ADROIT
comme ligne de démarcation, une muraille d'environ un mètre de hauteur, allant de l'ouest à l'est, sur toute la superficie du terrain. D'un côté, était le cimetière des riches; de l'autre, celui des pauvres. Le maire voulut niveler le champ des morts : il demanda que du moins, sur cette terre bénite, l'égalité la plus absolue régnât pour tous nos compatriotes qui n'achèteraient pas une concession : la ville entière applaudit à cet arrêté.
Le 26 septembre 1824, le Conseil délibéra de présenter une adresse à Charles X, sur la mort du roi Louis XVIII : « Ce roi, était l'amour de ses sujets, Charles X en sera l'idole... » la délibération ne porte ni le nom ni la signature de M. Ladroit, maire.
L'administrateur-médecin s'était fait beaucoup d'amis, mais il avait aussi plus d'un ennemi acharné. Hélas, c'est triste à dire : mais l'espèce humaine est ainsi faite, que ceux-là même qui, gratuitement se dévouent pour les autres, sont vilipendés par ceux auxquels ils font du bien ; heureusement que les natures d'élite ne se laissent point arrêter par l'injustice des appréciateurs et qu'elles poursuivent jusqu'au bout leur tache avec courage et dévouement.
A cette époque, l'on désignait M. Ladroit comme un libéral: cette appellation, incomprise par le plus grand nombre, signifiait pour quelques-uns : sceptique, voltairien, révolutionnaire. Ses opinions lui créaient des sympathies parmi les gens instruits et éloignaient de lui les ignorants que l'on endoctrinait. C'était donc pour rallier les tièdes qu'il était l'ardent protecteur des écoles. Il s'intéressait vivement au Collège et partant à l'Université. En 1825, c'est lui qui défend l'établissement quand le sous-préfet dUzès demande, pendant deux fois, la suppression de l'allocation communale. En cette année, le Collège était de plein exercice. Le jour de la distribution des prix, il n'était pas rare d'entendre, après un discours latin du professeur de rhétorique, M. Ladroit prononcer une harangue humanitaire T. II 2
qu'il avait déjà adressée aux frères de la loge maçonique : La sincère amitié (i).
M. Ladroit dut quitter la gestion des affaires de la ville en 1826 ; l'avènement du roi Charles X et la constitution du ministère Villèle ne laissant plus d'espoir au parti libéral.
Faisons trêve au récit des actes administratifs de M. Ladroit, maire, et rentrons discrètement dans quelques détails de sa vie privée. Nous l'avons dit plus haut, le docteur s'était marié à L3^on. La sœur de Madame Ladroit, Madame Flandrin, veuve d'un peintre en miniature assez renommé, avait trois fils : tous trois étaient nés avec des dispositions heureuses pour la peinture. Déjà poussés par l'amour de l'art, deux des trois neveux àt M. Ladroit, après leurs premiers succès aux écoles de Lyon, avaient osé s'aventurer à Paris, où ils étaient admis à l'école des Beaux-Arts. Déjà le cadet, Hippolyte, était entré dans l'atelier de M. Ingres. Ces jeunes artistes aimaient à venir passer leurs vacances à Bagnols. (2) Nous nous souvenons de les avoir vus, alors et, de loin, nous les regardions avec une curiosité respectueuse, stationner dans la campagne, devant un site pittoresque, en compagnie de leur ami Tony de Roussel... La réputation des artistes Lyonnais s'était répandue dans la ville, o\i les plus heureux pouvaient admirer les portraits qu'ils firent alors (3).
Ce ne fut que vers i835 que nous eûmes l'honneur de faire la connaissance personnelle de MM. Hippolyte et Paul Flandrin. Avec leur bienveillance habituelle, ils daignèrent tous
(1) En 1825 la loge était établie à la Poulagière (maison et jardin Jullien, de C.husclan). Sous l'Empire, les francs-maçons se réunissaient au Collège au deuxième étage, salle centrale, côté ouest.
(2) Les frères Flandrin aimaient beaucoup fiagnols, dont ils parlaient avec enthousiasme. Ils y avaient passé les plus belles années de leur vie^ Hippolyte était trop modeste pour rêver alors la gloire dont son nom illustre est entouré !... et Paul, encore aujourd'hui, ne parle jamais sans émotion de la douce quiétude qu'il a goûtée dans la maison de son oncle Ladroit aux bords paysagers de la Cèze.
