PHILOSOPHE, ASTRONOME ET MEDECIN
Né à Bagiiols en 12S8 Morl à Perpignan l'ers iSjo
I les archives municipales de Bagnols se taisent sur la colonie israélites qui, pendant le moyen-âge, florissait dans la cité, la tradition et le nom de certaines rues de la ville en perpétuent le souvenir. En etlet, dans le Balneolum antique, le Baniolas du xiii^' siècle, le Baignolz de i63o et le Bagnols d'aujourd'hui, on a conservé les rues de Jérusalem et de la Juiverie.
Nous le savons par l'histoire générale de la province : dans plusieurs villes du midi de la France, les Juifs comptèrent plus d'une académie célèbre; depuis Perpignan jusqu'à Valence. Pour ne parler ici que de la région languedocienne, citons Narbonne, Béziers, Lunel et Posquières (aujourd'ui Vauvert). A leur tour, Nimes, Uzès, Bagnols et Pont-Saint-Esprit, (où une synagogue existait encore il y a peu d'années), durent être habités par des rabbins plus ou moins distingués. Nous ne pouvons nous défendre d'un légitime orgueil, en comptant parmi nos compatriotes, un des philosophes les plus illustres de l'école juive, Levi ben Gerson^ dont un auteur moderne (i)
(I) S. Munck, Mélmujes de philosophie, \^. 497, 501, avec notes.
3o NOTICES BIOGRAPHIQUES
n'a pas craint de dire : « Celui qui, comme philosophe et exégète, (i) obscurcissait tous ses contemporains fut Levi ben Gerson, de Bagnols, appelé maître Léon, sans contredit un des plus grands péripatéticiens du xiv'^ siècle, et le plus hardi de tous les philosophes juifs. »
On ne connaît exactement ni l'année de sa naissance ni celle de sa mort ; (2) bien plus, certains auteurs n'ont pu préciser si R. Levi était né en France ou en Catalogne. Cependant, outre les assertions de plusieurs écrivains dignes de foi, ce que nous établirons plus bas en faveur de notre Bagnols, permettra au lecteur de se prononcer, avec nous, pour l'affirmative.
J. B. de Rossi, dans son Di^ionario Storico degli autori ebrci c dellc loro opère (3), cite notre Rabbin (4) et dit : Gersonide Levi, appelé encore R. Léon de Baniolas ou de Bagnols (5) parce qu'il est né cians cette ville de Propeuce. » Nous cro3'Ons inutile d'ajouter ici que jadis toute la contrée méridionale portait le nom de Province romaine, d'où nous est venu le nom de Provence, aujourd'hui exclusivement réservé au territoire situé sur la rive orientale du Rhône.
J. Fùrst, dans sa bibliothéca judaïca (6) parle aussi de
(1) Exégète, se dit de l'interprèle (lui se consacre à rexplicalion dos différentes parties de la Cible.
(2) Selon le livre You^hasin, dit Munk, Levi serait mort à Perpignan en 1 370 : date bien reculée puisque ses observations astronomiques s'arrêtent à 13/..0.
{?>) Parme, 1802, 2 vol. in-8, T. I, p. 12G. De Rossi affirme cette date sur la loi d'une noie trouvée dans un manuscrit de l'aritbmétique de Levi.
(4) Rabbin, litre des savants Juifs, équivalant à celui de docteur : écrivains qui ont commenté la Bible. Aujourd'hui ce sont les docteurs du culte judaïque, placés à la tête des communautés : on les appelle Rabbi : Rabbi Aron, à Nîmes, que nous remercions ici, de son obligeance, à propos de cette notice.
(5) Au xiiie siècle les noms des villes ou d'endroits apparaissent liés à ceux des personnages. Cela tient, dit Basnage {Hist. des Juifs, L. X, cli. ix), à ce qu'alors on commençait à prendre des surnoms, et comme les nobles les tiraient des liefs et des terres qu'ils possédaient, les gens de lettres les empruntaient à l'endroit où ils étaient nés. Les commentateurs juifs citent R. Levi sous le nom de Ralbag, initiales de Rabbi Levi ben Gerson.
LEVI BEN GERSOX 3l
Provence, mais par une singulière contradiction, cet auteur allemand ajoute, en note : « Léon de Bagnols est né en 1288 à Bagnolas, non loin de Girona ». Or le Balneolum catalan, situé à quarante kilomètres de Barceionne, n'a jamais été cité pour avoir possédé de colonie Israélite. Toutefois, puisque nous sommes certain d'une date, sachons d'où venaient les juifs du midi et qu'elle 3' était, à cette époque, la position des différents groupes Israélites ?
