‹ Notices biographiques du GardChapitre 45 sur 68 · LITTÉRATEUR · texte numérisé non relu

LITTÉRATEUR

Né à Bagnols le 26 juin ij53 Mort à Berlin (Prusse) le 11 avril 1801

I dans le monde les hommes brillants obtiennent plus de succès que les hommes utiles, c'est qu'on se laisse trop souvent séduire par la forme et que l'on recherche très peu le fond. Le plus grand nombre s'incline, comme ébloui, devant la trace lumineuse d'un rayon de gloire et peu de gens se soucient de mesurer la profondeur d'une source de bienfaisance et de charité. Osons le dire, ici, hautement : nous préférons le travailleur humble et modeste aux héros des batailles, aux illustrations de la science et des arts... et pourtant, ces différentes natures d'hommes sont nécessaires pour former une société parfaite. Rendons loyalement justice à chacun d'eux.

L'homme dont nous allons essayer d'esquisser la vie mondaine ou recueillie, passe aux yeux de tous, pour la première célébrité bagnolaise. En effet, il n'y a pas de dictionnaire géographique qui, en citant Bagnols, n'ajoute : « Patrie de Rivarol, » Quel était donc ce personnage si renommé à la fin du siècle dernier ?

Ce fat un beau parleur, un causeur spirituel, un épigramma-

IC)6 NOTfCES r.IOGRAPHIQUES

tiste éblouissant, comme l'a appelé Lamartine ; ce fut, au dire de Voltaire, lui-même : « le Français par excellence. «

On a beaucoup écrit sur cet homme aimable, tout à la fois philosophe, littérateur, poète et écrivain distingué. Il a laissé de nombreux ouvrages, (des opuscules plutôt^ traitant différents sujets, tantôt sérieux, tantôt futiles ; plus satiriques qu'élogieux mais toujours étincelants d'esprit. Rivarol, nous le savons, n'est point un écrivain de premier ordre ; toutefois, son œuvre reflète d'une façon précise son époque, son siècle et le milieu où il a vécu. A cause de son esprit plus sarcastique que méchant, Rivarol eut peu d'amis sincères, mais il comptait, parmi les envieux et les jaloux, de nombreux ennemis acharnés. Son existence s'est écoulée au milieu des délices de certaines intimités et dans les angoisses de l'imprévu. Il a goûté des jouissances sans nombre mais incomplètes : il a subi des châtiments cruels infligés à son amour propre froissé et à sa vanité excessive.

D'où venait ce beau jeune homme, plein d'enthousiasme et de distinction, dont la figure gracieuse et le charme de toute sa personne provoquaient la plus vive sympathie ?

— Il se nommait : comte de Rivarol. A peine sorti de sa province, en 1774 (i), on le voyait à Paris, vivant déjà au milieu de gentilshommes, d'artistes, de philosophes et d'érudits. Son entrée dans le monde fut presque un événement. « Présente dans un salon, il y est remarqué le premier jour, admiré le second et célèbre le troisième, disait-onde cette étonnante personnalité. »

Rivarol, Antoine, naquit à Bagnols (en Languedoc), le 2(5 juin 1753, de Jean-Baptiste, fabricant de soie et de Catherine Avon, de Laudun (2).

(1) A la lin de 1774, il descendit à l'iiôtel d'Espagne, où il se lit appeler le chevalier Déparcieux, se disant de la famille du savant mathématicien ; un neveu de son compatriote le força à reprendre son nom de Rivnrol.

(2) Marié le 2() septemhie 1752^ son père était fils d'Antoine, inibcrgisie, et de Jeanne lîonnet (Arcli. de Dagnols). 11 y a lieu de douter qu'ils aient pu faire élever leur lils, Jean-Daptiste, à Paris, mais hien plutôt à Bngnols, chez les pères Josépliites.

On citait Jean-Baptiste, son père, comme un liomme instruit : il avait, disait-on, étudie' les belles lettres à Paris. Après avoir lui-même, tenu, rue des Peyrières (i), une auberge, qu'il se vit forcé de fermer, parce qu'il lit payer soixante livres, un bouillon, à un voyageur inconnu (2). Il dut utiliser ses talents littéraires et réunir autour de lui, quelques élèves auxquels il enseigna la langue latine (3).

