélande, auprès duquel Ch. L. Bonaparte et G. R. Gray^^' l'ont placé. En revanche, nous ne saurions admettre le rapprochement déjà indiqué par Ch. L. Bonaparte et exagéré par Gray entre le Camplolœmus labradorius et le Microplems cinereus de Patagonle. Ce dernier est un oiseau de mœurs et d'allures bien différentes^^'.
Il y a une soixantaine d'années, les Canards de Labrador étaient encore très répandus dans le pays dont ils portent le nom et descendaient en hi-
ver le long des côtes du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse, du Maine, du Massachusetts, du New-Jersey, remontaient parfois le cours de
C Encijclopœdia hritannica , c) , l. XVIII , Ornilhologjj, p. 3 -y 5.
Conspectus Anscrum systematicus. Ordo XI, Anseres, Comptes rendus de V Académie des saeiices, iS^G, t. XLIII.
(3' Handlisl of ihc Gênera and Species of Birds, 1871, t. lU, p. 88, n" 10703.
e*' Mission scientifique du Cap Horn , Zoologie, Oiseaux, par E. Ousialet, 1891, p. 2 i 'J cl pl. h.
la Delaware jusqu'à Philadelphie, mais ne dépassaient probablement pas au sud la baie de Ghesapeake D'après le capitaine Hall^^', ils étaient alors aussi fort communs sur la côte septentrionale du détroit d'Hudson, mais ils ne devaient pas remonter beaucoup plus haut vers le nord, et ne s'avançaient pas dans les régions à l'ouest de la mer d'Hudson, comme on l'a dit par erreur ^'^K Les pêcheurs canadiens les prenaient sur les côtes et à l'embouchure du Saint-Laurent à l'aide de lignes dormantes amorcées avec des Moules et on apportait durant toute l'année, mais principalement en hiver, sur le marché de New-York, des douzaines de ces oiseaux capturés, pour la plupart, sur l'ile de Long Island^^'. Cette île et quelques ilôts disséminés le long des côtes occidentales des Etats-Unis et du Canada leur offraient des retraites plus sûres que celles qu'ils auraient trouvées sur les rivages du continent voisin, déjà fortement peuplées et hantées par des carnassiers. Ils y établissaient leurs nids, faits de quelques rameaux d'arbres verts et tapissés intérieurement d'une couche de duvet, comme les nids d'Eiders; ils y élevaient leurs jeunes et s'y livraient, dans les eaux peu profondes, à la pêche des mollusques et des petits poissons marins mais les choses changèrent quand les chasseurs, les pêcheurs et surtout ces terribles chercheurs d'œufs dont parle Audubon se mirent à exploiter les côtes du Labrador, du Massachusetts et du Connecticut. Les nids furent pillés, les œufs enlevés, les parents massacrés sans pitié, et pour les Camplolœmus labradorius les conséquences de cette œuvre de destruction se firent d'autant plus rapidement sentir que ces Palmipèdes étaient d'un naturel confiant qu'ils nichaient à terre et qu'ils occupaient un domaine relativement restreint, n'allant pas, comme d'autres Palmipèdes, se re-
J. J. Audubon, Birdsof America, t. VI, J. J. Audubon, Birds of America, t. VI,
p. .399 et suiv., et G. Dawson Rowley, p. Sag et buiv.; Newton, Encijchp. hrilan-
Ornilhological Miscellanij, t. Il, p. 2o5 et nica, Oniithologi/, loco cit. suivantes. Voir à ce sujet les Scènes de la nature,
G. Dawson Rowley, Ornith. Miscellamj, traduites d'Audubon par Eug. Bazin, Paris,
loco cit. i85'7, t. II, p. 53.
Tb. Nuttall, Manual of Ornilhology, Les cbasseurs les désignaient même
i8'Vi, I.II, p. Z128. pour ce luotil' sous le nom de Fool Birds
'''' .1. P. (iiiaufl, Birds of Ijni/r Ishmd, {liïWoil Comis , Proceed. Acad. Nat. Se Pliila-
i8i6, p. 327. delj/liia, 18C1, p. 2 3 9).
produire dans le voisinage du cercle arctique, mais séjournant dans des régions beaucoup plus accessibles.
A partir de i85o, les apparitions des Canards de Labrador sur les
côtes des Etats-Unis se firent de plus en plus rares et aujourd'hui l'espèce doit être considérée comme tout à fait éteinte. On croyait d'abord que le dernier individu avait été tué dans l'automne de i SSa par le colonel Wedderburn à Halifax Harbour*'^; mais, vers 1866, M. D. G. EUiot obtint un autre spécimen provenant de Long Island, qu'il donna à \ American Muséum of Nahiral His(ory^'^\ et de 1 867 à 1 87/1 sept ou huit individus de la même espèce furent encore tués sur la même île et devinrent la propriété de M. George A. Boardman, de M. J. Akhurst de Brooklyn, de M. J. Wallace, etc., qui les conservèrent dans leurs collections ou les envoyèrent en Europe
Il résulte des recherches minutieuses de M. Dawson Rowley qu'il existe actuellement dans les collections publiques et privées, en Europe et en Amérique, 33 spécimens de Camptolœmus lahradorius. Celui du Muséum d'histoire naturelle, à Paris, a été donné, en 1810, à cet établissement, par M. Hyde de Neuville, qui a enrichi nos galeries de plusieurs espèces intéressantes de l'Amérique du Nord.