IO NOTICES BIOGRAPHIQUES
En ce moment, l'abbé Sabatier venait de fonder le Journal politique et national (i) ; Rivarol devint un de ses collaborateurs, il y écrivit des articles très remarquables et qui mirent le sceau à sa réputation. La large part qu'il a prise à cette publication périodique témoigne de sa supériorité à traiter les hautes questions administratives, économiques, historiques et sociales. Un publiciste anglais, Burke, est allé jusqu'à comparer les pages de Rivarol aux annales de Tacite (2) ; et quelque exagéré que puisse être cet éloge, il n'en fait pas moins honneur à l'écrivain français, au polémiste inimitable.
Cependant Rivarol se montrait là toujours le même homme, sacrifiant à un bon mot, même ses amis. Ainsi quoique ardent royaliste, c'est lui qui, poussant Louis XVI vers les mesures violentes, le gourmandait en termes peu respectueux... « En montant sur le trône, le premier travail de ce monarque fut avec son maître serrurier (3), et sa première ordonnance fut une ordonnance sur les lapins... Un roi chasseur ne convient qu'à des peuples nomades. »
Il est vrai que, d'autre part, Rivarol a la hardiesse louable de faire entendre à la cour, à la noblesse et au clergé de dures vérités. Il légitime la Révolution : elle était nécessaire ; car selon lui, dans l'ancien ordre des choses personne n'était à sa place (4). Ailleurs il ajoute cet aveu : « La populace de Paris et celle même de toutes les villes du royaume, ont encore bien à faire avant d'égaler les sottises de la cour [b). »
{[) Le premier numéro est du 12 juillet 1789. — Voir les articles recueillis et réimprimés depuis sous le titre de : Tableau historique et politique de l'Assemblée constituante ou Mémoires de Eivarol. — Voir l'analyse développée que donne Gurnier, p. 115 et suivantes.
(2) Rivarol est plutôt un homme de parti, de coterie, ardent, exagéré qu'un histoiien sérieux et précis.
(3) On sait que Louis XVI se plaisait aux travaux de serrurerie : c'était l'époque où le philosophe J.-J. Rousseau conseillait à son jenne élève, Emile, d'apprendre un élat manuel.
(i) Tableau historique, p. 133.
(5) Id. P- 86.
Ces citations honorent la franchise et la fermeté de l'écrivain : quoique peu nombreuses, elles sont assez significatives pour le défendre contre l'accusation d'avoir vendu sa plume et d'être pensionné de la cour. Rivarol n'a jamais prêté l'oreille à ce genre de séduction. Faible, sensuel et relâché dans ses mœurs, ont l'eût trouvé incorruptible et fier, s'il lui avait fallu trahir sa fidélité envers son roi légitime. Ainsi, lorsque le duc de Biron vint, en 1789, lui proposer, au nom du duc d'Orléans, d'écrire un pamphlet sur ce qu'on appelait les dilapidations de la Cour, Rivarol parcourut d'un air dédaigneux le canevas qu'on lui présenta. Après un moment de silence, il dit au plénipotentiaire : M. le duc, envoyez votre laquais chez Mirabeau, joignezy quelques centaines de louis, votre commission est faite (i). »
Rivarol quitta le Joinvial politique après les journées du 5 et 6 octobre 1789, pour passer aux Actes des Apôtres créés par Peletier et Champcenetz. Ce journal de gentilshommes, rempli de satires et de personnalités outrageantes, frondait la révolution et les hommes qui s'étaient dévoués à sa cause. Le texte, tantôt en prose, tantôt en vers, nous rappelle certaines feuilles du Figaro, du Corsaire et du Charii'ari dont il est le précurseur. Mais ce qui est écœurant pour nous qui vivons dans des temps moins tourmentés, ce sont toutes les puérilités de mauvais goût qui égayaient nos pères aux heures les plus lugubres de la tempête révolutionnaire. Au milieu d'excellentes pages d'histoire ou de dissertations philosophiques, le lecteur de ces écrits royalistes remarque le peu de respect pour les choses saintes et l'irrévérence scandaleuse des publicistes envers leurs propres amis. C'était un dévergondage de presse qui ne pouvait s'assimiler qu'à celui du père Duchêneetde ses pareils. Voici un échantillon de la verve et de la franchise brutale de Rivarol.
« Autrefois les rois portaient le diadème sur le front, ils l'ont maintenant sur les yeux.
(1) Comte de la Platière, T. I, p. 31.
« Le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger, sa majesté est tranquille quand elle digère. »
Le Petit Almanach des grands hoinmes . n'avait visé que les auteurs plus ou moins connus ou méritant d'être critiqués, mais en 1790, avec son ami Champcenetz, Rivarol crut devoir s'attaquer aux hommes politiques : il publia son Dictionnai7~e des grands liouinies de la Révolution, par un citoyen actif, cidevant rien. Grimm rappelle l'épitre dédicatoire à Madame de Staël (i). Cette épître est un modèle de persiflage et d'impertinence, mais l'objet d'une satire si cruellement injuste avait déjà su se placer à une hauteur où de pareils traits ne pouvaient l'atteindre.
