‹ Notices biographiques du GardChapitre 42 sur 68 · ARCHITECTE · texte numérisé non relu

ARCHITECTE

]\viu de Lvon l'crs l'j'jS Mort à...

fut très probablement sous les auspices des prêtres de Saint-Joseph de Lvon que Jean-Baptiste Raclet, architecte, vint à Bagnols. Quels sont les antécédents de cet entrepreneur : — il ne nous est pas possible de le raconter, puisque Raclet n'est point notre compatriote. Si nous lui consacrons ici quelques lignes, c'est parce qu'il a habité le pays pendant plusieurs années et qu'ayant acquis la confiance des dignitaires de cette époque, on le chargea de travaux importants.

La première fois que son nom paraît dans l'histoire de notre petite ville, c'est en l'année ijyS. On lui donne le titre d'entrepreneur du nouveau compois (i). Les consuls le chargèrent en outre de vérifier si la ligne des maisons construites à la Poulagière était régulière et bien établie ; si les propriétaires ne faisaient point d'ouvertures au nord, sur le cimetière et de déterminer le chiffre exact de la mensuration des maisons. Le

(1) Dans certaines provinces on appelait compois le cadastre, la répartition et le rôle de répartition de l'impôt. — V. art. Cadastre (T. IV, Encijdopédie du XI Xe siècle, p. 208.

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comptable précisa la construction du sieur Chaîne, entr'autres ; laquelle est portée à 92 cannes quarrécs, deux, pans trois quarts, un huitième et un trente-deuxième de pan... Le prix de l'impôt était alors, — hors de la ville, — de i sol 8 deniers par canne (i),

Raclet n'était pas seulement un architecte, un géomètre habile, mais il maniait aussi avec un rare bonheur la plume de l'écrivain et du poète, — à la mode du temps. Nous possédons un imprimé qui date du iq août lyyô, dont voici le titre : « Lettre sur les fêtes de la ville de Bagnols, à l'occasion du sacre de Sa Majesté Louis XVI, écrite par un spectateur étranger et impartial. »

L'auteur raconte ce dont il a été émerveillé dans la petite ville de Bagnols. « Ce sont les jeunes gens de distinction qui ont fait les frais de la fête : le reste de la jeunesse a payé de sa personne. — On éleva, dit-il, dans un vaste champ qui n'est séparé des murs de la ville que par le grand chemin (2^ un pavillon d'une architecture champêtre. Le plan du principal salon étaitun hexagone régulier.... » Ici l'auteur, parlant complaisamment sa langue favorite, entre dans des détails sur le triangle équilatéral, les parallèles et les côtés adjacents du quadrilatère régulier, servant de vaste salle, où l'on avait dressé, pour les dames, une table de cinquante couverts.

« Toute cette construction n'était qu'en charpente, mais l'édifice était recouvert de guirlandes de buis et de lauriers, entrelacés avec les portraits du roi et de la reine, les fleurs de lys, les inscriptions, les lustres, les plaques, de manière que cet ensemble formait, en même temps, le coup-d'œil le plus recherché et le plus champêtre.

(1) Voir page 185 la note A, que nous ilevons à l'obligeance de M. F. Degan, géomètre, notre compatriote et ami.

(2) Nous avons entendu dire aux anciens que la fête eut lieu dans la terre qui avoisino riiùlel du Louvi-e. En face on voyait encore, en 177."), les remparts et les fossés où l'on bâtit peu après des maisons.

RACLET [y()

Cet assemblage D'un goût nouveau, Formait l'image D'un paysage Peint par Watteau.

C'est un treillage.

Puis un feuillage, Puis un arceau.

Là, colonnade, Là, palissade, Ici, berceau.

Là, bagatelles Riches et belles.

Enfants de l'art.

Là, la parure De la nature Simple et sans fard.

« Pendant que la jeune noblesse, qui s'était chargée de cette construction, en dirigeait les travaux, deux jeunes militaires (i), s'occupaient, d'un autre côté, à former, l'un une compagnie de grenadiers et l'autre une compagnie de hussards : la jeunesse qui s'était présentée en foule pour être admise dans l'un ou l'autre de ces corps, répondit si bien à leurs soins et à leurs instructions, que tout le monde fut étonné de voir ces troupes manœuvrer avec toute la précision des corps les mieux disciplinés.

