‹ Notice sur Samuel Champlain [microforme]Chapitre 2 sur 10 · NÉ A BROUAGE, 15.. —— MORT A QUÉBEC, 25 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

NÉ A BROUAGE, 15.. —— MORT A QUÉBEC, 25 DÉCEMBRE

Je n’ai sur Champlain aucun document inédit, aucun renseignement particulier. Ma curiosité éveillée par l'annonce de la découverte de son tombeau , par l'hommage bien faible , mais pourtant honorable, que lui a rendu un des membres distingués du Conseil général, M. Omer Charlet, en obtenant qu'une inscription indiquât au moins le lieu de sa naissance, m'a fait parcourir les différentes notices dont il a été l’objet. Il m'a paru que toutes avaient puisé, directement ou indirectement, à une source unique, ses voyages. Cette conviction ne m'a pas porté à rechercher celles que je n'avais pas sous la main. L'article que M. de Rossel lui a consacré dans la biographie Michaud, est assez autorisé, assez exact, assez complet pour dispenser d'en écrire un autre. Je l'essaie pourtant. J'ai cru qu'on pouvait, tout en faisant moins bien, extraire des livres de Champlain des détails plus nombreux et plus propres à faire connaître, sinon le personnage historique, au moins l'homme dans notre illustre compatriote.

Il ne faut pas se laisser tromper par ce dernier mot. Certes, un homme né à Brouage et un homme né à la Rochelle sont aujourd'hui des compatriotes, et ils le sentiraient bien plus s'ils se rencontraient au Ganada. Mais il s'en fallait de beaucoup qu'au temps de Champlain cette circonstance éveillât une sympathie trop vive. Je ne pense pas qu'on accuse de partialité favorable ce jugement sommaire quil porte sur les Rochelais : « Mais quoy! sont Rochelois, c'est-à-dire « très-mauvais et désobéissans subjects, où il ny a point de

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«justice : prenez-les si pouvez, et les châtiez » C'est que dans le passé, dans le présent, dans les aspirations, bien des choses séparaient les gens de Brouage et ceux de la Rochelle, Brouage avait toujours été le point d'appui des ennemis de la Rochelle, peuples ou rois, Anglais ou Français; de leur côté, les Rochelais n'avaient pas été tendres pour Brouage : à plusieurs reprises ils avaient attaqué et tenté de combler son pont. Au commencement du XVIF siècle, c'était comme un point d'où l'on pouvait surveiller et attaquer la T.ochelle, que Brouage était l'objet des soins et des projets de Richelieu. Par suite de cette opposition, l'esprit catholique devait être très-prononcé à Brouage, et Champlain est un catholique fervent. La Rochelle était alors plus que jamais la capitale du protestantisme français. Rien pourtant n'a plus contribué à la ruine de Brouage que la chute de la Rochelle. Celle-ci abattue, les puissants du monde n'ont plus eu d'intérêt à maintenir la ville hostile, et l'ont abandonnée aux causes d’amoindrissement qui l'ont réduite où nous la voyons. Enfin les intérêts commerciaux des Rochelais les mettaient en opposition avec la compagnie sur laquelle s'appuyait Champlain. Ce n’est donc pas contre une prévention amicale que j'aurai à lutter en essayant de le juger. J'espère bien n’obéir à aucune.

Bien que Samuel Champlain n'ait raconté que ce qu’il a vu et ce qu'il a fait, il parle fort peu de lui-même en dehors de ces actions, et nous ne savons rien de ses premières années. On sait par lui qu’il était xainctongeois et de Brouage. Aucun de ses biographes antérieurs au XIX:' siècle ne donne la date de sa naissance et ne parle de son extraction. M. Rainguet dit qu’il naquit en 1567, d'une famille de pêcheurs. Si cette double assertion est due à un document précis, comme la position de M. Rainguet porterait à le croire, il n’y a qu'à l’accepter; mais si elle n'est qu'une conjecture, comme pourrait le faire craindre le vague de cette date (1), il ya quelques observations à faire.

(1) Les registres de la paroisse de Brouage ont bien été portés à Marennes, inais ceux antéricurs à 1690 no s’y retrouvent pas et ont, dit-on, péri dans un incendie. Restent les traditions et les registres de notaire, sources fécondes, mais diMiciles à consulter.