Au temps de César et d'Auguste, les Juifs étaient déjà implantés à Rome, mais après la ruine de Jérusalem par Titus, ce peuple se dispersa dans le monde entier : la Gaule narbonnaise, à cause de son état prospère, attira les Israélites de très bonne heure. Leurs établissements commerciaux et leurs écoles de Lunel, Narbonne, Béziers, paraissent aussi anciens que ceux de Tolède et de Cordoue. Dès 1009 ils ouvrirent à Nîmes une synagogue, (i) Ce fut au commencement du xi*" siècle que, de l'Orient, ils vinrent, en grand nombre, chercher un asile en Espagne. Là, voués spécialement à la culture des arts de l'esprit et à la pratique du commerce, ils formaient un lien nécessaire entre les chrétiens et les mahométans. On sait que, par leur intermédiaire, surtout, les sciences métaph3'siques et naturelles se répandirent dans l'Europe occidentale.
Les Juifs s'adonnaient à l'étude de la médecine, mais ils avaient une préférence pour celle des livres saints, ils étaient savants dans la loi avant d'être savants médecins et savants astronomes. Tel était, dit l'abbé Rouet (2) le trait qui distingue les écoles établies par les juifs en Espagne et dans notre Midi.
Jusqu'au xni^ siècle les Juifs avaient été successivement chassés et tolérés dans le nord de la France. ALais lorsque en 1270 le Languedoc fut réuni au domaine de la Couronne, les
(1) En 1161, l'Université de Posquières était déjà célèbre.
Ci) Élude snr V Ecole juive de Lunel, par l'abbé Rouët ; Montpellier, ! vol. in-8. L'auteur a bien voulu oflVir à la Bibliothèque de Bagnols un exemplaire de son intéressant volume. — lîemercîments empressés. L. A.
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mêmes lois régirent les synagogues de la contrée : Montpellier était alors la ville de prédilection des nombreuses familles professant le culte Israélite (i).
En atteignant le xiv^ siècle nous voyons Philippe-le-Bel favorable aux Juifs : il défendit de les emprisonner et les déchargea de quelques impôts. Cependant en i3ii il les chassa de France et par le fait de cette proscription, les écoles méridionales devinrent désertes et les jeunes israélites, durent se diriger momentanément vers le sol hospitalier de l'Espagne. Le fils de Philippe IV^, Louis-le-Huttin, rappela les juifs par une ordonnance de juillet i3i5, mais ce rappel dissimulait le désir de s'emparer des biens qu'ils possédaient.
En i3i8 Philippe V, le Long, leur ordonna de porter sur leurs habits des marques distinctives : une rouelle d'étoffes mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du grand sceau du roi (2).
Si les rois de France se montraient sévères et intéressés, les papes devinrent bienveillants et protecteurs. Jean XXII, à Avignon, refusa de confisquer les biens des Juifs convertis au christianisme et les défendit contre le roi, lequel, malgré l'intercession papale, les condamna à une amende de i5o,ooo livres parisis.
Lorsqu'en 1348 la peste fit de si effrayants ravages dans le Midi, (3) on accusa les Juifs d'avoir empoisonné les fontaines. La population crédule manifesta aussitôt sa haine contre les israélites et exerça partout une terrible vengeance contre eux. Le roi leur ordonna d'émigrer ou de se convertir au christianisme. Mais dès i352, après la cessation du fléau, les esprits s'étant calmés, les Juifs furent autorisés à rentrer dans Nîmes.
(1) Gallia christiana, T. III, p. 1143.
(2) Ménard, Hist. de Nhnes {ordonnnnce renouvelée en13i3par le roi Jean). Preuves.
(3) Histoire des Israélites, par Moïse Schwab, p. 178. Nous offrons nos remercîments à M. Schwab, de la Bibliothèque nationale : ce savant traductenr du Talinud a bien voulu nous fournir des renseignemenls précieux.
LEVI BEN GERSON
En i3Go le roi Jean II qui avait un pressant besoin d'argent ordonna leur rentrée en France, à la charge de payer un nouvel impôt considérable.
Une ordonnance du roi, — 27 décembre i362, — signée à Nîmes, permet aux Juifs l'exercice de la médecine. On sait que pendant longtemps les principaux médecins ont été des Arabes et des Juifs; ce furent surtout ces derniers qui fondèrent l'Université de Montpellier (i).