« Ces préparatifs finis, la fête commença le dimanche, i3 août. Elle fut annoncée, dès la pointe du Jour, par le son de toutes les cloches, et par la réunion de tous les instruments militaires. — Les deux compagnies, au nombre de 80 hommes, se mirent sous les armes, et parurent devant l'Hôtel-de-Ville. L'uniforme des grenadiei's était gris, parements, revers et collets rouges, avec la grenade sur la plaque du bonnet. Les hussards avaient veste et culottes blanches, manteau rouge, bordé de fourrure et galons blancs sur le manteau et sur le bonnet. Pendant que ces compagnies faisaient quelques évo-

(1) Sans doute les chevaliers de Vaulx et Pinière de Clavin?

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lutions militaires, tout le corps de ville se rendit à la salle du conseil où chacun se revêtit des marques de sa dignité. On partit de là, en ordre, pour aller à l'église de la paroisse^ les grenadiers précédés de leur corps de musique ouvraient la marche, et les hussards la fermaient ; le corps de ville accompagné de toute la noblesse était au centre, et un peuple immense, qui s'était rendu à Bagnols, de la campagne et de tous les environs, accompagnait ce cortège avec des acclamations réitérées de vive le Roi ! tous les amateurs se réunirent en corps de musique pour la s34iiphonie qui fut exécutée pendant la messe... Un Te Deum fut chanté après les vêpres, au son des cloches, des instruments et de trois décharges de mousqueterie... Une illumination générale qui précéda un feu de joie allumé par M. André-Antoine Reynaud accompagné de tout le corps de ville, de toutes les troupes et de soixante personnes qui portaient des flambeaux, remplaça le jour qui finissait : l'inscription de l'Hôtel-de-Ville, optimo Regiim en désignait le motif.

« Ce fut dans ce moment que les dames de Bagnols et celles d'Uzès, d'Orange, de BoUène, du Saint-Esprit et des châteaux voisins que l'objet de cette fête y avait attirés, se rendirent au pavillon, accompagnées de toute la noblesse et des principaux citoyens de la ville ; elles trouvèrent une table servie avec toute l'élégance et la délicatesse possibles. Elles prirent séance et les cavaliers debout les servirent. Je n'ai jamais vu de coup d'œil plus séduisant ; et les autres étrangers présents à cette fête, n'en furent pas moins frappés que moi.

On se disait :

Est-ce un enchantement?

Est-ce ici Tîle de Cytlière?

Voilà Vénus, assurément, Et voici, très certainement, Les Grâces auprès de leur mère.

Cet enfant beau comme le jour Ne peut être autre que l'Amour.

RACLET l8l

Mais ces divinités au port majestueux, Ces nymphes aux beaux yeux, à la taille légère ! Ce sont Pallas, Diane alla Fîeine des cieux. Pour rendre son hommage au petit-fils des dieux. Tout l'Olympe, en ce jour, est descendu sur terre.

« La gaité et rcngouement furent l"àme de ce repas. On y porta la santé du roi et de la reine... un peuple immense faisait écho. On passa de la salle à manger dans le grand salon, où l'on ouvrit par trois contre-danses le bal qui dura jusqu'au jour et pendant lequel on servit des glaces et des rafraîchissements — une partie des citoyens donnait en même temps, un autre bal dans la salle de l'Hôtel-dc-Ville... Le peuple dansait sous des salles de verdure préparées et où on lui fournit des instruments.

« Le lundi 14, ne présente djautre spectacle public que la marche et l'exercice des deux compagnies. Les jeunes gens qui les composaient manœuvrèrent si bien et avec un air si martial que :

Vous eussiez ci"u voir des héros

Accoutumés à la victoire,

S'arracher des bras du repos

Pour voler au sein de la gloire.

Leurs chefs monti'aient dans leurs regai'ds

Leur àme, leur cœur intrépide,

L'un avait la mine d'Alcide

Et l'autre ressemblait à Mars (f ).

« Il ne lui ressembla pas moins par la galanterie, ajoute Raclet, car il donna ce jour là, aux dames, un concert dans son hôtel, dont plusieurs d'entr'elles firent en partie les honneurs par la beauté de leur voix et par le goût de leur chant.

« Le mardi 1 5, jour de l'Assomption, il y eut offices religieux et procession solennelle... Après, tous les cœurs sensibles jouirent d'un spectacle le plus attendrissant... On avait dressé dans

{l) Pignière de Clavin, maison Colin^ rue llivarol.

