CLAUDE-FRANÇOIS RIVAROL 23 I
C'était, d'ailleurs, une recommandation expresse de son père, alors que le collégien quittait Bagnols à l'âge de vingt ans. « L'état militaire auquel tu te destines, lui disait-il, a des vides cruels à remplir. Occupe-toi de ton métier, mais ne négliges pas les belles-lettres. Je t'ai fait remarquer à ce sujet la belle phrase où Cicéron en peint si bien les avantages. Dans quelque situation où tu puisses te trouver, elles feront le charme et la consolation de ta vie. D'ailleurs, combien de jeunes officiers se perdent par la dissipation et faute d'étude ! Lis beaucoup, écris beaucoup et n'oublie jamais que c'est Fignoraiice qui rend les jeunes gens si insupportables, les hommes faits si ridicules et les vieillards si inutiles (i). »
Donc, pour charmer les heures où le service militaire lui rendait la liberté, François suivait son penchant naturel ou son instinct d'imitation, composait des petits vers, des idylles à la mode du temps, des traductions d'Horace et des apologues.
Bientôt le jeune auteur se hasarda à entreprendre un poëme : Les Chartreux (2), en vers français et italiens. Disons tout d'abord que Rivarol a eu des remords et des regrets d'avoir traité un tel sujet, puisqu'il écrivait à son père de lui pardonner « cet ouvrage fait selon l'esprit du temps (3). » Le poëme avait été adressé à l'empereur Joseph II qui, à cette époque, opérait des réformes philosophiques dans les couvents et les monastères de ses États d'Allemagne.
Il est certain que François Rivarol écrivait sous l'inspiration des idées nouvelles. Le drame qui fait l'objet de son poëme n'est point une fiction, c'est le récit d'un fait arrivé dans une chartreuse de la Flandre espagnole, sous le règne de Charles-Quint, époque où le fanatisme religieux était encore profondément enraciné. La poésie française compte quelques
(1) Œuvres littéraires de François Rivarol. (Laurens, Paris. 1799. T. I., p. ij).
(2) Le petit poëme n'a que 208 vers.
(3) Le temps où on se plaisait à mettre au grand jour les turpitudes mille fois regrettables dont le clergé pouvait être la cause ,
bons vers, qui lui coûtèrent moins de peine, disait-il que la traduction en vers italiens. Les deux frères paraissent s'être engoués en même temps de la langue de leur aïeux.
En 1785, François de Rivarol écnvh IsniiVi ouïe fatalisme^ histoire persane. L'auteur y met en scène un vieux chrétien fataliste, malgré sa religion, et un jeune musulman qui ne l'est pas, malgré la sienne. Le sujet est original. Rivarol éMoui du succès de Voltaire combattant l'optimisme, s'était donné pour thèse, plus difficile encore, dit-il, de ridiculiser le fatalisme, s^^stème qui durera autant que le monde, malgré le christianisme qui ne l'a point admis et malgré la raison qui
le repousse (i) »
Nous ignorons à quelle occasion François de Rivarol alla en 1786. en Prusse, passer six mois à la cour. Il nous apprend lui-même, qu'il a été très bien reçu par le prince Henri, oncle du roi. Si le monde aristocratique accueillit avec distinction autant le frère du lauréat de l'Académie de Berlin, que l'aimable poète, officier attaché à la maison de France, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Avec moins d'esprit qu'Antoine, François possédait l'art précieux de se faire bien valpir..
A son retour, le jeune poète enhardi, chaussa le cothurne, il mit au jour une tragédie en vers : Guillaume-le-Conquérant (1787). Cette pièce fut reçue au Théâtre -Français en 1790, mais elle n'a jamais été jouée. « D'ailleurs, disait Rivarol, pour se consoler de son échec, ce serait, ma foi, une sorte d'anachronisme. Les principes sur la liberté sont absolument contraires à ceux qu'on a établis depuis la Révolution. »
A la date de 1799, Rivarol imprimait, sous forme de préface à sa tragédie, ces paroles : « Ceci est une œuvre de jeunesse... » Mais ce qu'il a écrit de sa main, vingt ans après, est plus significatif, car il nous facilite l'appréciation de la pièce.
(1) L'analyse de ce petit ouvrage parut, dans le Mercure du 6 janvier 1787. Le criliijue avance (jue ce roman soutient quelques fuis le parallèle avec le Candide de Voltaire,