Larousse affirme (2), que Rivarol, par l'intermédiaire de M. de Laporte, fit parvenir au roi un plan de corruption universelle. Ce plan consistait à salarier, moyennant 164,000 francs par mois, des pamphlétaires, des journalistes, des chanteurs de rues, des applaudisseurs dans TAssemblée et les clubs, des claqueurs aux spectacles, des propagandistes dans les cafés, les guinguettes, les ateliers... Il ajoute : « le plan de Rivarol, bien accueilli à la cour, fut mis à exécution, mais ne produisit pas le résultat qu'en attendait l'inventeur : il fut modifié vers la fin du règne de Louis XVL »
Selon l'auteur du Dictionnaire cette pièce compromettante aurait été trouvée aux Tuileries, dans l'armoire de fer (3). ouverte en 1793. Un tel document jetant sur notre compatriote
(1) Des rancunes dont nous ne rechercherons point la cause, provoquent de la pari de Rivarol une lettre pleine de sarcasmes sur le dernier ouvrage de la fdle de Necker : L'influence des passions. On sait que Madame de Staël avait salué avec enthousiasme la Révolution de 1789.
(2) Dictionnaire. ï. XIII, p. 1237.
(3) Dans un des corridors des Tuileries, un ouvrier mécanicien nommé Gamin avait fait, sous les yeux de Louis XVI qui était lui-même serrurier fort habile, une armoire de fer. C'était une sorte de placard iirati(iué dans l'épaisseur du mur, garni d'une solide porte en fer et caché par la tapisserie. Lorque l'Assemblée législative! ordonna une visite dans la demeure royale, Gamin l'évéla l'existance de cette armoire : on y trouva un grand nombre de pièces secrètes, lesquelles furent imprimées en trois volumes.
ANTOINE R[VAROL 2l3
une défaveur équivalant à une flétrissure, nous avons tenté de remonter à la source.
En effet, ce plan existe ([): le texte imprimé, portant le numéro III se trouve à la page G et suivante du Troisième recueil, pièces imprimées... déposées à la commission extraordinaire des doiiyC, établie pour le dépouillement des papiers trompés dans l'armoire de fer, (Paris lyqS, in-8°) ; mais en tête de cette pièce on lit :
« Au haut est écrit au crayon de la main du roi : Talon et Sainte Foy. »
Comment Larousse a-t-il pris le change, en face d'un e pareille affirmation ?... mais poursuivons nos recherches.
Sous le numéro VI (page 14), nous trouvons une lettre signée Laporte, datée du 23 février qui peut se rapporter au projet numéro III, il y est dit : « L'homme qui m'a remis ce plan et dont j'ai trahi le secret en le nommant à votre majesté, est un homnie d'esprit et de tête, j'ai beaucoup vécu avec lui, depuis plus de vingt ans ; je ne l'ai pas quitté un jour de cet été pendant trois mois, tant à Barèges, qu'à Bayonne, et je puis répondre à votre majesté qu'elle n'a pas de sujet plus fidèle -, du moins c'est le jugement que je crois en pouvoir former. J'avouerai cependant qu'il a la tête chaude. «
Si cette silhouette, à la plume, dirons-nous, rappelle Rivarol, qui n'était à Paris que depuis ^7v/:;'c' ans^ il est plus que douteux que Laporte ai voulu désigner ce rédacteur du journal politique, car les détails sur la vie de l'écrivain ne laissent aucune trace de séjour soit à Barège soit à Bayonne. Depuis son départ de Bagnols, Rivarol n'y est plus retourné et n'a vécu qu'à Paris ou dans les pays du Nord. Nous pouvons donc conclure que Larousse a avancé là une opinion qui n'est point justifiée (2). »
(1) Nous devons à robligeance de M. L. Delisle, directeur de la Rihliotluîque Nationale, à Paris, des notes précises (jui nous ont permis d'établir la vérité.
(2) Il existe une notice sur Rivarol, Paris, imp. de H. Fournier 1821), in-(S, 2 feuilles de titre, 52 pages et signées H. L. Cette signature d'après la nouvelle édition du Dictionnaire des Anonymes est interprétée par Hippol. de la Porte.
Étranger au plan dont nous venons de parler, Rivarol n'en était pas moins énergiquement favorable à la famille royale. Louis XVI demanda à voir l'écrivain dévoué à sa cause. M. de Malesherbes fut chargé de préparer l'entrevue. Cette démarche du souverain était de nature à flatter la vanité de Rivarol. « Je n'ai qu'un conseil à donner, dit-il au vieux ministre : s'il veut régner, il est temps qu'il fasse le roi, sans cela plus de roi ! »
Rivarol parla très franchement à Louis XVI, qui l'écouta attentivement et se borna à cette seule réponse : « J'aviserai... » Il était déjà trop tard. Quant à Marie-Antoinette, elle comprit mieux ce langage : en présence de la reine, Rivarol devint plus précis, son noble cœur lui inspirait des paroles enthousiastes.
