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GUIDE

Né à Bagnols le i5 août ij'j4 Mort à Paris le 5 avril i852

EUX mois après le 14 juillet, date me'morable, (d'oiî, par la prise de la Bastille, les historiens semblent compter la première journée de la Révolution) un jeune bagnolais s'engageait comme volontaire au régiment de Soissonnais (i), infanterie : il avait à peine seize ans. « La valeur n'attend pas le nombre des années. »

Joseph Souchon, fils de Martin et de Suzanne Violotte (2), né le i5 août 1774, quittait Bagnols le i5 septembre 1789.

Le 24 décembre 1793 il passait au régiment de Penthièvre, devenu depuis 1791, le S''"^ régiment de dragons. Pendant quatre ans Souchon parcourut les bords du Rhin, de Mayence à Francfort, de Worms à Manheim.

En 1796 nous le voyons dès le 22 septembre (i^'" vendémiaire an V), compris parmi les Guides (3), du général

(1) Voir ci-après la note A.

(2) Suzanne Violotte était la sœur de Violot, un maçon et sculpteur habile pour le pays, à qui l'on doit deux groupes en pierre (sujets religieux), qui sont placés l'un sur la porte intérieure de la maison de Charité, et l'autre à la maison Aslier, rue Poulagière, à l'angle de la rue du Remouleur.

(3) Voir ci-aprés la note B .

Bonaparte. Il était de ce groupe d'élite, remarquable autant par sa fidélité que par sa bravoure prudente. Il se trouva à la troisième journée d'Arcole, le 17 novembre. Les historiens du temps, Napoléon lui-même (i), racontent ce qui suit :

« ... Vers les trois heures, au moment où le détachement de la garnison deLegnanose, commandé par l'adjudant Lorcet se portait sur Tennemi, alors que la canonnade était vive sur toute la ligne et que les tirailleurs en étaient aux mains, le général français ordonna au chef-d'escadrons Hercule (2), de se porter avec cinquante guides et quatre ou cinq trompettes, au travers des roseaux et de charger sur l'extrémité de la gauche l'ennemi, au moment que la garnison de Legnanose commençait à la canonner par derrière : ce qu'il exécuta avec intelligence et contribua beaucoup au succès de la journée... Alvinzi mené battant tout le reste de la soirée, continua sa retraite sur Vicence. Notre cavalerie le poursuivit au-delà de Montebello. »

Le jeune bagnolais était un des guides qui exécutèrent cette charge héroïque. Il y reçut une blessure grave et sa bravoure éclatante lui valut un sabix' d'howieur.

Souchon se distingua plus d'une fois encore pendant la campagne d'Italie. Il obtint deux récompenses pécuniaires sur le champ de bataille, et fut fait brigadier. Nous pouvons le dire avec fierté, nous, enfants de Bagnols : sa carrière militaire n'a été qu'une suite d'actes de courage et de dévouement; et bien que confondu dans les rangs inférieurs de l'armée, ses actions d'éclat n'en firent pas moins briller son nom glorieux.

Souchon était à l'armée d'Ég3^pte ; il s'y distingua en brave. Citons du Mémoiial de Sainte-Hélène (3), quelques lignes que

(1) V. Victoires et Conquêtes. . . V. Campagnes d'Italie par Napoléon, p. 515, Tome I.

(2) C'est par erreur (|ue Napoléon donne à Nègre Hercule le litre de chef d'escadrons : ce lieutenant des guides ne fut nommé capitaine que peu de jours après Arcole.

(3) Tome I, page 122 et 123, Édit. Ernest Bourdin, Illustrations de Charlet.

tous les Jeunes élèves de nos écoles devraient savoir par cœur.

« Napoléon reçut durant le siège de Saint-Jean-d'Acre, une preuve de dévouement héroïque et bien touchante. Étant dans la tranchée, une bombe tombe à ses pieds : deux grenadiers se jetèrent aussitôt sur lui, le placèrent entre eux deux, et le couvrirent de toutes parts ; par bonheur la bombe respecta tout le groupe ; nul ne fut touché.

« Un de ces braves grenadiers a été depuis le général Daumesîfil, l'autre était Souchon, qui trois fois reçut des armes d'honneur. »

Cette mention glorieuse pour notre compatriote, n'était pas, il est vrai, dans la première édition du livre écrit par le comte de Las Cases : le nom de Souchon ne figurait point. Napoléon, en dictant ses mémoires avait dit : « Je ne me rappelle pas le nom du dernier soldat. « Mais les éditeurs postérieurs du Mémorial citent Souchon. Le témoin de cet acte, son compagnon même fut le premier à le signaler avec orgueil ; car les deux héros ne s'étaient jamais perdus de vue. Depuis la campagne d'Egypte, le brave grenadier notre compatriote n'avait cessé de conserver d'excellentes relations avec son heureux camarade.