Comme le prétendait son fils Antoine, Jean Rivarol était-il noble : descendait-il de la Casa Rivarola, maison illustre originaire de Parme (4' ? Nous ne saurions l'affirmer : les titres de noblesse ont été tant de fois malicieusement contestés à

(1) Aujourd'hui rue Rivarol, Uo 25.

(2) On raconte qu'un voyageur lit arrêter sa chaise à l'auberge des Trois Pigeons, et qu'il demanda un potage : l'hôtelier rançonna l'inconnu et lui fit payer soixante livres. Arrivé à Nîmes, le personnage qui n'était autre que le sous-intendant de la Province, donna des ordres pour faire fermer l'auberge de Rivarol.

(3) L'auteur de ces notices conserve encore les cahiers d'éludé de son père Pierre Alègre. Ce sont des versions tirées des Odes d'Horace et de l'Enéide de Virgile. . . le dernier des élèves de Rivarol vivait encore en 1871.

Rivarol avait maiié une de ses filles avec M. Faguet, professeur au collège de Bagnols.

Aux ar!;hives de Bagnols^ nous lisons qu'en 1773 Jean Rivarol fut nommé inspecteur des travaux du pont de Pigeaudon ; que le 2 messidor an 11, il était chargé de recevoir les déclarations dos propriétaires pour las fourrages, destinés à l'approvisionnoment de l'armée des Pyrénées-Orientales, et que le 1 Thermidor suivant, par arrêté du Salul public, il est chargé de l'assainissement, embellissement et amélioration des communes du canton.

[I) Et dont les descendants^ alliés aux plus grandes familles d'Italie, de Sicile, de Corse et d'Espagne, ont vécu soit à Gênes, à Chiavari ou à Madrid.

Les armes des Rivai'o! étaient un leone d'oro in campo verniglio. Lorsque en lit)!) l'empereur Maximilien 1, logea à Chiavari chez Gr. Rivarol, le prince octroya le titre de comte Palatin et l'aigle impérial couronné.

Des recherches furent faites par André Justet, employé à l'intendance^ alors à Vintimille.

Rivarol a toujours prétendu que son père, après les guerres de la succession s'établit à Nîmes vei's 1720, qu'il y épousa une cousine de Déparcieux, et (pi'il vint à IJagnols acheter l'aulierge des Trois Pigeons. — Il est à remanpicr que le nom de Rivarol et Rouvetjroii, forme de l'idiome populaire, apparaît sur les registres de l'état civil jusqu'à la date do 1(130 où un Rivarol est dénommé voiturier.

Tccrivain. Tout le monde sait que ce fut en en faisant un étalage immodéré qu'il s'attira beaucoup d'ennemis (i).

Le jeune Antoine montrait les plus heureuses dispositions pour l'étude. Son père, après l'avoir confié momentanément aux Joséphites, de Bagnols, qui en firent un capélané, le plaça au séminaire de Sainte-Garde, à Avignon : c'est là qu'il prit le petit collet. Mais la fortune de Jean Rivarol, peu en rapport avec l'espérance qu'il avait en l'avenir de son fils était tellement modeste que l'aubergiste se vit dans la nécessité de suspendre l'envoi, jusqu'alors régulier, de sa pension alimentaire. L'élève allait, à regret, quitter l'établissement lorsqu'il se hasarda à confier ses peines à l'évêque de Cavaillon. Mgr des Achards de la Baume touché de sa candeur et de sa franchise rassura l'enfant, et lui promit de se charger du soin de pourvoir à ses besoins, l'évêque charitable tint parole (2).

L'abbé Rivarol avait résolu de se rendre à Paris. Quelques biographes ont avancé qu'à sa sortie du séminaire, il désirait se faire soldat; qu'après avoir bientôt abandonné la carrière des armes, il s'était arrêté à Lyon, où il entra, comme clerc, chez un procureur. Ces deux professions n'étaient point dans les gOLits du futur littérateur : un instinct secret le poussait vers la capitale.

