REY
acheter des bijoux et une pacotille d'objets de menu commerce et se mit en route. La mer ne lui fut point favorable. Après avoir essuyé une tempête qui mit l'équipage et la cargaison en danger, le vaisseau qui portait notre intrépide fantaisiste fut attaqué par des corsaires ; combat acharné, vaisseau capturé, marchandise pillée : Rey abandonné avec bon nombre de matelots ou de passagers resta sur le navire : on le crut mort... Après cette catastrophe, comment parvint-il à Saint-Domingue ? nous l'ignorons. Seulement, en nous contant ses aventures et ses exploits, le vieux Rey souriait au souvenir de ces belles années. Le voyageur fut accueilli par ^L le comte de la Luzerne, alors gouverneur de Tile : son caractère heureux, gai, liant, l'avait bientôt fait prendre en affection. Déplus, le jeune négociant possédait, comme musicien, un talent remarquable, et la famille du gouverneur s'était émue en le voyant un jour s'emparer avec enthousiasme d'un violon qui était à sa portée et s'empresser d'exécuter brillamment un grand air de Gluck.
Dès lors, Rey fut invité k donner des leçons au jeune fils du comte de la Luzerne. Des familles françaises se disputaient la faveur de l'intimité du virtuose : et parmi les maisons qu'il fréquenta le plus assidûment, il citait celle de Madame veuve Nougaret, dont la jeune fille, aussi vertueuse que belle, devait, espérait-il, devenir sa compagne.
Les années s'écoulèrent pour lui avec une rapidité désespérante, tant il était heureux et ravi d'un bonheur qui lui sembla it devoir s'éterniser ! un concours de circonstances força notre compatriote à retourner en France ; la vie d'artiste n'était point assez lucrative pour ses beaux projets d'établissement. Il fit voile vers l'Europe : Madame Nougaret lui avait confié un trésor : son jeune fils, que M. Rey devait placer dans une maison d'éducation. L'ami dévoué remplit religieusement son mandat et veilla comme un père sur Tenfant chéri.
Tout semblait sourire à François Rey, et il caressait les plus douces espérances, lorsque arriva d'Amérique une nouvelle qui faillit lui faire perdre la raison : l'ile de Saint-
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Dominguc était en feu, les hommes de couleur révoltés proclamaient leur indépendance ; on pillait les maisons des planteurs, les nègres massacraient les colons français. Madame Nougaret et sa fille avaient été égorgées (1791). Comment Rey put-il supporter ce coup fatal !
Les temps étaient orageux et la tourmente révolutionnaire venait de se déchaîner sur la France ; Rey se fit soldat. Nous trouvons que dès le i3 avril lyg'i il était nommé capitaine au S™'' bataillon des volontaires du Gard et que le 2S juillet suivant il obtenait le grade de chef de bataillon. Le commandant fit la campagne des Pyrénées-Orientales : dans la plaine de Perpignan, il fut blessé à la jambe gauche le 22 septembre de la même année 1793.
Le 17 octobre 1795, Rey passe à la 7'"'-^ demi-brigade provisoire d'infanterie de ligne (i). Il allait quitter les côtes d'Espagne pour se rendre à l'armée des Alpes et d'Italie. La vie des camps, les événements imprévus, les périls de sa nouvelle existence ne lui faisaient point oublier tout ce qu'il avait perdu à Saint-Domingue. L'image de sa fiancée rayonnait maintes fois dans ses souvenirs.
Un jour, à Cette, abandonné à toute l'amertume de ses regrets, il suivait tristement les côtes de la mer, lorsque une jeune fille lui apparut. Rey fut frappé de la ressemblance de cette belle inconnue avec Mademoiselle Nougaret, et dès cet instant il résolut de demander sa main. Peu de jours après, le commandant se présenta à la famille d'un officier de marine, très honorable d'ailleurs, mais dont la fortune n'était point en rapport avec la sienne. Rien n'arrêta un enthousiasme qui chez lui augmentait à la découverte de chacune des perfections chez celle dont il sollicitait le bonheur de devenir l'époux. Le commandant fut agréé, et le 9 septembre 1796, il épousait,
(1) Par décret de janvier 1 79i, rinfanterie fui formée en demi-brigade. Chaque demi-brigade était composée d'un liataiilon des anciens l'égiments debgneel de deux bataillons de volontaires.
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lui officier supérieur plein d'avenir. Mademoiselle Hélène- Suzanne Herpin, jeune personne aussi pieuse que distinguée, mais sans fortune (i).
Suivons le commandant Rey dans sa vie militaire. Du lo novembre 1796 jusqu'au 24 Janvier lyqS, il fait les campagnes des bords du Riiin ; il suit le général Bonaparte en Italie. Depuis le 20 janvier 17Q7, il venait de passer à la 23""'^ demibrigade légère rz\
On raconte qu'en 1800, lors de l'entrevue à Milan du premier consul et du pape Pie VII, il y eut un jour une grande revue de troupes. Bonaparte remarquant le bataillon du commandant Rey dont les manœuvres étaient irréprochables de précision et les soldats, d'une tenue parfaite, fit publiquement Téloge du chef de cebataillon. Rey fut, lelendemain, invité à diner chez le général ; il pénétrait déjà dans la salle d'apparat : parmi les couverts et les places modestes il cherchait vainement son nom inscrit. Désappointé de ce qu'il croyait n'être qu'un oubli ; le commandant s'apprêtait à sortir lorsque un officier d'ordonnance l'engagea à poursuivre ses recherches et à remonter vers le centre de la table. En effet, sa place était au milieu des généraux et en face même de celle de Joséphine. L'épouse du général Bonaparte lui fit bon accueil : elle prenait soin de recommander l'heureux convive cà ses illustres voisins : « Soignez le Commandant, disait-elle, le Premier Consul a été très content de lui : il en a parlé avec éloge au salon. »
Rey était un homme aimable, très heureusement doué : l'originalité de son caractère, sa franche gaité, son instruction quelque peu encyclopédique faisaient rechercher l'intimité de
(1) La conduite du commandant Rey est digne d'éloges. On dit que jusqu'à son dernier jour il ne cessa d'enloui-er les parents de sa femme : Guillaume Herpin et lîose Villaret, de soins touchants et d'une déférence profonde à l'égal d'un Jils pieux et dévoué.