Mais l'orage gronde. Dans les clubs, les partis républicains menacent de mort l'écrivain royaliste. Parmi les hommes, alors en relief, se trouvaient des victimes persiflées, sacrifiées dans \q. Petit Almanach : Rivarol redouta la vengeance de ceux qu'il avait attaqués : il se cacha, d'abord, dans un village près de Noyon, et finit par aller grossir les rangs des émigrés en se réfugiant à Bruxelles, 1792. Le roi était alors à la prison du Temple.
Il publia dans cette ville une Lettre à la noblesse française au moment de rentrer en France sous les ordres de M. le duc de Brunswick. Par sa lettre il faisait un appel chaleureux à cette noblesse dont l'émigration, en masse, fut si funeste à la royauté, en la rendant, d'ailleurs, solidaire de l'alliance ouverte de ses plus chauds partisans avec l'étranger et en achevant par là de la dépopulariser (i s.
Ayant appris l'arrestation de Lafayette et son emprisonnement, à OlmiJtz, Rivarol fit paraître la même année un pamphlet intitulé : — La rie politique et privée de Lafayette, qu'il appelait le général Morphée. Cet écrit est tout simplement
(1) Curnler, p. 180. Voyez la note ; Louis XVI repoussait, lui-même, Tinterveiitiou armée de l'étranger, \\. 318.
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une injustice, une mauvaise action ; l'histoire a vengé le loyal patriote d'avoir commis une faute et non un crime, comme l'avait fait entrevoir le trop virulent satirique.
C'est en 1796 que Rivarol quitta la Belgique pour passer en Angleterre. Allait-il à Londres, ainsi qu'on l'a assuré depuis, avec mission du comte de Provence pour stimuler le zèle des tories contre la République ? il est certain qu'il fut accueilli par Pitt et par Burke, avec tous les honneurs que ces deux personnages prodiguaient aux contre-révolutionnaires français (i).
De Londres, Rivarol vint se fixer à Hambourg, il y trouva l'abbé Delille qu'il avait, à Paris, accablé de ses critiques exagérées. Le malheur rapprochant les deux exilés, ils se réconcilièrent sincèrement. Il nous serait difficile d'assurer si Rivarol vivait, là, du produit de son travail, qu'il partageait noblement avec plusieurs de ses compatriotes proscrits comme lui (2), ou bien, comme certains biographes l'ont avancé, si, pour payer les écrits destinés à être introduits en France, il recevait 5oo francs par mois sur les subsides que l'Angleterre faisait au prétendant (3). Du reste, Rivarol, malgré sa prodigalité manifeste, devait n'être point dans la gêne, puisqu'il touchait encore 1,000 francs par mois de l'éditeur de son Nouveau dictionnaire de la langue française. Mais à ce propos, citons une anedocte qui a beaucoup égayé ses contemporains.
La paresse de l'écrivain était telle qu'il ne pouvait fournir à l'imprimerie la copie nécessaire au travail de la journée. Il le dit lui-même : « une tarentule, qu'on nomme Fauch, aussi avide d'une page de texte qu'un chien de chasse l'est de la curée, est continuellement à ma piste... » On raconte que cet éditeur impitoyable ne trouva pas de meilleur moyen pour forcer Rivarol à travailler que de l'enfermer sous clef, de
(1) Larousse, T. XIII, p. 1237. Burke avait déjà fait Téloge de Rivarol dans sa lettre sur les aflaires de {''rance et des Pays-Bas. 17*J1.
(2) Curnier, loc. cil. p. 193.
(3) Larousse, Rivarol, {). 1237, i^ie col.
2l6 NOTICES BIOGR.'VPHIQUES
mettre des gardiens en sentinelle et d'exiger de lui trois pages de matière pour ses compositeurs typographes.
Le dictionnaire n'a jamais été achevé : Rivarol n'en a laissé que le prospectus, lequel fait vivement regretter l'ouvrage, d'autant plus que le dictionnaire devait être précédé par le Discoiu^s préliminaire sur l'homme intellectuel et moral dont on n'a que la première partie, intitulée : de la nature du langage en général. Cette partie, a, il est vrai, un grand développement, l'auteur y traite de l'origine et du mécanisme de la parole en s'élevanî jusqu'aux plus hautes considérations métaphysiques , politiques et religieuses. Cette magnifique préface, dit un auteur (i), est ce qui le recommande le plus à l'estime du monde lettré. Malgré des défauts de plan, que n'ont pas manqué de signaler ses ennemis, Marie Chénier entr'autres, il y aurait encore à glaner une gerbe de pensées remarquables et dignes de Vauvenargues ou de Larochefoucault, au milieu des éblouissantes images que l'auteur, mûri par l'expérience, étale à nos yeux dans un st3de recherché.