(1) Voir les ôcrits de Cliampfort, de Chénier, de Cliampcenetz. .. Rivarol parlant un jour de la Révolution, s'écriait dans un salon : « nous avons perdu nos droits !» M. de Créqni disait à voix basse : « nous avons ! . . Eli Ijien ! reprit Rivarol, qu'est ce que vous trouvez de singulier dans ce mot ? — C'est votre pluriel que je trouve singulier, répondit M. de Créqui. »

(2) Mgr Louis-Joseph Crispin des Achards de Lahaunie, d'Avignon, était un prélat cité comme un luodHe de honte et de douceur apostolique, il donnait tout aux pauvres. Ce saint évècjue mourut à Lyon en 1793. Après avoir été prévôt du chapitre méiropolitain d'Avignon, il fut nommé par le pape Clément XIII au siège de Cavaillon, et sacré à Rome le 21 février 1761 . L'œuvre de Sainte-Garde, dont le premier .supérieur généi-al fut M. de Salvador qui fonda à Avignon le séminairede la congrégation, était un élahlissemenl dans lequel, comme à Saint- Charles, on enseignait la philosophie et la théologie. Ces séminaires furent admis comme académiques par l'Université d'Avignon : leurs auditeurs pouvaient y prendre leurs grades, A répoijue où liivai'ol était élève, le supérieur était M. Lamherlin. — Nous devons ces détails à l'ohligeani^e d'un érudit Avignonais : M. lahhé Correnson.

On raconte que peu après son arrivée, se promenant au jardin du Luxembourg il fut attire par un groupe de curieux qui regardaient une méridienne nouvellement tracée sur la façade du palais. Chacun hasardait son opinion et faisait parade de science. Surpris d'entendre tant d'erreurs émises, souvent avec outrecuidance ou fatuité, le jeune méridional prit la parole et développa la théorie du gnomon. Ses explications sur les lignes droites et les courbes, sur le retour périodique du soleil à tel point précis, sur l'heure sidérale et le temps mo3'en, tout était dit avec une clarté et une facilité telles qu'après la démonstration la foule battit des mains et remercia le savant inconnu.

En ce moment Rivarol se sentit frappé légèrement sur l'épaule, il se retourna et vit un vieillard de petite taille, à l'œil vif et pénétrant, à la physionomie intelligente qui lui dit : — • C'est très-bien. Monsieur l'abbé, je vous félicite sur la manière dont vous avez traité une c^uestion à laquelle vous n'étiez probablement pas préparé : vous destinez-vous à la science ? — ■ Monsieur, permettez-moi de vous remercier d'abord de votre bienveillance ; quant à mes projets à venir, vous me voyez encore incertain ; je suis venu à Paris, espérant me faire une place dans le monde. J'avoue cependant que mon esprit penche plutôt vers la littérature que vers les sciences exactes.

— Mais, répond le petit vieux, j'aime aussi beaucoup les lettres : venez me voir ajouta-t-il en lui présentant son adresse, je serai enchanté de vous donner des marques de l'intérêt que vous m'inspirez : c'est moi qui ai fait construire ce cadran solaire, je suis d'Alembert (i). »

Dans les salons du savant encyclopédiste, Rivarol fit connaissance avec plusieurs célébrités contemporaines. Ses admirateurs ont recueilli les bons mots, les traits piquants dont il était prodigue et qu'il répandait avec une sorte de fatuité trop

(1) Extrait, des Mémoires de M. Victor de liaunieforl, qui a raconté le même fait en vers éléiïants.

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rarement dissimulée (i) : nous en donnons ici un choix varie parmi tant d'autres :

— C'est à Paris que la providence est plus grande qu'ailleurs.

— Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe.

— Delille est Tabbé Virgile.

— Il n'}' a rien de si absent que la présence d'esprit.

— Le mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments.

— Les nobles d'aujourd'hui ne sont que les mânes de leurs ancêtres.

— C'est un terrible avantage que de n'avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser.

— ■ Voltaire a employé la mine de plomb pour Tépopée, le crayon pour l'histoire et le pinceau pour la poésie.

— J'aime mieux Racine que Voltaire, par la raison que j'aime mieux le jour et les ombres que l'éclat et les taches.

— Lire Barème, écouter Arnaud et mal dîner, voilà ce que je léguerai à mes ennemis.

— • M"''' de Staël est la bacchante de la Révolution.

— Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même d'une bonne action.

— Le chat ne nous caresse pas, il se caresse à nous.