Malgré que les conciles de Béziers, en 1246, et d'Alby en 1255, défendissent aux chrétiens de se servir de médecins Juifs, la nécessité les fit pourtant rechercher toujours, car l'ignorance des médecins chrétiens était si grande qu'on dut exiger d'eux, en i352, licence de la Faculté pour leur permettre d'exercer (2).
Ce résumé historique nous a paru nécessaire pour expliquer au lecteur les diiférentes phases de l'existence de notre Rabbin; il nous semble même opportun d'ajouter ces lignes : — « Dans le cours des xf et xii*^ siècles, l'histoire nous fait connaître plusieurs docteurs juifs lesquels ont laissé des manuscrits précieux. Ce fut à l'époque de ces savants commentateurs des livres saints, que, devant le développement de l'esprit philosophique dans les académies juives de T Espagne, l'orthodoxie des écoles de la France méridionale se jeta, par une espèce de réaction, dans le mysticisme (3). »
Il y a tout lieu de croire qu'au xii^ siècle aucune école juive en renom n'existait ni à Bagnols ni à Orange. Benjamin de Tudèle qui visita les différentes régions du monde afin de
(1) Histoire de la commune de Montpelliet', par Germain, p. lxx. — 1284.
(2) Nostradamus cite Arles, où un Juif très instruit mérita, par son savoir, d'entrer comme médecin dans la maison de la reine Jeanne.
(3) Nous pourrions rappeler les longues querelles entre les écrivains juifs d'alors, se commentant et se réfutant les uns les autres : les Abraham ben David levita de Posquières, contre Benjamin de Tudèle, Abou-Alpliarage ou le Cordouan Maïmonide,
34 Norrci'S biographiques
connaître le nombre des juifs disperse's et aiin de s'informer de leur état moral et religieux, parcourait alors le Midi. Il aurait assurément remonté le Rhône jusqu'à la Cèze, — au Cicer, — au lieu de suivre les parasanges (i), de Lunel à Posquières, à St-Gilles, à Arles, à Marseille. Nous pouvons donc préjuger qu'en ces temps reculés, les jeunes Israélites de la contrée devaient aller au loin étudier le Talmud (2) et les sciences naturelles. L'Université de Posquières leur ouvrit ses portes. Une sorte de suzeraineté des seigneurs des bords du Vistre, planait alors sur notre pays, puisqu'une branche de leur famille s'était implantée à Uzès et que, plus près de nous, les Posquières possédaient les terres de Vénéjean et de Laudun (3).
Mais à l'époque que nous étudions, l'école du Bourg, qui, depuis, a pris le nom de Vauvert, avait cessé d'exister. Les Juifs durent fréquenter si non l'Université de Lunel, où les étudiants se rendaient des pays éloignés, ainsi que le relatent des historiens dignes de foi 14^ mais mieux encore l'école d'Orange, ville qui parait avoir eu, avec Bagnols, des relations suivies, puisque des familles marquantes de l'antique Arausio avaient fait souche dans nos murs (5).
(1) Parasaïuje, mesure de distance é(iuivalant à une lieue de 5 kilom. Benjamin de Tudèle était un juif espagnol, marchand, architecte ou médecin qui entreprit un grand voyage de 1159 à 1173. Son Itinéraire a été traduit par Carmoly. (V. Voyageurs anciens et modernes, par E. Charton, T. II, p. 15G et suiv.).
(2) Le Talnmd est le livre renfermant tout le corps du droit civil et religieux des Juifs, les règlements de toutes les cérémonies de leur culte, les préceptes qu'ils doivent suivre et leurs usages particuliers C'est d'après eux le code le plus complet de la doctrine traditionnelle et de leur religion.
(3) G. Charvet. Elwle généalogique de la iwemière maison d'Uzès, — les évêques. — Bulletin de la Société scientifique et littéraire d'Alais ; 1870, p. 32. — Guillaume de Vénéjean, évèque d'Uzès, était de la famille de Posquières, et selon d'autres, de Sahran. 11 fonda, en 1201, la chartreuse de Valbonne. — V. la monographie de la chartreuse, par M. L. iJruguier-Roure, de Pont-St-Esprit.
(4) L'abbé Koet... Benj. de Tudèle. Loc. cit.
(5) En 1115 Guillaume III, prince d'Orange, était co-seigneur de Bagnols. — {Tabl. del'Hist. drs princes et de la principauté d'07'ange,\^ai' 'io^i'\m de la Pise.