Dans l'avis qui précède son Traité de la Marine, publié en 1589, Champlain dit qu'il a passé trente-huit ans de son dye à faire plusieurs voyages ; il place ainsi le début de ses voyages de 1592 à 1594, c'est-à-dire à une époque où il aurait eu de 25 à 27 ans; il n'est pas ordinaire qu'on entre aussi tard dans la carrière maritime, Cela est possible cependant; il est possible aussi, ce qui concilierait tout, que Champlain n'ait pas comrte ses années de noviciat et n'ait daté ses voyages que du moment où il les dirigea lui-même : il n'en reste pas moins quelque chose à éclaircir. Son extraction obscure peut aussi soulever quelques objections. Il s'appelle et on l'appelle le sieur de Champlain, on le désigne d'ordinaire comme un gentilhomme saintongeois; dans la liste des cent associés il est nommé : Samuel Camplenius, eques, ex nauticis præfectis (Je n'ai vu cette liste qu'en latin, dans Ducreux), ce qu'il faut traduire, je crois, par Samuel Champlain, écuyer, capitaine pour le roi dans la marine; mais douze lettres d'anoblissement furent accordées aux membres de cette compagnie, qui désigna Champlain pour commander dans la nouvelle France, et il est trèspossible que ce soit là l’origine de sa noblesse, Lescarhot, le seul, je crois, qui en parle avant ce moment, ne l'appelle jamais que M. Champlein, sans particule. Cette orthographe du nom concorde avec la traduction latine de Ducreux, Camplenius. J'avoue du reste que les qualités de Champlain, quoique très-hautes, me paraissent dénuées de tout vernis d'aristocratie, qu’elles ont quelque chose de bourgeois ; c'est ainsi qu'il blâme dans le sieur de Roquemont ce point d'honneur chevaleresque qui lui fit craindre ce qu’on dirait s'il ne voyait l'ennemi; qu’il met la prudence à se sauver aux rangs des vertus d'un chef, et pourtant son courage est indubitable. D'un autre côté, il devait avoir reçu de l'instruction; car il lut et écrivit beaucoup. A la vérité, il ne ressemble guère plus aux lettrés du temps qu'aux chevaliers, Très-pieux, il ne s'occupe jamais de dogme ni de controverses, il ne cite jamais les anciens ; la différence est saillante, quand on le compare à Lescarbot, son contemporain, qui a vu comme lui et comme lui décrit le Canada; il est difficile pourtant d'admettre que, parti d'un bateau de

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de ue pêche, il eut fait à la fois son éducation de navigateur, d'homme politique et d'écrivain; or il a été tout cela. Une origine si humble ajouterait singulièrer ent à son mérite.

M. Rainguet dit que Ghamplain était, en 1603, armateur à Dieppe. Jd’ignore encore la sour’e de cette indication.

Nous touchons enfin aux renseignements positifs et nous n'avons plus qu’à suivre Champlain lui-même,

Ïl avait servi Henri IV dans ses guerres contre les Espagnols, sous le maréchal d’Aumont, Saint-Luc et le maréchal de Brissac. À la paix il fit un voyage aux Indes-Occidentales, c’est-à-dire en Amérique, et y resta deux ans et demi. À son retour, il se rendit à la cour, remercier sans doute Henri IV dont il avait une pension, pour avoir moyen de s’entretenir près de Sa Majesté. I y rencontra le commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui préparait alors une expédition pour la nouvelle- France. A sa sollicitation, il demanda au roi la permission de l'accompagner ; Henri IV non-seulement lui donna une commission, mais encore le chargea de tout voir pour lui en faire un fidèle rapport : cette mission de confiance prouve à coup sûr des services antérieurs très-appréciés. Champlain partit de Honfleur le 15 mars 1603, sur le navire de Pontgravé, rencontra auprès de Terreneuve des bancs de glace qui lui firent chercher et trouver un passage au sud de celui qu'avait indiqué Cartier : ils découvrirent alors le cap Sainte-Marie et les îles Saint-Pierre. Ils entrèrent dans le fleuve Saint-Laurent, en passant devant l'ile d'Anticosti, et le remontèrent jusqu'à Tadoussac où ils arrivèrent le 26 mai. Montant alors dans un bateau léger qui ne portait avec eux que cinq matelots, Champlain et Pontgravé remontèrent le fleuve jusqu’au saut Saint- Louis, qu'il leur parut hupossible de franchir. Ils se bornèrent à faire une lieue par terre pour voir. le fleuve au-dessus de; la cataracte, puis ils le redescendirent en recueillant tout ce qu'ils purent de renseignements, soit par eux-mêmes, soit par le rapport des sauvages. Ils quittèrent l'Amérique à la fin d'août.