On sait que Daumesnil, surnommé la Jambe de Bois (i), devint général et gouverneur de Vincennes ; qu'il conserva cette forteresse même après que les alliés se furent emparés de Paris, en 18 14 ; qu'aux sommations russes, il répondait : Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai ma place ; » qu'il refusa un million que lui offrait un général ennemi, en répondant fièrement : Vous ne serez pas plus heureux contre ma pauvreté ; je ne veux rien, et mon refus sera la richesse de mes enfants. » Tous ces détails sont aujourd'hui du domaine de l'histoire.

Souchon vivait dans une situation modeste, cependant sa

(1) Il était né en 1776 et mourut en 1832.

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famille et celle de Daumesnil sont toujours restées liées, malgré la différence de position. Ainsi, en souvenir de leurs relations intimes. Madame veuve Daumesnil oifrit ci Madame Souchon un exemplaire du Mémorial de Sainte-Hélène avec cette dédicace : Au brave camarade de Daumesnil à Saint-Jean d'Acre, au guide Souchon. »

Mais suivons notre compatriote dans la campagne d'Orient. C'est à l'affaire d'Héliopolis, le 22 août 1800, c'est-à-dire, un an après l'épisode de Saint-Jean-d'Acre — avril, mai 1799 — que Souchon fut blessé. Il reçut pour sa belle conduite, dans cette journée sanglante, un mousqueton d'honneur, avec plaques d'argent. Le brevet est signé du 28 vendémiaire an XI : il porte ces mots : « Bonaparte, premier consul de la « République, d'après le compte qui lui a été rendu de la « conduite distinguée et de la bravoure éclatante du citoyen « Souchon, chasseur à cheval dans la Garde, à l'affaire du « 4 fructidor an IX (i), à l'armée d'Orient, lui décerne à titre « de récompense nationale une carabine d'honneur. Il jouira « des prérogatives attachées à la dite récompense par l'arrêté « du 4 nivôse an VIII. »

Par la pièce dont nous venons de parler il est prouvé que Souchon avait été incorporé successivement dans deux régiments de la garde des consuls. Les états de service précisent que le 7 ventôse an X (26 février 1802), il était aux grenadiers à pied et le brevet le désigne comme faisant partie du régiment de chasseurs à cheval, le 19 octobre de la même année.

Lors du licenciement des guides de l'ex-armée d'Orient, le 8 décembre 1802, — 18 frimaire an XI, — Souchon reçut un

(1) 11 est question ici de l'affaire dite de V Embarcadère, qui eut lieu à l'ouest d'Alexandrie sur le canal. Après un combat qui dura une heure et demie, nos troupes durent se replier : elles étaient commandées par le général de division Zayoncliek, L'ordre du jour signé Menou, (7 fructidor an IX), mentionne plusieurs soldats qui se sont distingués. Ce ne fut qu'en vendémiaire (30 octobre 1803), lors de la rentrée des troupes que, sur un rapport supplémentaire^ en proposition spéciale, la récompense a été décernée à Souchon.

certificat de libération , où nous remarquons ces lignes : « Certifions en outre, que le susnommé s'est conduit pendant « tout le temps qu'il a servi au dit corps une conduite irrépro- « chable à tous égards. » (Extrait textuel).

Après sa nomination aux chasseurs de la garde, Souchon ne peut continuer longtemps son service actif; à cause des six blessures qu'il avait reçues, et particulièrement de celle qui le frappa en pleine poitrine ; il dut prendre sa retraite. Depuis le 1 1 février i8o3, — 22 pluviôse an XI, — notre brave compatriote avait été admis au:: vétérans. Le gouvernement d'alors tenait à rendre une éclatante justice à l'un des plus braves soldats de l'armée, honoré déjà des témoignages flatteurs si justement mérités. Dès le i^"" vendémiaire an XII, — 24 septembre i8o3, — inscrit sur la liste des légionnaires de droit, Souchon fut fait chevalier de la Légion d'honneur.

Le 16 mai i8o5, il prenait sa retraite et quittait à regret le général illustre qu'il avait servi pendant plus de dix années avec un dévouement absolu ; Napoléon venait alors d'être élu Empereur.

Si Souchon n'a point gagné de grades pendant sa brillante carrière militaire, c'est qu'il fut forcé de s'arrêter avant le temps. D'ailleurs cet enfant du peuple ne savait ni lire ni écrire; à peine, à la fin de sa vie, pouvait-il, difficilement même signer son nom. Notre héros se résigna donc à vivre toujours humble et modeste. Son camarade de lit avait pu recevoir les bienfaits d'une instruction plus qu'élémentaire. L'instruction, la bonne conduite et la bravoure de Daumesnil nous expliquent les légitimes succès du général.