LEVr DEX GKRSOX" O.T
Issu d'une famille très distinguée dans laquelle la culture des lettres sacrées était tenue en haute estime, Levi était fils de Gerson ou Gherschon, connu par un livre intitulé : La porte des Cieiix^ — Schaar-Haschamajim — (i). Son grand père maternel Moïse, fils de Nachman, appelé par les Juifs Ramban, nom formé des initiales des mots Rabbi Mose Ben Nachman, a été une des plus grandes gloires de la s3'nagogue (2).
Celui que les historiens ont appelé, plus tard, Gersonide^ ou Léo Hebrœus^ habita tour à tour Bagnols, Orgon, Avignon et Perpignan. Munk ajoute qu'il résida dans une ville qu'il appelle : ville de l'Hysopo, qu'on a traduit par Vaison (3). Quant à sa vie personnelle, elle n'est guère plus connue que celle de la plupart des docteurs juifs du mo3'en-âge. Voué tout entier à ses études, il ne cherchait pas à faire connaître son nom, à jouer un rôle, à faire briller ses connaissances qui étaient pourtant variées et profondes. Gersonide, en effet, n'était pas seulement un théologien et un exégète de première force, il était encore médecin, naturaliste, astronome et un des plus grands péripatéticiens du xiv^' siècle. Mais malgré son grand
— La Haye, 1C39). — Nous rappellerons ici les seigneurs de Lange : on voit à Bagnols la rue de Lange et à Orange un faubourg du même nom. — Au commencement du xive siècle les princes d'Orange étaient Bertrand IV, des Baux et après lui Raymond V.
(1) Eist. lift, de Nîmes, par Michel Nicolas, T. I, p. 130. Remercîments à l'auteur, aujourd'hui professeur de philosophie à Montauban. — V. Bartoloccio. Magna bibUoth. rabbinica, T. I, p. 733-731.
(2) V. Bartoloccio. Loc. cit. T. iV, p. il 1 . — « Il était d'une famille de savants, » comme le prouve la mention qu'il fait souvent dans ses commentaires des remarques sur l'exégèse de son père et bien que plus rarement de son grandpère. » V. le vol. du doc, M. Joël, de Breslau, 1862, p. 6. Documents relatifs à l'histoire de la philosophie de l'Exégèse philosophique du moyen-àge.
(3) Elle a donné son nom à plusieurs auteurs juifs surnommés Ezobi (Bernard de Valabrègue a émis cette opinion). V. la notice française en tète du manusc. hébreu no 79 de l'ancien fond de la Bibl. de Paris. — Joël dit « que Gersonide préférait vivre dans les localités soumises aux rois de Provence^ aux papes, ou soumis à l'influence de ces hommes d'élite, plutôt que de rester sous la domination redouîable dus rois de France. » Loc. cit.
savoir et semblable, en cela, aux plus hautes illustrations du moyen-àgc, il ne brigua et n'accepta jamais aucun poste rabbinique. Il mettait à un plus haut prix Tindépendance de sa personne et de ses idées que les honneurs et les émoluments attachés au rabbinat. Au lieu de se faire chef d'académie, de s'appliquer à l'enseignement oral, il voulut, comme Maimonide et tant d'autres, répandre la science par des livres, afin d'en étendre les bienfaits à un plus grand nombre de personnes (i).
Dans la préface de son Mirhamôth^ Levi déplore non seulement les malheurs de sa nation (la France), mais ses propres malheurs. Parmi les différentes causes qui auraient pu l'empêcher d'écrire son grand ouvrage, il compte la misère de la situation qui est telle, dit-il, qu'elle semble rendre impossible la moindre méditation. A cette époque désastreuse où la peste et la famine ravageaient la contrée, nul n'était sûr du lendemain. La pratique de la médecine qui était sans doute le gagne-pain de R. Levi, était généralement interdite aux Juifs : on brûlait sans pitié tous les livres talmudistes. La désolation était à son comble parmi les Israélites méridionaux. On ne saurait donc assez admirer la force d'àme de Gersonide qui, au milieu des plus grandes calamités, au bruit des orages et des tempêtes déchaînées contre sa nation, a pu conserver assez de calme et de liberté d'esprit pour se livrer aux spéculations les plus subtiles et les plus quintessenciées (2).
Les biographes rabbiniques sont d'accord sur la durée de la carrière littéraire du fils de Gerson : elle commence en i32i et se termine en i328. Déjà même en i3i6 et iSiy certaines parties de son MUliamôth-Adonaï (3) furent rédigées ou tout au moins ébauchées. Il débuta par un ouvrage d'arithmétique
(1) Ses ouvrages sont rédigés en hébreu; il connaissail raral)e, il parlait la langue d'oc, mais on croit qu'il ignorait le latin.