Ce premier voyage ne fut en réalité qu’une reconnaissance des découvertes de Cartier, que Champlain ne dépassa pas : mais il servit à les confirmer et à en rappeler le souvenir:

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il inspira à Henri IV la résolution de fonder une colonie au Canada. Champlain publia de son voyage une carte et un récit détaillé. Lescarbot, qui, en 1608, après avoir pris part à l'expédition de Poutrincourt au Canada, et y avoir été le compagnon de Champlain, analyse soigneusement ce livre, tout en reprochant à son auteur une crédulité trop complaisante aux contes que lui avait faits Prévert de Saint-Malo, et aux prétentions de ceux qui voulaient exposer les mystères de la vie chrétienne aux sauvages, dans une langue qui ne peut pas exprimer de pareilles idées, tout en lui reprochant d'avoir méconnu une partie des travaux de Cartier, reconnaît l'exactitude, la richesse et l’utilité des détails dont il est rempli. Champlain dans la grande édition de ses voyages, ne reproduit pas les récits merveilleux de Prévert, qu'il n'avait du reste donné que pour des on-dit, dont il nommait l’auteur ; mais il semble encore bien sévère pour Cartier, qu’il accuse de s'être trop tôt découragé et d’avoir découragé François I". « D’autres que Cartier, dit-il, eus- » sent bien pu entreprendre cette aflaire, qui ne se fussent si » promptement étonnés et n’eussent pour cela laissé de pour- » suivre l’entreprise, étant si bien commencée. » Les historiens reconnaissent que le reproche n'est pas fondé et le d’autres que lui a bien l'air d’un mouvement de vanité. Je ne pense pas qu'on en trouvât un autre aussi accentué dans le gros livre de Champlain. Il n’y a pas là de quoi le condamner.

Les critiques que j'ai citées indiquent aussi qu'il obéissait dès lors à une pensée qu'il paraît avoir nourrie toute sa vie, le désir de convertir les sauvages au catholicisme. Partout il fait de cette ccaversion le premier devoir des colonisateurs, la source de leur droit; il relève comme une faute, dans les expéditions, le choix de chefs protestants, ce qui n’était pas le moyen de bien planter la foi parmi des peuples qu’on veut réduire ; il est vrai que les luttes entre les ministres des différents cultes ont toujours été un grand obstacle aux missions religieuses, et queces luttes allaient loin dans la voie du scandale, au temps de Champiain. «J'ai vu, dit-il, le ministre et « notre curé s’entrebattre à coups de poings sur le différend « de la religion. Je ne sais qui était le plus vaillant... les sau-

« vages étaient tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, » Les théologiens de nos jours ne sont guère plus d'accord, mais je crois qu'ils ont renoncé à ce genre d'argument. Par suite Champlain est dans ses écrits et fut dans toute sa conduite très-favorable aux jésuites qui, selon lui, dans leur introduction au Canada, « et en toute autre chose, se sont équitablement « gouvernés selon Dieu et raison. » Les jésuites se sont souvepus de ces éloges ; d’autres en ont su mauvais gréàleurauteur. Il est facile de ne pas aimer les jésuites, difficile de ne pas: reconnaître les services qu’ils ont rendus, impossible de ne pas admirer le dévouement héroïque qu'ils ont montré au Canada. Ajoutons que l'antipathie de Champlain pour la réforme ne le rend pas injuste envers ceux qui la suivaient. Il loue franchement les réformés Ghauvin et Demons.

C'est celui-ci qu'à son retour en France il trouva héritier des projets et du privilége que la mort avait ravis au commandeur de Chaste : déjà aussi s'élevaient les plaintes des commerçants auxquels ce privilége interdisait le trafic des pelleteries. Demons, gouverneur de Pons, saintongeois comme Champlain, lui proposa de retourner au Canada. Champlain demanda le consentement du roi, qui lui confirma sa première mission, et s'embarqua à Dieppe au mois de mars 1604. Une société de marchands de Rouen et de la Rochelle faisait les frais de l'expédition ; Dorville, Champdoré en étaient, avec Champlain, les personnages notables, ceux qui à Saint-Croix d’abord, à Port-Royal ensuite habitaient auprès de Demons. Ils choisirent dès-lors leurs rôles, Ghampdoré les voyages par mer, Champlain les explorations par les rivières et par terre. L'expédition souffrit du scorbut, qu’on appelait alors le mal de terre, mais Champlain ne s’en laissa pas intimider ; refusant de revenir avec Demons, il consacra trois années et demie à visiter en détail la côte méridionale de l’Acadie et celles de la baie française entre cette presqu'île, et le continent, jusqu’à quelques lieues au sud du cap Cod, vers les lieux où fut depuis Boston. Ce voyage, dont la description occupe le second livre des siens, n'était encore pour lui qu'une préparation, éloignée du terrain de sa gloire; mais il lui apprenait à connaître et à employer les

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