(3) M. et Madame Marsial, à la fabrique; M. de Roussel, consul général à Smyrne.
LADROIT ig
deux, nous encourager et nous donner d'excellents conseils... Nous acquittons ici une dette de reconnaissance, en remerciant ces illustres maîtres de l'amitié dont il nous ont honoré depuis.
Ce que nous venons de dire prouvera assez que la maison hospitalière de M. Ladroit était le rendez-vous des amis des arts et de toutes les personnes de distinction de Bagnols ou des environs.
Mais notre compatriote allait de nouveau se trouver à la tête de l'administration, car les trois glorieuses journées^ comme on les appelait alors, avait lui sur la France. La révolution de Juillet i83o venait d'ébranler l'Europe entière. A M. Ladroit, patriote éprouvé, revenait l'honneur de ceindre i'écharpe tricolore. A une période de calme et de tranquillité apparente, succédait une ère de mouvement intellectuel : M. Ladroit était le pilote indiqué pour manœuvrer sur la Cèze la barque de notre petit Bagnols.
Ici, nous retrouvons le même homme. En reprenant les affaires municipales, il voulut, comme en iSiq, s'occuper de l'instruction. Il engagea M. l'abbé Salles, à accepter une seconde fois la direction du Collège, qu'il avait été forcé d'abandonner depuis deux ans, à la suite des demandes de l'Evêque de Nîmes. On sait qu'appuyé par l'administration locale, Mgr de Chaffoy, voulait y établir un petit séminaire.
A peine M. Ladroit a-t-il réalisé cette notable amélioration dans l'intérêt de ses administrés, que nous remarquons l'élan patriotique du premier magistrat dans l'adresse que le Conseil envoya le 20 octobre à S. M. le Roi des Français; on y lit ces mots : — « En acceptant la couronne vous avez sauvé la France de l'anarchie et vous avez comblé en même temps tous les vœux des Français... En France et en Exil vous avez toujours eu l'âme française... Seul, vous avez compris la Nation... V. M... s'est empressée de proclamer que la Charte serait désormais une vérité... C'est le palladium de notre bonheur... Nous saluons lepremierroi citoyen dans la dynastie
20 NOTICKS BIOGRAPHIQL'ES
générale des rois... Comme votre aïeul Henri IV... vous êtes déjà l'idole des Français... »
Le maire ne visait pas exclusivement aux aspirations politiques? il devenait volontiers administrateur pratique, intelligent, actif, comme les maires devraient être tous.
La sollicitude de l'autorité municipale inspira, en décembre, la création de deux ateliers de charité, un pour les travaux de remblai de la voie publique, Tautre pour le cardage des frisons. ([) M. Ladroit comprenait que la vie d'un homme public est dans les actes même de son administration : il savait (et il en était heureux), se multiplier à l'occasion. On le voyait au chevet d'un malade, en ville, puis, peu après, exerçant son talent de chirurgien dans une localité du voisinage, puis attelé bravement au char municipal qu'il dirigeait à souhait.
Une délibération du 3 mai i832, témoigne de sa vive préoccupation des intérêts de ses chers bagnolais. Le maire provoqua un vote de 2,000 francs en prévision de l'invasion du choléra morbus qui désolait alors certaines contrées de la France... le docteur, parfaitement secondé au sein du Conseil municipal prévoyait tous les soins à prodiguer aux pauvres si le malheur venait à frapper notre ville.
C'est encore sous l'inspiration de M. Ladroit que le i*^'* juillet i832, le Conseil vota une adresse au Roi, sur les événements des journées de juin, 5 et 6. — « Deux factions, faibles mais audacieuses appellent la guerre civile... l'une couverte de sang et de crimes voulait relever cet étendard dont le souvenir épouvante encore la France, l'autre incorrigible, sans prévoyance, prétendait nous ramener de nouveau une famille qui n'a jamais su comprendre nos besoins, ni nos vœux... La France veut votre dynastie. Sire..., il faut punir les factieux quelque soit le masque dont ils se couvrent. « Voilà quelle était la note dominante du Conseil municipal d'alors.
(1) Nous touchons laux dernirros années de ce commerce lucralif.