(2) V. Isid. Well, Levi ben (Jerson; introduct., p. 18. — V. plus bas^ p. H.
(3) Q\x\q% Combats du seigneur. V. l'édition de cet ouvrage, fol. 68G, imprimé à Trente, par Jac(i. Markaria, en 1560.
LEVI BEN GERSON :>'
termine en avril i32i et consacra tout le reste de cette année et les deux années suivantes à l'explication de divers commentaires ou paraphrases d'Ibn-Roschd 1 1', sur Aristote, il aborda ensuite l'interprétation de certaines parties de la Bible qui lui permettaient de donner une libre carrière à son exégèse philosophique comme le Cantique des Cantiques, Job, les premiers chapitres de la Genèse et l'Ecclésiaste ; en même temps il travaillait à son livre de MU'hamoth dont nous parlerons plus bas. Après avoir achevé cette œuvre magistrale, il commenta successivement les livres d'Esther et de Ruth, le Pentateuque, les premiers Prophètes, Daniel, Ezra et Nehmia, les chroniques et, en dernier lieu, les proverbes qu'il acheva le 3 iyyar (23 avril) i33S.
Les ouvrages de Gersonide ont eu un grand succès parmi ses coreligionnaires : ils ont été presque tous publiés (2), quelques-uns même ont eu plusieurs éditions et ce succès, dit Munk , est d'autant plus étonnant que l'auteur reconnaît ouvertement la philosophie d'Aristote (3) comme vérité absolue et, sans prendre les réserves que Maimonide avait cru nécessaires, fait violence à la Bible et aux cro3'ances juives
(1) Ou AveiToès, \\V siî'cle : philosophe arahe dont le système tendait à se répandre dans le monde, parce qii"il paraissait être l'interprète fidèle de la pensée d'Aristote. I/Averroïsmepeul se résumer en deux doctrines, deux grandes erreurs : lEternité de la matière et la théorie de l'intellect. Les chrétiens le considèrent comme le représentant de l'incrédulité et du mépris des religions existantes.
(2) Les œuvres de Levi se trouvent en grande partie parmi les manuscrits de la Bibl. nat. à Paris. Ceux qui se rapportent à risagoge de Porphyre, aux catégories et au traité de Vinterprétatioii ont été traduits en latin par Jacobo Mantino et imprimés dans le T. 1 des deuxièmes éditions latines des œuvres d'Aristote avec les commentaires d'Averroès.
(3) Aristote, philosophe, naturaliste, médecin célèbre, vivait 384 ans avant J.-G. Sa doctrine repose sur la perception extérieure et sur l'expérience, par opposition à celle de Platon qui fait naître nos perceptions d'une idée prototype préexistante. En tout, il procède par l'analyse et arrive à la synthèse; c'est là le besoin impéiieux de son esprit, le trait caracféi'islique de son génie II a fondé la secte des Péripatéticiens, mot qui signifie : promener autour ; les élèves recevaient les leçons en se promenant dans les salles et dans les jardins du Ivcée.
pour les adapter à ses idées péripatéticiennes .i). Il paraîtrait que ses mérites comme exégète lui firent pardonner ses écarts comme philosophe et théologien, ou bien qu'à une époque où l'étude de la philosophie était tombée en décadence et où les luttes avaient cessé, on lisait, sans en comprendre toute la portée, les vastes ouvrages de Levi, attraj^ants par la facilité du style et la variété du fond.
L'ouvrage le plus important de maître Léon de Bagnols est le Mirhamoth-Adona'î\ le Combat du Seig-iieur. C'est une explication philosophique des croyances juives, explication bien autrement hardie que celle de ]\ïahiionide :2;. L'auteur y développe son système qui est, en général, le péripatétisme pur, tel qu'il se présente chez les philosophes arabes, et où il cherche à démontrer que les doctrines du judaïsme sont parfaitement d'accord avec ce système. Cet ouvrage, achevé le 8 janvier i329, est divisé en 6 livres qui traitent : — de la nature et de la destinée de l'âme, du songe, de la divination et de la prophétie, de la science de Dieu, de la Providence de Dieu, des substances célestes, de la création et des miracles. Dans l'édition qui a été publiée à Rivo di Trento en i56o on a supprimé la première partie du cinquième livre, qui forme, à elle seule, un traité d'astronomie fort étendu et renferme des calculs et des observations propres à l'auteur.