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la place qui est fort vaste, une table d'un nombre indéfini de couverts, pour tous les pauvres, tant de la ville, que des environs qui voudraient participer à la joie commune, il s'y en trouva environ deux cent. Ils furent servis par le maire et par les échevins en chaperon (i), ainsi que partout le corps de la ville. Indistinctement, le clergé, la noblesse, les officiers retirés avec la marque, de distinction due à leurs services, la robe, la bourgeoisie, tous s'empressèrent de partager cette uoble gloire. La table était placée au milieu d'un cordon formé par les troupes pour laisser l'espace nécessaire au service... le cercle des dames qui occupaient toutes les fenêtres de la place, et que la Joie qui éclatait dans leurs regards rendait encore plus belles que leur parure, formaient un coup-d'œil ravissant.

(( La générosité des citoyens, dont les abondantes aumônes avaientfourni aux frais de cebanquet (2) se ralluma lorsque les convives curent chanté, les trois couplets suivants que j'avais faits la veille pour contribuer, en quelque chose, à la fête et que toute l'assemblée répéta avec enthousiasme au son des instruments sur l'air de Joconde :

lîannissons d'ici les soupirs,

Les chagrins, la tristesse.

Ne respirons que les plaisirs

La joie et l'allégresse, Chantons en chœur : Vive le Roi,

Vive notre père ; Nous verrons enfin, sous sa loi,

Finir notre misère.

(1) M. André-Antoine Reynaud^ premier consul ; Louis lioux, .Iules Ode, François r»ey (installés le ?> avril). Jules l'ugiiière, avocat au l'ailenienl, juge de la ville et viguerie de llagnols ; Séhasîien Jean, Hipp. Guynel, avocat procureur fiscal en la viguerie; noble François-Joseph Fourchent, Jean-liaplisle iMadier, Louis lioyer, Jules ftrun, Jose|>li Coudeii, J.-I!.-lIenri iMartial, Andi'é Lalont, Simon Martin, Flour, Ladroit, Aymé Genlil, docteur-médecin, J. de tluny, Ch.-Joseph de Rarruel, Jean-Louis Ili'unet de Leuzières, . Barry, Thibaud, Malignon, Alary, Peyret, Benoît, Simon (lombin, Charrier, Massonnet,

(2) 0 tempora, 0 mores !

R A CL ET l83

« On ramassa dans un clin-dVcil de quoi leur donner à chacun une petite somme et de quoi fournir aux besoins des pauvres honteux, à qui on avait déjà fait, le matin, une distribution de pain, ainsi qu'à tous les mendiants qui s'étaient présente's. »

Raclet est impitoyable avec ses vers ! ici, nous les supprimons, mais nous écoutons encore, pendant quelques instants sa narration intéressante.

« Après le souper, on tira un feu d'artifice qui reçut les applaudissements. Les dames voulurent combler la joie du peuple en lui abandonnant le Pavillon ; elles allèrent danser à l'Hôtel-de-Ville. «Ce trait, ajoute Raclet, ne me surprit pas, parce que je sais que : « Les divinités sont si bonnes ! »

(( Ce bal termina la fête, pendant laquelle il n'est pas arrivé le moindre désordre : grâce aux sages mesures prises par M. le Maire et par les deux commandants des compagnies... Le respect du peuple fut son véritable frein... Les troupes licenciées eurent, le mercredi au soir, leur part des réjouissances dans un souper où les deux compagnies étaient à une même table. « On banqueta longuement aux cris répétés de l'ire le Roi, et après le souper, ils donnèrent un bal général où régna la plus grande gaieté et après ce bal, un feu d'artifice à leurs dépens... »

Les réjouissances du l'i août coûtèrent à la ville loo livres. Les consuls empruntèrent cette somme aux recteurs et administrateurs de l'hôpital, par acte M'' Constant, notaire, le 27 août. Cet emprunt fut insuffisant puisque le feu d'artifice en absorba la plus grande partie.

Comme le lecteur a pu s'en convaincre, l'aimable architecte eut un beau début à Bagnols : les dames durent raffoler de lui ; la noblesse, l'administration locale eussent été ingrates, si elles n'avaient tout d'abord accordé leur sympathie au galant homme qui, venu parmi elles, chargé du travail ingrat d'ar-

pcnter et de chiffrer la valeur des terres, se révé.lait comme un narrateur fidèle doublé d'un versificateur parfumé.