Dans la partie du discours qui traite du fanatisme de la philosophie (2), Rivarol, imbu lui-même de certains principes voltairiens, flagelle les hommes qui sont la cause des malheurs de la France. En faisant remarquer la modifiation de ses tendances politico-religieuses, nous voudrions pouvoir citer ici, tombées de sa plume, quelques unes des pages admirables dans lesquelles il apparaît désormais comme un chrétien convaincu. — « Le vice radical de la philosophie dit-il, est de ne pouvoir parler au cœur. Or, l'esprit est le côté partiel de l'homme, le cœur est tout... Aussi la religion, même la plus mal conçue, est infiniment plus favorable à l'ordre politique et plus conforme à la nature humaine en général que la philosophie, parce qu'elle ne dit pas à l'homme d'aimer Dieu de tout son esprit mais de tout son cœur... Il y a dans le cœur de l'homme une fibre
(I) Curmcr, p. 200 et siiiv.
{li) Il déliiiil la )iIiilosoj)hi(' moilciiic : Irs passions armées de principes.
religieuse que rien ne peut extirper... l'histoire nous montre que partout où il y a mélange de religion et de barbarie, c'est toujours la religion qui l'emporte, mais que partout où il y a mélange de barbarie et de philosophie c'est la barbarie qui l'emporte... — La religion seule persuade, récompense, punit et pardonne ; elle suppose l'homme fragile, le conserve bon ou le rachète coupable en le réconciliant avec un Dieu miséricordieux... — Si l'on ne consulte que la philosophie, les misères de la vie sont des maux sans remède et la mort est le néant, mais la religion échange ccs'n^sères contre des félicités sans fin, eti avec elle, le soir de la vie touche à l'aurore du jour éternel. »
Il est regrettable, avouons-le, de reconnaître qu'ici, comme chez Necker qu'il avait critiqué, c'est encore l'homme politique qui parle et non le chrétien. La religion n'est considérée par Rivarol, que comme un instrument. Aussi avons nous soin de ne point prolonger les citations : il y en aurait certaines de nature à contredire les premières. N'ayant que peu de goût pour les théories nouvelles, nous tenons à nos vieilles croyances, nous demandons à être consolés et à ne jamais laisser germer dans notre cœur l'ivraie du doute.
Enfin, toujours dans le même discours, Rivarol s'adresse au peuple... « Quand la prospérité les aveugle... la maladie du bonheur^ les gagne, leurs forces leur font illusion : ils ne sentent plus que l'autorité publique pèse comme un bouclier et non comme joug... » et il termine par le tableau émouvant du règne de la Terreur dont nous donnons les dernières phrases...
« Sombre nuit, descendue au nom de la lumière ! vaste tyrannie, au nom de la liberté ! profond délire au nom de la raison ! on ne saurait vous peindre trop fidèlement pour être utile, ni trop vous atténuer pour être cru (i) ! »
(1) Pendant que récrivain royaliste convaincu, flétrissait en termes énergiques les horreurs de cette période néfaste de notre histoire, son père suppliait un des révolutionnaires les plus ardents de Bagnols^ dans des termes affectueux, en faveur de la comtesse de Barruel, sa sœur et signait sa lettre : — Je suis bien civi(juement et, en bon réjjidjlicain, ennemi de tous fédéralisme, royalisme, etc. Signé : Rivarol. — 20 septembre 17'J3, Tan 11, de la République Française.
2l8 NOTICES BIOGRAPHIQUES
Le Directoire refusa de laisser imprimer en France, ce Discours préliminaire. On n'aurait pas toléré des attaques aussi hardies contre les hommes de la Révolution. Rivarol n'en fut point surpris, il dit à ses amis: — Lorsque V ignorance règne, il est de droit que les sots seuls aient le privilège de pouvoir écrire ; il ajoutait : Je tiens à honneur d'être mis à l'index par les sultans du palais du Luxembourg. »
Avec ses dehorsdeparesse invétérée, Rivarol était un écrivain fécond, par cela seul qu'il avait le travail facile. ChénedoUé nous a conservé quelques détails sur la Théorie du Corps politique que Rivarol n'a pu achever. C'était encore là une oeuvre magistrale etqui l'aurait placé à côté de nos plus grands publicistes.
La ville de Hambourg avec sa monotonie désespérante, avait cessé de plaire à Rivarol : il s'y était créé déjà quelques inimitiés nouvelles à cause de sa causticité incurable et de son impitoyable malice contre les sots... Les sots! il savait si vite découvrir les infirmités morales de ces malheureux ! — « Les allemands se cotisent pour comprendre un bon mot, » disaitil un jour, dans un diner où il venait de lancer un trait d'esprit. « A Hambourg, ajoutait-il, tout y est commerçant et spéculateur. L'homme qui a le plus de ce qu'on appelle des inarcs est l'homme par excellence... la lourde politesse des négociants tue le goût français. Quant aux femmes : ce sont des espèces de momies imparlantes dont la robuste enveloppe interdit jusqu'aux désirs... Les libraires meurent de faim, mais en revanche les marchands de vin sont millionnaires... »
Transcrivons ici quelques lettres que Rivarol écrivait de Hambourg même à son ami, le marquis de Gaste, à la Ramière (i). Ces lettres nous apprendront d'ailleurs des détails sur les dernières années de sa vie.