— L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

— Champcenetz : c'est mon clair de lune.

— L'avare est le pauvre par excellence ; c'est l'homme le plus sur de ne pas être aimé pour lui-même.

— L'envie qui parle et qui crie est toujours maladroite, c'est l'envie qui se tait qu'on doit craindre.

— ■ L'or, semblable au soleil qui fond la cire et durcit la boue, développe les grandes âmes et rétrécit les mauvais cœurs.

— Les proverbes sont le fruit de l'expérience de tous les

(1) Il a (''(é publié une biochure, Rlvaroliami, (jui eu coulieul un très gi'and nombre. Voir le volume qui parut sous le litre : Œuvres de Rivnrol, études sur sa vie et son esprit, par Sainle-Deuve, Arsène Houssaye, Aimand Malitourne, — Maximes e( pensées, p. 41. Édit. P. Didier^ \H52,

peuples, et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules.

— L'homme passe sa vie à raisonner sur le passé, à se plaindre du présent, à trembler pour l'avenir.

— Ceux qui empruntent les tournures des anciens auteurs pour être naïfs, sont des vieillards, qui, ne pouvant parler en hommes, bégaient pour paraître enfants.

Rivarol disait des vers de François de Neufchàteau : c'est de la prose à laquelle les vers se sont mis.

— Sur Brigand-Baumier qui avait écrit contre lui : — il m'a donné uu coup de pied de la main dont il écrit.

— Il disait du Chevalier de P. d'une malpropreté remarquable : « Il fait tache dans la boue.

Et dans un autre ordre d'idées :

— Quand le peuple est plus éclairé que le trône, il est bien près d'une révolution. » C'est ce qui arriva en 1789, où le trône se trouva éclipsé au milieu des lumières.

— Les vices de la cour ont commencé la Révolution, les vices du peuple l'achèveront.

— Le corps politique est comme un arbre : à mesure qu'il s'élève il a autant besoin du ciel que de la terre.

— Tout état, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux, qui a ses ancres dans le ciel.

— • Il faut au peuple des vérités usuelles et non des abstractions.

— Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés, et plus ils seront libres ; ses successeurs ont dit au peuple que « plus il serait libre, plus il serait éclairé -, » ce qui a tout perdu.

— Les peuples les plus civilisés sont aussi voisins de la barbarie que le fer le plus poli l'est de la rouille. Les peuples, comme les métaux n'ont de brillant que les surfaces.

— ■ Pour empêcher les horreurs d'une révolution inévitable, il eut fallu la faire soi-même.

— La sottise mérite toujours ses malheurs,

Nous nous sommes souvent demandé comment Riv^arol, dans sa jeunesse, avait su développer les facultés de son esprit naturel : un esprit allié à une érudition profonde et à l'art de bien dire ? — Voici, selon nous, la réponse.

Cette partie de la nation française, au cœur de laquelle le sang des vieux gaulois bouillonne encore, les méridionaux enfin, sont renommés comme un type accentué.

L'instruction aidant, la culture de leur belle intelligence se développe et certains hommes du midi se sont distingués à Paris même, à ce foyer de la science, de l'art, de la pureté de goût et du charme de la sociabilité. Il nous serait facile de citer plus d'un nom célèbre. Pour Rivarol, nous croyons avoir trouvé l'origine de ce développement simultané du g'oût et de l'esprit, du tour piquant de ses pensées profondes, toujours imagées, toujours incisives. A ceux qui ne connaissent que son œuvre, Rivarol semble avoir dû passer de longues journées à lire les classiques anciens et modernes, à se nourrir de leurs écrits substantiels, à butiner le miel exquis des uns, à s'assimiler la forme épigrammatique des autres ; pour nous, il nous est difficile de croire que notre compatriote ait été assez travailleur pour avoir mené cette tâche à bonne fin \ Antoine était aimable et léger tout à la fois, même dans sa ville natale il recherchait passionnément les plaisirs et les joies frivoles.

A quelle source a-t-il donc puisé, sans etlbrts ? nous étions jaloux de l'apprendre, quand un heureux hasard nous a mis sur la voie.