(2) Devenue 23"'e régiment d'infanterie légère.
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ses relations ; à son tour, il s'attachait, lui, profondément à ses amis. Il était dans le 23™" de ligne tellement aimé de ses collègues qu'il préféra conserver son grade de commandant plutôt que d'accepter le poste éminent de colonel dans un nouveau corps. Il n'y avait pas lieu de s'étonner de ses succès; c'était une époque où tant d'officiers même illétrés, atteignaient au grade de général : le ministre de la guerre facilitait l'avancement des sujets instruits et d'une bravoure éprouvée.
En i8o5 et 1806, Rey fit partie de la Grande-Armée : on connaît les exploits de ces troupes jusqu'alors invincibles, leurs victoires mémorables à Austerlitz, à léna, et les noms illustres de cette époque glorieuse : Ney, Bernadotte, Soult, Lannes, Augereau, Murât... (i).
En 1807, le commandant était en Allemagne, à Eylau, à Friedland, et le 18 août 1808 ne pouvant continuer son service à cause des blessures qu'il avait reçues pendant de longues années de combats, il dut prendre sa retraite. C'est à cette époque qu'il revint dans son pays natal, et qu'il commença le cours de cette existence douce et enviée qui n'a du prix qu'aux yeux des sages ou des hommes désillusionnés de toutes les séductions d'un monde futile. Il vécut paisiblement jusqu'en
1814. Les splendeurs de Tempire ne le séduisirent point : partisan enthousiaste des principes de 8q, Rey avait pris goût à la République, depuis qu'il avait vu tant de rois, répétait-il gaiement avec le poète chansonnier. Mais après le i*^"" mars
181 5, au retour de l'ile d'Elbe, le général Gilly se souvenant de l'ancien patriote de Connaux, nomma François Rey, commandant de place à Aiguesmortes.
A la seconde Restauration Rey jugea prudent de se cacher :
(1) Nous ne pouvons rappeler froidement cette grande épopée de l'Empire, bien (jue la guerre de conquête (trop souvent injuste) nous soit antipathique. Il y a toujours un côté séduisant dans ce que l'on appelle la gloii'e militaire. Cependant nous préférerions mille fois voir les sommes considérables destinées à entretenir nos armées, employées à des fondalionsplus utiles au bien-être des masses.
la réaction ro^yaliste était toute puissante en P'rance et partilièrenient dans nos contrées. Les bonapartistes (i) eurent à souftrir et expièrent leur attachement aux idées libérales et à l'empereur déchu.
Au village, le calme semblait se rétablir pendant cette période de quinze années de Tère bourbonnienne. Re}^ était revenu à ses travaux préférés, lorsque l'orage éclata de nouveau en i83o. Le commandant Rey arbora, le premier, le drapeau cher à ses souvenirs. On le nomma maire de Connaux, il déploya dans l'exercice de ces fonctions honorables toute l'activité dont il était capable. Connaux lui est redevable de nombreuses et importantes améliorations : nous ne citerons que le partage des Côtes : morcellement d'un terrain communal, alors en friche et rendu aujourd'hui à la culture. Afin d'arriver à ce but, rien ne fut négligé, Rey entreprit à ses frais, un voyage à Paris pour plaider, lui-même, au ministère, la cause de ses administrés ; ses efforts furent couronnés d'un plein succès.
Peu d'années après, son vieil ami Bazile Gensoul lui succéda à la mairie. Le libéral de iS3o dût céder la place au chef du parti légitimiste : les deux compatriotes n'avaient plus entr'eux d'autre trait d'union qu'une conformité d'âge et de goûts artistiques, Rey était populaire ; son intarissable générosité en faisait un tj^pe distinct. Les pauvres avaient la plus large part de son revenu. A sa mort, le (3 août 1840, il ne possédait que sa maison et son atelier (2). Le commandant Rey conserva jusqu'à son dernier jour cette sérénité d'humeur si précieuse dans le commerce habituel de la vie et si rare chez les hommes qui ont contracté de longue date l'habitude du commandement. Aussi la mémoire de cet homme de bien, serviable et affectueux,
(1) On confondait sous ce nom tous ceux ((ui n'élaient pas ardemment attachés au parti de Louis XVIII.
(2) L'atelier de M. Rey fut acheté à vil prix. Albau Broche qui l'obtint pour la somme de 800 francs, le revendit à des amateurs étrangers.
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a-t-elle été bénie par ses compatriotes et surtout par tous les nécessiteux de la commune qu'il se plaisait à soulager assidûment.
Rey perdit ses enfants en bas-âge \ sa compagne, de vingt ans moins âgée que lui , mourut à Connaux le 3o octobre