(I) Nous en devons la communication à l'obligeance de M. le marquis Humbert de Gasle. Ces lettres avaient été adressées à son grand-iièi'e.
Les lettres de Rivarol sont très rares, Manette, sa gouvernante, ne les a point recueillies.
Rivarol, au milieu de son existence agitée par les passions de toute nature avait un excellent cœur ; il n'oubliait ni sa ville natale, ni les amis qu'il y avait laissés, ni sa propre famille. Son vieux père recevait de temps à autre des secours qu'Antoine envoyait de l'étranger. Ce sont 25 louis qui en mars 1796 lui arrivaient par une maison de banque de Lj^on, sous le couvert de Justet, fabricant de bas (i). C'étaient des cadeaux, des souvenirs, des bijoux à l'adresse de ses anciens camarades.
A M. de Gaste, maire à Bollène (comtat Venaissin) (2).
« Je suis loin de voils blâmer, mon cher de Gaste d'avoir accepté la place de maire de Bollène. Si les aristocrates avaient tous eu le même esprit, ils auraient rempli les municipalités, les directoires et même les clubs : ce qui les eut rendus maîtres de la révolution ; ils ont mieux aimé en être les victimes.
« Il y a un mois que je v^ous dois une réponse, mais vous savez que c'est ici le palais d'Atalante, on 3^ passe la vie à la fenêtre, ou à courir de chambre en chambre. Nous avons encore plus besoin de pitié que d'excuse. Barruel est venu depuis quelque temps y augmenter le nombre des paladins et des fous. Je ne sais si quelque Astolphe montera dans la lune pour ces pauvres gens là. En attendant les jacobins prétendent que le père éternel est des leurs, le royaume est à leurs pieds, les empereurs meurent à point nommé etc., etc. Il n'y a que les assignats qui tout patriotes qu'ils sont, périssent de jour en jour sous l'aristocratie des métaux.
« Vous me demandez quels papiers conviennent à un homme
(1) Joseph Justet était son frère de lait. Lors de sou tour de France, comme ouvrier débassaïre, il fit, vers 1785 le voyage de Paiis. Il y fut reçu par son
compatriote Nous lui avons entendu raconter les détails de certain diner,
au Palais-Royal^ où Rivarol, assistant avec Deparcieux, Greuze et autres artistes ou littérateurs, avait ameué Justet. — « Lorsipie l'on te parlera, avait-il recommandé à son invité, tu ne répondras que oui ou non. » Le frère de lait tint parole : il écouta. — V. Bagnols en 1787, p. L. A.
(2) Nous avons scrupuleusement copié le texte des lettres.
qui vit en province ? Il faut je pense avoir deux feuilles opposées, afin de juger l'opinion et de mieux sentir l'état des choses. Je vous conseille donc la partie politique du Mercure^ appelé Journal de Genève^ et celui de Lebrun ou \iz Moniteur. Mais ce que je vous conseille par dessus tout, c'est de venir faire un tour ici : cette révolution vaut la peine qu'on l'observe à sa source. Je vous dirais dans quelques conversations la valeur de plus d'un volume, et d'un volume qui n'existe pas. Il va d'ailleurs se faire un grand revirement dans les ambassades, et si vous avez quelque envie de changer de place et de manœuvrer un peu sur l'étrange vaisseau qu'on nous bâtit depuis 3 ans, je ne crois pas qu'il vous fut impossible d'être employé, d'autant que vous vous êtes comporté avec prudence, et que je ne pense pas que les jacobins envoyassent des notes contre vous. Adieu, tous mes hommages à Madame de Gaste. »
« 14 Juillet à Hambourg 1796.
« Il est bien doux pour moi, mon cher et ancien ami, de voir que je ne suis pas mort dans votre souvenir. Je vois par votre aimable lettre que vous avez sauvé votre esprit et votre cœur de cette affreuse révolution ; si la santé est de la partie, tout va bien, les malheurs ne sont bons qu'à oublier.
« Je ne vous ferai pas ici le roman de nos longues courses, malgré deux naufrages de ma personne et un de mes effets, malgré toutes mes pertes, je suis peut-être de tant de fugitifs celui que la fortune a le moins maltraité : ce qui le prouve, c'est que j'ai pu prêter plus de dix mille francs depuis ma sortie de France. Me voici maintenant occupé à vous donner le dictionnaire de la langue, sur un plan nouveau : il faut que je vous délivre des exigences du sphinx, dussé-je, comme Œdipe, y perdre les yeux. Au reste, je me suis donné deux secrétaires pour alléger le fardeau.