Raclet en 1776 était déjà chargé de faire le plan et le devis du Collège : il s'en acquitta à la satisfaction générale. On fixa ses honoraires à r2o livres, et ce furent Mesdemoiselles Jeanne d'Isnard et Marguerite Roux, dames directrices de la confrérie de la Miséricorde établie à Bagnols, qui prêtèrent la somme.

C'est encore Raclet qui surveilla les travaux du pont de Pijaudon et ceux de la rue du Ruisseau, car en cette année 1778, les parapets étaient abattus, au point que la voie publique se trouvait encombrée.

L'artiste lyonnais, logé à l'Hotel-de-Villc, devait se plaire à Bagnols : il était sympathique à la population et les consuls reconnaissants ont , maintes fois , sollicité la bienveillance du conseil pour faire accorder à Raclet des indemnités par suite d'un surcroît de travail et à cause même d'une maladie dangereuse qu'il contracta en s'occupant des intérêts de la communauté.

Mais vinrent plus tard des démêlés avec le conseil de ville. La communauté était en souffrance du long retard appor-té par le géomètre à livrer son compois, pour la confection duquel il avait un bail de quatre ans. Une délibération du 26 décembre 1777 fait ressortir l'état des esprits, à cette époque. On accusait Raclet de négligence : il s'absentait souvent, et pendant longtemps , il s'occupait d'autre chose que de son travail promis ; — peut-être était-il trop poète pour faire des chiffres ? — En un mot la ville s'adressa à l'intendant du Languedoc et intenta un procès pour obtenir de Raclet des dommages et intérêts.

Le public pensait Juste : soyez d'abord sérieux, exact et ponctuel, puis vous ferez des petits vers à vos loisirs.

Le compois fut payé 2,400 livres, qu'il fallut emprunter aux Récollets, mais la somme étant insuffisante, on obtint du sieur Louis Passe un prêt de 800 livres qu'on donna au géomètre à titre d'indemnité.

RACLET l85

Ce travail ne fut pas cependant achevé par Raclet lui-même, puisque nous trouvons que le (3 mars 1785, le conseil alloua une gratification de 2,000 livres aux sieurs Astier et Ve3Tenc, substitués au sieur Raclet, comme bailliste pour le nouveau compois. Le lyonnais avait fait attendre la ville pendant treize ans !

La Bibliothèque-Musée possède de Raclet un grand et beau travail, c'est le cadastre qu'il fit en 1784 pour le prince de Conty. Ces deux énormes volumes in-folios, solidement reliés et ornés d'agrafes et de c\ j.is de cuivre, sont dûs à la libéralité de M. Félix Saurin, maire de Bagnols en 1868, qui les tenait de son grand oncle, M. de Roussel, intendant du prince (i).

Que devint notre géomètre ? Où donc le gracieux poète de 1773 est-il allé, depuis, roucouler ses petits vers aux divinités m3^thologiques ? Il dut vivre assez, croyons-nous, pour voir révolutionner sa littérature, et pour se résigner à abandonner tant de mignardises surannées, quand la grande voix de la patrie entonnait l'hymne de la délivrance.

(1) V. Annales hist. de Bagnols.

NOTE

(A) Les mesures usuelles - à cette époque — oflVaient uue diversité aussi bizarre (ju'iiicommode.

Elles variaient d'un lieu à un autre, quelquefois dans la même ville ou sur le territoire d'une même commune.

Ainsi, dans le Gard, il y avait plusieurs unités de surface : la canne carrée de Nîmes, celle de Montpellier, celle tV Arles: sans compter la toise carrée.

A liagnols c'était la canne cari'ée do Montpellier qui formait la base des mesures de suiface ; elle valait omq.949.701 .884.U31 et se subdivisait en huit

cannes-pans, valant chacune 0'"'l.4!)3.712.735

et en soixante-quatre cannes-menus valant chacune 0""l.OGI ,71 i.091

La maison Chaîne représentait donc une

superlicie bâtie de 92 cannes carrées = 363m34

2 cannes-pans — OmQS

de cannes-pans, soit 29 = O^IS

/il U de \ 4 8 ' 32 /

Ensemble 364'"80

Elle ét;iit imposée à raison de 1 sois deniers par canne carrée, (soil 0'.0823"') pour une somme de 7 fr. 47 c.

Aujourd'hui, cette même surface bâtie est imposée sur le pied de 0"'059.1)"2 par mètre carré, soit pour les 364™. 80 une somme de 21 fr. 45 c, à laquelle s'ajoute la contribution sur les portes et fenêtres, non encore inventée du temps du bon Raclet.

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