En 1834, Madame François de Rivarol, vint à Bagnols et procéda à la vente de son domaine de Fontbelle (i). Là se trouvait encore la bibliothèque de la famille. Les livres furent dispersés : nous en achetâmes une grande partie. Parmi ceux de notre choix se trouvait un petit volume in-32, imprimé à Paris en 1689. Il portait, au premier feuillet /'t'.v-//i^r/5 delà

(I) Dont nous parlerons })lus lard. V. .\ot. hiog-. de François de r.ivarol.

maison ; et le mot Rivarol, trace par une plume Juvénile, se trouvait écrit sur la tranche médiane des feuillets. Le volume portait quelques annotations et témoignait qu'il avait été lu et relu assidûment.

Ce livre, sans nom d'auteur, avait pour titre : Pensées ingénieuses des anciens et des modernes. Ce sont des citations d'un choix parfait des textes d'Ovide, de Sénèque, de Martial, des Grecs et des Latins du règne d'Auguste ; il y a des mots spirituels tirés de Bussy-Rabutin, de Madame Dacier , de Marot, Lafontaine, Despréaux, des auteurs italiens et espagnols, suivis de pensées détachées de tous les philosophes, les rhéteurs, les orateurs chrétiens célèbres sous le grand roi Louis XIV. Il est incontestable que la lecture Journalière d'un tel recueil, a dû exercer une certaine impression sur le génie de Rivarol ; il nous paraît avéré que ce dernier a comme moulé son esprit dans le creuset qu'il pouvait avoir facilement et à toute heure sous la main.

Quelques recherches bibliographiques confirmèrent bientôt notre opinion : elles nous apprirent que le vieux bouquin était l'œuvre du père Bouhours (i i \ que ce savant et spirituel auteur avait publié un grand nombre d'ouvrages, entr'autres la Manière de bien penser ; que Basnage disait du livre favori de Rivarol : « les pensées des anciens sont cousues avec du fil d'or et de soie \ )) que Madame de Sévigné Jugeait ce Jésuite érudit par ce mot : « l'esprit lui sort par tous les pores. » De Rivarol, ses contemporains n'ont-ils pas porté le même Jugement ? Nous

(1) Dominique Bouhours, né à Paris en 1638, entra, à seize ans, dans la Compagnie de Jésus ; d professa les luimanilés, la rhétorique et se lança dans la tarrière des lettres. — Ses œuvres : Doutes sur la Langue française, Nomvelles remarques sur la Langue française, Traduction du Nouveau Testament, etc., etc.

Ce jésuite hel esprit, précurseur de Rivarol, s'était attiré beaucoup d'ennemis à cause des critiques amères dont il accablait les littérateurs de son temps. C'est au Père Bouhours qu'on prête ce mot original et sans doute apocryphe, d'un agonisant qui veut mourir en grammairien : « Je m'en vas ou je m'en vais, car l'un et l'autre se disent, o Bouhours mourut à Paris en 1702,

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pourrions donc, sans crainte, affirmer que l'élève avait été, un siècle plus tard, digne d'un tel maître.

Avec le père Bouhours, Rivarol avait plusieurs points de ressemblance sur lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici. Mais suivons notre compatriote dans le cours de ses travaux littéraires, tout en rappelant sa vie scandaleuse de sybarite. C'est en écoutant la paresse, cette mauvaise conseillère, que Rivarol, si bien doué, finit ses jours sans avoir rien produit de réellement sérieux et di^ne de sa brillante oro:anisation. Il courait les salons et savourait les plaisirs dont il était insatiable. Il ne se levait que dans l'après-midi, perdait encore de longues heures à sa toilette et reprenait le cours de sa vie mondaine. Cette façon de vivre était devenue proverbiale. « Rivarol, disait-on, vivait aux dépens de ses amis que séduisait le charme de sa parole et de ses ennemis qui craignaient sa verve sarcastique. C'était une sorte d'Adonis, style du temps, ou de Lovelace-bohème, comme on dirait aujourd'hui.