« Vous avez bien raison de me dire que vous avez fait et que vous croyez faire encore un rêve délectable ; c'est la faiblesse d'un homme qui nous a tous plongés dans cet océan de
malheur et son infortune n'a pas amendé le sort de la France. Un corps politique est bien malade quand la population crie, je suis république et le territoire, je suis monarchie. Vous savez, si vous avez lu le Journal politique^ de quel œil j'ai vu cette Révolution, et cela, dès le mois de juin 1 789, quand la tête tournait à tout le monde. J'écrivais alors : Malheur à qui remue le fond d'une nation ! Mais j'étais la voix qui crie dans le désert. Mon frère vient de faire réimprimer la suite de ces numéros si cette collection vous tombe entre les mains, relisezlà. Je cessai d'écrire en 1790 : tout était perdu : l'assignat était là pour payer tous les excès et tous les bandits de la Révolution : je vis le mal sans remède. C'est à cette époque que j'écrivis que les français finiraient par s'intituler eux-mêmes Brigands et Sans-Culottes, et qu'ils porteront une galère en triomphe. La chose s'est vérifiée à la lettre.
« Quoique j'aie les matériaux de l'histoire de cette Révolution et une théorie du corps politique dans mon portefeuille, je crois cependant le temps et les conjonctures si peu favorables que j'aime mieux, en ce moment, travailler pour la langue que pour la nation. La i'"^ partie du discours préliminaire, concernant l'entendement humain va paraître vers la fin du mois.
(( Si vous avez un fils de i3 ans, j'en ai un de 16: nous nous faisons vieux : et voilà 8 ans que la Révolution nous force à rayer de notre bonheur. Ma fortune a été renversée au moment où je mettais la dernière main à l'édifice \ mais vos terres vous restent et vous serez encore heureux, si les levains qui sont toujours en France ne fermentent plus. Vous me parlez d'un voyage en Languedoc, je ne le crois possible que Tannée prochaine. J'espère aller philosopher quelques jours avec vous, à la Ramière, contre la philosophie du siècle, cette funeste chimère qui s'est armée des passions du peuple, quand le peuple s'est armé de ses phrases. Je vous expliquerai notre Révolution et la conduite des puissances, de manière à vous confondre d'étonnement. Vous verrez que nos
destinées ont été ballotées entre les jacobins sans-culottes et les jacobins couronnés.
« Adieu, mon cher ami, écrivez-moi et dites-moi qu'elles sont les personnes de ma connaissance qui ont été victimes de la Révolution ; car depuis 1792 je n^ai pas la moindre nouvelle de Bagnols. Tout à vous, R. »
Rivarol quitta la ville d'Hambourg et se rendit à Berlin, où sa réputation l'avait devancé. Si nous en croyons Dampmartin ce compatriote dont il parlait dans ses lettres au marquis de Gaste : « Les princes français lui envoyèrent à Hambourg, mille écus avec l'ordre de se rendre en Prusse. » Un n\émoire (i), de ce compagnon d'exil ajoute ce qui suit : « La demande d^une pension que le départ de Monsieur de Boufflers laissait vacante à l'Académie, colora ce voyage dont le but secret n'était rien moins que d'influencer et de changer l'opinion publique de la Capitale et de la cour de Prusse.
« Quelques gens de lettres, les étrangers, les envoyés de plusieurs souverains et une partie des grands seigneurs de Berlin s'entendirent pour que l'arrivée de Rivarol fut transformée en une espèce de triomphe. Les partisans des français, les vrais amis de leur Patrie s'alarmèrent de ses intentions. . . . le monarque résista et ne voulut point consentir à se détacher
du gouvernement français Rivarol reconnut bientôt la
vanité des espérances qu'un brillant début lui avait fait concevoir. ... ses tentatives sur l'esprit du roi furent infructueuses, et la reine n'accorda que des sourires agréables à diverses pièces de poésie qui rendaient hommage à sa beauté, à ses
grâces et à sa bienfaisance le prince Henri se garda bien
d'accueillir Rivarol; le frère, le compagnon d'armes du grand Frédéric, remplissait le vague de son imagination de rêveries républicaines. Né sur les marches du trône, et fier de sa haute noblesse, il repoussait cependant les défenseurs de la royauté, de ce château de Reimberg que les poètes et les philosophes
(1) V. notice des travaux de l'Académie du Gard, année 1808, p. 376.
avaient célébré comme la demeure d'un héros et la retraite d'un sage. »
L'aimable français fut pourtant recherché par une partie de la plus haute société Prussienne. On cite une princesse russe, éclairée, amie des sciences et qui les cultivait elle-même avec fruit, la princesse d'Olgorouska, que Rivarol avait su charmer. Cette femme devint sa protectrice, son ange gardien (i),
A Berlin, le Bagnolais n'oubliait pas les bords de la Cèze, De chez Monsieur Delke, où il était logé, sous les Tilleuls. N° 55, il écrivait au citoyen de Gaste. le 14 mars 1800 :
« Vous êtes une véritable coquette, mon cher ami, la description de votre hermitage est faite pour me racrocher. Dès que je serai à Paris, je vous ferai une pacotille de graine et d'arbustes rares. En attendant je vais prier la mer Baltique de me céder un peu de son ambre jaune pour assortir Madame de Gaste, en reine du nord; elle aura le collier, les pendants d'oreilles, la plaque de ceinture et la bague, c'est ici la grande
mode, et il faut convenir que c'est d'un bel effet Vous
aurez mon portrait dès que celui que j'ai laissé à Londres sera de retour. On en fera deux copies, une pour vous, une pour mon père
« Dampmartin a grande envie de revoir sa patrie ; je ne sais même si nous ne partirons pas ensemble, mais je ne suis pas si facile à remuer que lui : j'ai des livres, des tableaux, etc., dont je veux me défaire avantageusement avec les polonais et les russes. Traîner ce bagage à Paris, ce serait s'écraser en frais de transport et porter de l'eau à la fontaine.