(1) Le docteur de Bagnols s'applique à faire ressortir le sens littéral du texte biblique, tel que le donne la connaissance des mots et de la syntaxe et, en même temps, il a recours à l'Histoire des temps où chaque livre a élé écrit pour déterminer la signilicalion qu'il explique. — Mich. Nicolas, Hist. litt. de Nhnes, T. I, p. 139.
(2) Maïmonide médecin du sultan Saladin, publia des écrits nombreux embrassant tout le domaine scientifique. Ses deux ouvrages célèbres sont la Main morte et le Guide des égarés. Ses coreligionaires l'ont considéré comme la lumière de l'orient et de Voccident. Les chrétiens le citent comme une autorité incontestée. En 1194 il écrivit une lettre au Collège rabbinique de Marseille ; M. Jonas Weyl, grand rabbin, en a donnée le premier, une traduction française : nous offrons ici un témoignage de gi'atitude ta ce savant docteur (jui a bien voulu nous adresser un exemplaire de cette lettre, accompagnée de (juelques détails précieux sur Gersonide, Cette lettre est une critique contre les superstitions astrologiques, alors en faveur dans les écoles Juives du Midi.
LEVI BEN GERSON
« Parmi les philosophes juifs du moyen-àge dont les ouvrages nous sont parvenus, dit Munk, Levi ben Gerson est le premier qui ose combattre ouvertement le dogme de la création ex niJiilo. Après avoir longuement démontré que le monde ne peut être sorti ni du néant absolu ni d'une matière déterminée, il conclut, II) qu'il est à la fois sorti du néant et de quelque chose ; ce quelque chose c'est la matière première, laquelle manquant de toute forme, est en même temps le néant. C'est par des raisonnements semblables que Levi, sur beaucoup d'autres questions, cherche à mettre en harmonie sa philosophie avec les dogmes reçus » 2).
Une note de ^lunk ajoute : le Miriiainoth composé en i36 chapitres existe dans trois manuscrits de la Bibliothèque nationale , dont l'un est incomplet. Après les observations générales sur l'utilité et la difficulté de l'astronomie, l'auteur fait la description d'un nouvel instrument inventé par lui pour les observations astronomiques, et auquel il donne le nom de : découvrant les profondeurs. Au chapitre IX il célèbre cet instrument par deux pièces de vers. Dans la suite de l'ouvrage, il expose les inconvénients du S3^stème de Ptolémée et de celui qui avait été invente par un astronome arabe Abou-Is'hak al Bitrodji (Alpetraguis , de la fin du xii'^ siècle. Levi, après avoir montré que ce svstème est impossible, expose longuement ses propres vues sur le systènie du monde, en les appuyant des observations qu'il avait faites à diverses époques. Il acheva cet ouvrage le 21 kerleu 5o8c) 124 novembre i328 ', mais il le revit plus tard et le compléta dans différents endroits, en inscrivant successivement ses nouvelles observations qui vont jusqu'à l'an 1340. Cet ouvrage devrait occuper une place dans l'histoire de l'astronomie et mériterait un examen approfondi de la part d'un savant spécial. Pic de la Miran-
(1) Livre VI, ]re partie, chap. 17.
(2) l\\m\i, Mélawj. de philos. Loc. cit.
dolc (i) qui Is cite plusieurs fois dans ses disputationcs in astro- /o^mw s'exprime en termes élogieux. «Léon Hébreu, homme distingué et célèbre matJTématicien, comme quelqu'un qui a peu de confiance dans les anciens, imagina un nouvel instrument dont les lois sont, pour l'observateur, d'une subtilité mathématique par excellence. « (2) La partie qui traite de l'invention de R. Levi(3), avait formé un ouvrage à part lequel fut traduit pour le Pape. Cette traduction se trouve à la Bibliothèque nationale (4), elle est terminée par la note suivante : — « un traité d'instrument astronomique de maître Léon de Bagnols, habitant Orange ;5), l'explique. Ce traité a été traduit de l'hébreu en latin pour le souverain pontife et seigneur Clément VI, l'an de l'incarnation r342 et la première année du Pontificat du dit seigneur Clément. »
Pendant la période qui nous occupe, la cour pontificale d'Avignon était dans toute sa splendeur : les princes de l'Église choisissaient pour résidence les sites les plus agréables de la contrée ; le cardinal Napoléon — ■ Frangipani — des Ursins, seigneur de Bagnols, venait de mourir, ses neveux se préparaient à vendre leur baronie à Roger de Beaufort dont le frère Clément VI était pape (6).