Le vétéran d'Arcole et de Saint-Jean-d'Acre se maria, après avoir quitté le service militaire (i), et entra, comme contremaître, dans la filature Richard-Lenoir. Il ne tarda pas à perdre sa place ; car l'usine de cet industriel célèbre dut cesser de fonctionner en i8i5, lorsque les produits anglais, prohibés

(1) Il eut six filles et trois garçons ; sa veuve mourut à 88 ans.

par le blocLis continental, firent invasion en même temps que les armées alliées ennemies de la France,

En 1823 Souchon fut nommé surveillant au Palais-Royal : c'est Là que nous l'avons connu et c'est grâce à son obligeante intervention qu'il nous a été permis de visiter, en i835, les galeries de tableaux appartenant à la famille d'Orléans.

Souchon était à cette époque un beau vieillard, accueillant, affectueux pour ses compatriotes. Il parlait volontiers de son cher Bagnols et de sa famille parisienne qu'il aurait voulu rattacher par des liens intimes à sa ville natale. Ses souhaits se sont en partie réalisés ; l'une de ses filles se maria à un bagnolais, M. Frédéric Canonge, alors entrepreneur de maçonnerie à Paris, qu'une mort prématurée a ravi à sa famille et à ses nombreux amis.

Notre compatriote, entouré des siens, vivait heureux : ses fils et ses petits-fils se faisaient déjà distinguer dans l'armée. Comme médaillé de Sainte-Hélène il comptait à titre bienveillant à l'Elysée, lorsque le 5 avril i852, une cruelle maladie chronique le fit succomber. Sa veuve qui lui survécut Jusqu'en 187:, a pu, seule, jouir des brillants succès de ses enfants.

Bien que ceux-ci, officiers supérieurs distingués, et encore aujourd'hui pleins de vie, n'aient point leur place dans cette publication nécrologique, nous ne pouvons passer sous silence la personnalité saillante de M. Charles-Frédéric Souchon, né en 18 17, engagé en 1834, commandant d'artillerie de la citadelle d'Arras jusqu'à l'époque de sa retraite en 1868, reprenant du service en 1870, nommé lieutenant-colonel et ayant .coopéré activement à la réorganisation de l'artillerie destinée à l'armée du Nord.

M. Souchon, officier de la Légion d'honneur, habite actuellement Wambrechies près Lille (Nord), beaucoup trop loin de Bagnols, dont une rue porte aujourd'hui le nom de son père.

Un des petits-fils du hérosde Saint-Jean-d'Acre, M. Frédéric Canonge, chef de bataillon, est professeur d'histoire militaire stratégique à l'école de guerre à Paris, et le second, M. Henri

Canonge est chef d'escadrons de chasseurs. Un chroniqueur futur intéressera ses lecteurs en racontant la vie de ces trois officiers de mérite : nous les comptons au nombre des bagno-

iais.

NOTES

(A, p.' 277). — Ce fut Hen;-i îî qui, en 1558, institua les quatre premiers régiments d'infanterie. Les rois ses successeurs en augmentèrent le nombre. De 1G43 à 1709 Louis XIV créa 94 nouveaux régiments d'infanterie et assigna à chacun d'eux un numéro, Soissonnais, créé en 1684, portait le Uq 87. Mais à dater du 1er janvier 1791 les régiments reçurent un numéro d'ordre et la milice du Soissonnais devint le 40'»e de ligne. Il y avait alors 105 régiments.

En 1793 l'infanterie fut organisée en 198 demi-brigades portées plus tard à 209. Celles-ci étaient formées d'nn bataillon des anciens régiments et de 2 bataillons de volontaires Cette organisation dura jusqu'en l'an XII.

(B, p. 277). — L'origine des guides est racontée tout au long dans le Mémorial de Sainte-Hélène ^ (T. I, p. 212). — «Napoléon, après le passage du Mincio, toutes les mesures ordonnées et l'ennemi poursuivi dans toutes les directions, s'arrêta dans un château sur la rive gauche. Il souffrait de la tête et prit un bain de pied. Un gros détachement ennemi, égaré et perdu, arrive, en remontant le fleuve jusqu'au château. Napoléon y était presque seul ; la sentinelle en faction à la porte, n'a que le temps de la pousser en criant aux armes, et le général de l'armée d'Italie, au sein de la victoire, est réduit à s'évader par les derrières du jardin avec une seule botte, l'autre jambe nue. . .

« Le danger auquel venait d'échapper le général français, circonstance qui dans sa manière d'opérer pouvait se renouveler souvent, devint l'origine des guides chargés de garder sa personne ...»

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