« Je viens d'écrire à mon père pour lui annoncer une petite somme
« Je dîne aujourd'hui chez Monsieur d'Engestron 'prononcez
(1) Après la mort de Rivarol, la princesse d'Olgorouska lit imprimer dans les jom-naux et afficher dans les rues de Berlin, que toutes les dettes de Rivarol
seraient payées, et que les créanciers n'avaient qu'à se présenter L'émigré
français ne devait rien : personne ne se présenta. (La Platièie, loc. cit.)
d'Enguestrum), il y sera fort question de Leusière (i). Ma liaison avec ce ministre date de Londres où il était ambassa. deur en 04. Je suis d'abord fort proté^^é par son roi qui m'a honoré de plusieurs lettres et de son portrait.
« Si Marmier (2) a la goutte, il l'aura bien méritée; c'était la consolation de Montagne : faites lui bien mes compliments.
« Je partirai d'ici en avril ou en may. J'irai à Dresde voir sa belle galerie, de là je descendrai sur le Rhin, pour faire un peu ma cour au margrave de Bade, et c'est de là que j'entrerai en France. Ce prince est fort bien avec le gouvernement français, c'est un vieillard plein d'esprit et de connaissances. La princesse héréditaire m'a écrit une lettre digne de Madame de Sévigné. Elle a deux filles fort belles dont l'une est reine de Suède, et l'autre grande duchesse de Russie. Vous ne sauriez vous faire une idée des bontés et des grâces de cette charmante famille pour tous les Français en général, et pour votre serviteur en particulier. Je vous ferai un jour l'histoire de l'émigration et je vous étonnerai.
« Voilà bien du bavardage, cher ami, si l'amitié allonge d'un côté, elle excuse de l'autre Tout à vous, Rivarol. »
Nous venons de voir dans quel milieu vivait notre compatriote, en se berçant de l'espoir d'un retour prochain
C'est le 24 janvier 1801 qu'il écrivit une dernière lettre en plein hiver.
« Votre souvenir, mon aimable de Gaste, est toujours une bonne fortune pour moi et les belles exemples de Rossignol (3) ne m'ont jamais fait autant de plaisir que les zigs-zags de votre écriture. Oui, j'accepte votre rendez-vous à la Ramière, Quatre choses sont également nécessaires à mon imagination malade, votre air, votre eau, vos fruits et votre conversation. Je péris
(1) Camboii P.runet de Leuzière, chevalier de Saint-Louis, demeurait rue Poulagière, n» 3, maison Siran.
(2) Monsieur de Marmier, propriétaire de la maison Sartre, sur la place, n» 26.
(3) Rossignol Louis, né à Paris en 1696. Glachard, son élève, édita, en 1712, les exemples autographiés de ce grand calligraphe, surnommé le Raphaël des écritures françaises.
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moralement et physiquement dans ces pays du Nord. Je suis las de ces gens que le soleil regarde de travers. Que faire d'un climat où les élémens mêmes ont tort ? Ici l'air, la terre et l'eau sont vraiment pervers et le feu, le seul qui soit innocent et pur, et en état de corriger les trois autres, ces misérables l'emprisonnent dans des poêles, de peur de le voir. Je sors d'une maladie qui a mis le comble à mes dégoûts : toutes les voix de la renommée et toutes les caresses des princes ne valent pas un tour de promenade dans vos vergers. Sylvas amem ingloriiis ?
« C'est Dammartin lui-même qui m'a remis votre lettre: nous sommes liés depuis longtemps. Faites mes compliments à Marmier et dites à Combout que Monsieur d'Engestrom qu'il a connu à Stokolm et qui est actuellement ambassadeur de Suède à Berlin a conservé de lui le souvenir le plus agréable Madame de Gaste ne m'a donc point oublié ! Elle
est bien digne d'avoir des amis, et j'ose dire que je ne suis point indigne de son amitié.
« Adieu mon cher ami, faites, je vous prie, passer le paquet
ci-joint à mon père j'évite autant que je peux de mettre
mon nom sur les lettres Vous dites que vous n'avez pas
tous mes ouvrages ; mais si vous les aviez, vous seriez plus avancé que moi : ce sont vraiment des feuilles des sybilles, autant en emporte le vent R. (i) «
Cette dernière page exhale un parfum de nostalgie qui impressionne Rivarol songe à sa patrie, il a hâte de revoir
le soleil du Midi, d'embrasser son vieux père et de retrouver ses amis d'autrefois. Mais, hélas ! alors qu'il savourait la volupté du far m'ente, au milieu de l'éclat de son triomphe, dans une ville où on l'admirait, le spirituel publiciste devait bientôt trouver la mort.