Notre savant compatriote ne devait donc point se trouver
(1) Liv. IX, chap. 8, v. Annales de philosoph. chrét. nov. et déc, 1878. La litléralure rabbinique aux moyen-âge. Pic de la Mirandole, p. Moïse Schawb. — Reuchlin cite Levi ben Gerson dans ses œuvres.
(2) Léo hehrwm vir insignis et celeber mathcmalica quasi veterilms jKtrum ftdeus, excogilarit norvm iiistntmentuin ciijns vidimus canones muthcmatica suldilitnte prœci'llentes . »
{?,) Chap. 4 à 11.
(4) Manusc. latins n» 7293. — Le doct. M. JorI dit (pie, de son vivant, Gersonide témoigna de la reconnaissance pour le pape Clément VI, puisque la traduction en latin date de 1342.
(5) La ville désignée par le nom (VAviriyca est Orange, appelée en latin Armisio, et([uiau moyen-àge portait aussi lenomd'.4?irfl.s«fa ou Aurasinormn civitas.
(6) V. de Baumefort. — Cession de la ville et de l'État d'Avignon au pape Clément VI. — 1 v. in-8, 1873.
LEVI BEN GERSON 4I
étranger dans cette brillante et illustre société avignonaise. Pour les novateurs tels que Levi ben Gerson, l'époque était mémorable par des découvertes et des événements célèbres : — • l'usage des verres à fover, au profit des astronomes, la fabrication des glaces coulées, la poudre à canon, la boussole perfectionnée, les notes de musique, les armes à feu. Dans un autre ordre d'idées, le Tiers appelé pour la preniière fois aux Etats généraux, l'abolition de l'ordre du Temple, les bandes de routiers et de pastoureaux envahissant nos contrées désolées par la peste et la famine. Près de nous, les pontistes locaux achevaient la construction du Pont-Saint-Esprit. Au loin, Artevveld dans la Flandre, Guillaume Tell en Suisse soulevant les populations au cri d'indépendance et de liberté. En ce temps là, les échos de Vaucluse retentissaient du nom de Pétrarque, et, à Rome, ceux du Tibre répétaient le nom de Rienzi.
Depuis le xiv^ siècle, l'œuvre de Gersonide a passionné les philosophes juifs ou chrétiens. Il ne peut entrer dans notre plan de donner de longs développements sur ces œuvres : outre ce qu'en ont dit Spinosa qui l'a beaucoup pratiqué et Keppler qui l'a prisé très haut comme astronome, outre ce qui a été publié de nos jours, la monographie allemande de M. Joël, professeur à l'Université de Breslau (i', un travail très remarquable de philosophie religieuse a été écrit sur Levi ben Gerson par M. Isid. Weil , aujourd'hui grand rabbin à Colmar /i). C'est surtout dans ce volume intéressant que les
(1) Le doct. Moïse Joël, professeur, a publié eu 186"2 à ftreslau (Pi'usse), uu travail — Levi beu Gersou, considéré comme philosophe religieux : — Ein Beilnig zur Geschichte der Philosophie und der philosophischen Exégèse des MiUi'lalters. iNous remercions ici l'auteur de son ofiVe gracieuse d'uu exemplaire pour la Bibliothèque de Bagnols.
(2) Nous devons à l'obligeance de ce savant théologien un exemplaire de son livre ipi'il a bien voulu nous offrir pour la Bibliothèque de Bagnols. Nous sommes iieureux de rendre ici un hommage de gratitude à l'auteur d'un livre ([ui a eu les honneurs d'une critique élogieuse et sincère de la part de M. Frank, de l'Institut. — ^.Journal des savants, 1869, p. 157, 171.
gens du monde et les savants de profession pourront être inities d'une façon toute particulière à la connaissance de la philosophie encore si obscure des Arabes. Le lecteur Jaloux d'approfondir l'idée Juive du moyen-àge, saura qu'elle présente à l'homme le spectacle d'un mouvement rationaliste qui s'accomplit au sein d'une religion positive et qui devient le point de Jonction de la civilisation arabe et chrétienne. Ce sont les Juifs qui ont fait connaître par leurs travaux aux docteurs chrétiens des xiii^ et xiv^ siècles les écrits d'Avempace, d'Al- Faràbi, d'Avicenne et d'Averroès. Jamais, dit le savant R. Is. Weil , Jamais peut-être St-Thomas d'Aquin n'eut écrit le Suinina Tlieologia s'il n'avait eu connaissance du More Neboîikhim^ de Maïmonide, traduit en latin par les lettrés d'Espagne (i).