Enfin, à la date de 1782 le littérateur trouva sa voie : la critique. Il essaya de pourvoir à l'exiguité de ses ressources par le produit de ses œuvres écrites. C'est d'abord sous le voile de l'anonyme qu'il débuta. Il attaqua l'abbé Dclille, alors à l'apogée de sa gloire. Le poème des Jardins devint l'objet de ses critiques acerbes. Le chantre de V Imagination et de la Pitié ne peut trouver grâce devant la verve caustique et intarissable du pamphlétaire. Bientôt après, son cousin de Barrucl-Bcauvcrt, — un autre confite bagnolais, — signa le dialogue entre le chou et le navet, pitoyable plaisanterie (i) dont les vers étaient certainement bien inférieurs à ceux du poète des Jardins.

En 1783 parut, encore anonyme, la lettre à M. le Président * * * sur le globe aérostatique et sur les têtes

(I) IJ'aiilres ToiU aiipelé un chef-d'œuvre de pure plaisanterie : Lu Plutrièrc dit que c'est une débauche d'esprit.

A N y O I X I-: R I VA R O L 2 O ?i

parlantes (i), etc., etc. C'est un pur bavardage, un étalage scientifique plein de prétention à propos de la première ascension d'une Montgolfière. — 27 août. — L'écrivain méridional, presque le compatriote de l'inventeur des ballons, adressa son écrit à ses jeunes amis de Bagnols, lesquels réussirent, un an plus tard, à réaliser dans le pa\^s, une entreprise alors si périlleuse (2).

Cependant Rivarol se hasarda à écrire sur un sujet plus sérieux. L'académie de Berlin venait de mettre au concours : l'Universalité de la langue française : c'était en 1784. Par ce programme une société savante étrangère semblait glorifier le génie delà France dont l'ascendant moral n'avait été amoindri ni par les hontes de la régence, ni par les humiliations du règne de Louis XV. Rivarol écrivit son discours célèbre. Lorsque cette œuvre fut rendue publique, le roi Frédéric honora l'auteur d'une lettre flatteuse : il n'y eut qu'un cri d'admiration. On ne connaissait Rivarol que comme le plus fin, le plus aimable et le plus enjoué des causeurs ; « il venait de se révéler un penseur sérieux... » Telle est, du moins, l'opinion exprimée par un biographe moderne... (3). Toutefois, l'auteur, M. Curnier est loin d'approuver sans réserve le discours qui fut cause de l'entrée de Rivarol à l'Académie de Berlin, il blâme le défaut complet de méthode, citons le texte :

(1) Les tètes parlantes de J'abbé Mical étaient en airain, munies de claviers qui permettaient à l'habile mécanicien de produire tous les sons et les intonations de la langue française. Il était possible de répéter, à volonté, une phrase,

un discours « Les langues mortes, le grec, le latin, ne nous offrent que des

signes morts auxquels on ne pourrait redonner la vie qu'en y attachant la prononciation qui les animait autrefois Nous ignorons la valeur que ces peuples

donnaient à leurs lettres et à leurs syllabes. . . Si l'antiquité eut construit des tètes d'airain et qu'on nous les eût conservées, nous n'aurions pas cette incertititude et nous serions charmés des périodes de Cicéron et des beaux vers de Virgile que les peuples d'Europe estropient chacun à sa manière... Le chefd'œuvre de l'abbé Mical (dont nous n'avons plus entendu parler depuis) nous fait, songer au phonographe, cette merveille du siècle et que vient d'inventer l'Américain Edisson .

(2) Y. la Not. biog. de J.-l>. Madier, T. II, p. 47.

(3) Bivarol, sa vie et ses œuvres, par M. Léonce Curnier ; Nîmes, I(S58, p. 40, Ouvrage couronné par l'Académie de Nîmes.

2oG NOTICES BIOGRAPHIQUES

« l'ccrivain ne suit à vrai dire aucun plan... les pensées ne sont point liées entre elles... Il répond à toutes les questions de l'Académie, mais sans ordre, sans division. Il semble ne s'être pas préoccupé le moins du monde des règles de la composition. Dans ce discours, on reconnaît la touche d'un homme de talent, à qui il ne manque, pour devenir un écrivain de premier ordre, que de demander davantage à la méditation et au travail. »

D'autre part, un compilateur de nos jours (i), juge le discours avec encore plus de sévérité : c'est, dit-il, l'œuvre d'un spirituel ignorant, un recueil ingénieux de traits fins, entremêlés de fautes de goût et d'effroyables bévues. »