(1) La dernière lettre écrite par Rivarol est du 21 février 1801 ; elle est adressée à Paris, à sa chère Manette : « Mon projet est d'aller en France. ...» V. Sulp. de laplatière, T. I, p. 228.
T. II i5
2 26 NOTICES I5IOGRAPHIQUES
« Après avoir passé une journée délicieuse avec ceux qui Tain^iaient (i), il se sentit attaqué subitement d'une fluxion de poitrine. Pendant les sept jours de sa maladie, qui alla toujours en empirant, tous les Français résidants à Berlin, à Tenvi les uns des autres, lui prodiguèrent les attentions les plus délicates. Le docteur Formay, un des médecins les plus célèbres de l'Allemagne, épuisa, sans aucun succès, toutes les ressources de l'art. L'amitié constante de M. d'Engestrom ne se démentit pas un seul instant. Le roi, la reine envoyaient régulièrenient savoir de ses nouvelles, quelques princesses vinrent le visiter; enfin, tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour de Berlin lui témoigna constamment l'intérêt le plus affectueux. »
L'illustre malade était résigné et s'accoutumait à mourir : il tempéra ses souffrances par l'aspect enchanteur d'un jardin
riant qu'il voyait en perspective On l'entendit quelques
instants avant de rendre le dernier soupir, prononcer ces paroles : « Mes amis, voilà la grande ombre qui s'avance, ces roses vont se changer en pavots, il est temps de fixer l'éternité. » Puis, il eut un court instant de délire, et il demanda « des figues de l'Attique et du nectar « rappelant encore ses souvenirs de l'antiquité qu'il avait aimée avec passion.
Rivarol mourut le 21 germial an IX, — le 1 1 avril 1801, — à l'âge de quarante-sept ans, alors qu'après le 18 brumaire, il lui était permis de rentrer en France (2).
Quant aux derniers moments de notre illustre compatriote, il est consolant, pour nous, de croire au récit d'un de ses contemporains, le colonel Sulpice de La Platière, honoré, lui aussi, de l'estime du roi de Prusse (3). Madame de Rivarol a, il est vrai, protesté contre cette version d'une manière éner-
(1) Le 15 germial an IX. — 5 avril 1801.
(2) 18 brumaire an Vlil. — 9 novembre 1799.
(3) Voir les leKres de Frédéric de Prusse. (Sulp. de La Platière, T. I ,p. 113).
gique mais peu sincère ([\ p]lle traite dépure gasconnade, de fable et de contes bleus le récit du colonel. Sa lettre est une sorte de réhabilitation du noble comte, de l'époux et de Tami; elle le signale comme modèle de fidélité et de dévouement conjugal. Selon Madame de Rivarol, son mari n'est pas mort chez son amie, à la campagne, mais bien à Berlin, à la suite d'un érésypèle. Il a succombé après six jours de douleurs, « faisant, pendant trois jours, des cris qu'on aurait entendus de
la moitié de Berlin » elle ajoute que l'Académie a voulu
avoir son buste en marbre.
S'il nous convient d'adopter l'un ou l'autre de ces deux récits, la version réaliste ou la version poétique, nous sommes pour cette dernière. Rivarol, qui croyait à l'immortalité de l'àme, mourut en paix, entouré de soins affectueux. C'était une nature d'élite, et, croyons-le, la Providence lui fit grâce à la dernière heure : il lui fut beaucoup pardonné
Sa gloire a failli avoir le même sort que les feuilles des livres sybillins dont il parlait en poète inspiré. Nous possédons de lui des œuvres remarquables, mais ne seraient-elles pas moins imparfaites, s'il les avait parachevées avant que la mort ne l'eût arrêté à la maturité de l'âge, au moment où les folles passions de la jeunesse commençaient à se calmer, et alors qu'il aurait pu laisser un nom immortel à plus d'un titre.
Sa place est au second rang.
Ne le verrions-nous pas briller en première ligne, jeter sur Bagnols, sa ville natale, un éclat sans nuage et attirer tous les suffrages sur son illustration incontestée si, au lieu de s'abandonner à l'attrait d'une voluptueuse indolence, il avait eu la persévérante fermeté du caractère et du travail ? (2).
(1) Le Petit Almanach denosgrands hommes. Édit. LéopoldCollin. Paris 1808. p. ij et suiv.
(2) A Londres un habile peintre anglais fit de Rivarol un beau portrait que possède, à Paris, son petit neveu, Monsieur Tollin^ agent de change. Cette toile à figuré à l'Exposition de 1878, dans la galerie des portraits historiques,
Carmontelle nous a laissé un dessin représentant Rivarol. Ce portrait gravé, orne les œuvres du publiscite.