Quoiqu'il en soit, le succès obtenu par le discours couronné à Berlin encouragea le lauréat à persévérer. Plein de confiance en son propre mérite, Rivarol ne doutait de rien et traitait, en maître, les questions les plus ardues. Ainsi qu'il le disait luimême : « il se sentait armé de toutes pièces comme Minerve sortant de la tête de Jupiter. » Rivarol osa donc se mesurer avec le grand poète Florentin, il traduisit le Dante. Se vantant d'être issu d'une famille italienne, il trouvait ainsi le moyen de courtiser les Riraroli ou Rivarola, et payait, à sa manière, sa dette à la patrie. La traduction fut bien accueillie. Ses admirateurs affirmaient qu'il avait ajouté des beautés à l'original par la chaleur et l'harmonie de son style. Les critiques et ses ennemis, dont le succès venait de reveiller la jalousie, criaient qu'il n'avait fait que paraphraser le Dante et l'avait rendu méconnaissable. Il est certain que le style inégal de Rivarol n'a pas toujours exprimé les formes énergiques et magistrales de l'inimitable poète (2).

Rivarol s'était trop abandonné à son génie personnel. On dit qu'à l'apparition de son livre, Bulïon lui écrivit : « Ce

(1) Picri-e Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIX^ siècle, art. lîivarol, T. XIII, p. 1237).

(2) Voltaire avait mis Rivarol au défi, en lui disant : « Vous ne traduirez jamais le Dante en style soutenu . »

AN'TOFNE RIVAROL 207

n'est point une traduction, c'est une suite de créations. » N'y aurait-il pas là un blâme déguisé sous cette forme, qu'on a cru, tout d'abord élogieuse ? Involontairement, se présente à notre esprit ce jeu de mots italien : traduttore, traditorc, un traducteur est un traître : Rivarol resta bien inférieur à Dante Alighieri. Champfort disait de l'écrivain qu'il n'avait traduit l'Enfer que dans l'espoir d'y retrouver ses ancêtres, »

L'Enfer ! au milieu de sa vie frivole et dissipée, Rivarol était prédestiné à y occuper une place dès ce bas monde... il se maria. Un jour, disait-il, je m'amusais à médire de l'amour, il m'envoya l'Hymen pour se venger; depuis, je n'ai vécu que de regrets. Je ne suis ni Jupiter, ni Socrate, j'ai trouvé dans ma maison Xantippe et Junon. »

En effet, peu après la traduction du Dante, et pour satisfaire autant sa fantaisie du moment dans le choix d'une nouvelle compagne, que pour augmenter ses modestes ressources, insuffisantes à ses goûts de grand seigneur, Rivarol s'était marié. Une belle personne, riche, instruite, distinguée autant que romanesque, malheureusement, s'éprit de l'aimable comte.

Mademoiselle Louise Mather Flint (i), alors âgée de trentesix ans était la fille d'un professeur de langue anglaise. On a recueilli le nom de ses quelques ouvrages qu'on ne lit plus, car, elle aussi, se piquait de littérature. Malgré le dire de Madame de Rivarol (2), le ménage ne fut point heureux. Un fils naquit de cette union (3); mais le comte toujours insou-

(1) Née à Remiremont vers 1750, morte à Paris en 1821 . Elle avuit uu caractère bizarre, inquiet^ acariâtre. Ses œuvres, traduites de l'anglais Edme Burke : Ap])el des Whigs anciens aux Whigs modernes, 1791 ; Effets du Gouvernement snr ragricnlture en Italie, 1799; Encyclopédie morale, 1801; le Couvent de Saint-Domingue, roman, 1802, 3 vol. ; Notice sur la vie et la mort de Rivarol,

(2) Le petit Almanach de nos grands hommes, 1808, chez Léopold Colin. — Lettre sur M. de Rivarol, par Madame de Rivarol, sa veuve, p. ij et suiv.

(3) Mort en 1810 : « Il a élé pendant longtemps au service du Danemark et a passé, dit sa mère, au service de la Russie, au moment où il se présentait quelque chose pour lui en France. Lettre de 1808.

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ciant et léger, dissipa la fortune de sa femme et les époux, réduits aux expédients, finirent par se séparer.

En 1787, sous le noni de Grimod de la Reynière, parut un libelle très violent contre Madame de Genlis : — Parodie du songe d'Athalie. Rivarol, s'adressant à la protégée du duc d'Orléans, commence ainsi :

Savante Gouverneur, est-ce ici votre place (i; ?

L'an d'après, 17S8, Rivarol publia un ouvrage qui fit grand bruit et consolida sa réputation : Le petit Almanach des Grands Hommes, avec cette épigraphe : Diis ignotis, aux Dieux inconnus. Il avait pour collaborateur dans cette œuvre délicate Champcenetz, alors son ami.

Le pamphlétaire, enhardi par le succès et irrité contre tant de réputations usurpées dans le monde littéraire, entreprit une campagne autant pour ridiculiser que pour amoindrir cette tourbe de petits écrivains, véritables fléaux de la saine littérature. Quelques articles de ce catalogue sont des modèles du genre, cependant on a fait, de l'ensemble, une critique qui ne manque pas d'à-propos. Rivarol y a été injuste quelque fois, contre certains hommes de mérite, parce qu'ils étaient ses ennemis personnels. D'autre part, son persiflage est souvent monotone, il roule presque exclusivement sur la même plaisanterie. En avouant que ces petites notices ne se distinguaient que par la plus complète insignifiance, il ajoutait : Ce sont là les portraits les plus ressemblants (2). »

Necker venait de faire paraître son livre de l'Importance des opinions religieuses. L'ancien ministre de Louis XVI luttait contre les tendances de l'époque et démontrait victorieusement l'utilité temporelle de la religion. Il avait écrit sous une inspiration d'homme d'État plus encore que sous celle du philosophe

(1) Elle était gouvernanle des enfants du duc d'Orléans.

(2) Arsène Houssaye dit que Rivarol était avant tout poète et philosophe et qu'il parlait politique en grand homme d'Etat. On demandait un jour au duc de Brancas de souscrire à une nouvelle édition de l'Encyclopédie. — « L'Encyclopédie! à quoi l)on, (jiiand Rivarol vient chez moi. »

ANTOINE RIVAROL 20g

chrétien : n'affirmant point les dogmes et demeurant dans le vague d'une religiosité qui tient le milieu entre le déisme et la religion révélée.

Rivarol répondit par ses lettres : il battit en brèche le déisme théologien de Necker et imbu, lui-même, de l'esprit philosophique de son siècle, il établit un parallèle entre la religion et la 77îorale qu'il déclare « irréconciliables par essence. » D'ailleurs, l'opinion émise parle critique en style vif et coloré était celle des hautes classes de la société d'alors (i). L'écrivain n'en était que l'écho. « Lui qui bientôt proclamera que la religion est la base éternelle des états, en demande ici la suppression, et ne sait pas la distinguer de la superstition et de la fraude ; cet homme qui passe toute sa vie au milieu des roués se fait l'apologiste de la morale et la propose pour l'unique et infaillj ble direction des peuples (2). »

A cette époque, tout faisait pressentir qu'en France une crise suprême devenait imminente. Déjà, depuis 1783, Rivarol écrivant au président **% à propos de l'opinion publique à Paris, avait rappelé que : « la province était dans l'attente de quelque révolution... « il ajoutait : « mais comment pourraisje, Monsieur, vous expliquer avec clarté ce qui est en confusion ici ? Comment fixer un tableau si mobile ? C'est entreprendre l'image du chaos !... » l'ardent méridional prit parti pour la cour et se déclara tout d'abord hostile aux idées nouvelles ; il aborda donc courageusement la carrière politique.

Rivarol était très connu par ses scandales littéraires ; la scène devenait plus vaste, il essaya de s'y produire. Ce fut d'abord timidement et, selon ce qui semblait être en lui une habitude, sous un nom d'emprunt. Le champion étudiait le terrain et, de ses méditations prolongées, il se hâta de conclure que tout ce grand bouillonnement d'idées n'était qu'à la surface. La suite n'a point réalisé ses prévisions optimistes.

(1) Curnier, p. 88-89. Un grand nombre de pensées émises, en 1788, par Rivarol, semblent malheureusement s'accréditer de jour en jour en France.

(2) Histoire littér. de Nîmes, par Michel Nicolas, T. III, p. 75 (Rivarol).

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