Si Maïmonide a pendant plus d'un siècle, été, dans la synagogue l'oracle incontesté, Levi, le penseur renommé de l'école provençale, mérite une étude particulière, non seulement parce qu'il a doté la littérature Juive d'un grand ouvrage de' philosophie, mais encore, et surtout, parce que le premier, il a osé se soustraire à l'autorité magistrale du fils de Maïmon, et professer des doctrines dont la hardiesse n'a Jamais été égalée par aucun théologien rabbanite du moven-àge. Le cordouan est constamment théologien et philosophe, chez le bagnolais, le théologien disparaît plus d'une fois pour laisser parler seul le philosophe. Cependant, quoique novateur, Levi n'était point un enfant rebelle de la Thora, (Écriture sainte) ; il croyait de bonne foi pouvoir rester dans les limites de l'orthodoxie, tout en admettant avec les philosophes une matière première dénuée de forme, et en expliquant naturellement le phénomène de l'inspiration. Peu après sa mort, Gersonide a été vivement attaqué. Déjà au xiv'^ siècle, Isaac ben Schescheth d'Alger disait de lui : le savant R. Levi était un homme très
(1) Le Tad Hakiizakab. — La Main forte et le More nehouldm, ou le Guide des égarés sont les priacipaiix ouvrages de Maïmonide.
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versé dans le Talmud, il nous a légué de beaux commentaires où nous le voyons marcher sur les pas de Moïse ben Maimoun, mais son amour de la spéculation Ta détourné, lui aussi, du chemin de la vérité, et il a professé sur la prescience de Dieu et de la Providence des idées si malsonnantes, si voisines de l'hérésie qu'il est même défendu de les entendre... » A la suite du Rabbin d'Alger, R. Chasda'i Krescas de Saragosse entreprend une campagne contre notre phiolsophe et réfute successivement les doctrines trop osées, du MUliainôth. Plus tard encore, au xvii'= siècle, Menahem Azarias dit dans ses mémoires : « Mon iils, garde-toi de suivre les opinions du fils de Gerson, ainsi que tous ceux qui se targuent d'une fausse gloire. )) Enfin les docteurs de 1480 et de i636 sont d'accord à appeler les Guerres du Seigneur : des Guerres contre le Seigneur\
M. Is. Weil ajoute avec beaucoup d'à-propos : « Rien ne nous paraît donc plus intéressant, plus curieux même, que de voir un homme profondément religieux chercher, à tout prix, à accorder, fondre ensemble deux éléments si hétérogènes, l'averroïsmc et le mosaïsme, à faire coïncider la force d'Aristote et la Bible. »
Comme l'a dit son savant commentateur : il est convenable de faire bonne Justice de deux appréciations outrées dont sa trouve entaché le nom de Gersonide. — R. Levi n'est point un libre-penseur : c'est-à-dire un homme qui prend la raison humaine pour la mesure de la vérité, qui entend rester libre et indépendant de toute tradition historique, de tout enseignement révélé. Notre philosophe n'a qu'une préoccupation : mettre la Bible d'accord avec la raison. Il le dit lui-même dans sa préface : « noire méthode consiste à approfondir d'abord notre sujet, en nous servant de la seule raison, puis de démontrer que les données de la science sont précisément celles de la Loi. »
Gn l'a, en outre, accusé d'un attachement sans bornes aux
systèmes d'Aristotc et d'Avcrroès, lequel nie le progrès humain. R. Levi soutient au contraire que le progrès est un des principes fondamentaux du judaïsme, la base sur laquelle reposent toutes les espérances messianiques, car en définitive qu'est-ce que la foi à l'arrivée d'un messie, sinon la croyance à l'avènement d'une époque où l'humanité sera parvenue à son plus haut point de perfection, où la connaissance de la vérité, comme dit le prophète, sera répandue sur la terre comme les flots sur la surface de l'Océan. »
Mais, ajoute M. Isid. Weil, les services rendus par R. Levi à la dogmatique juive se trouvent chèrement payés par ses déplorables vues sur la nature de la pensée divine à la quelle il refuse l'omniscience, sur le phénomène de la prophétie dont il fait un don naturel, sur la matière dans laquelle il voit l'étoffe primitive et incréée de l'univers, sur le miracle dont il circonscrit le théâtre dans le monde des phénomènes. Ce sont ces nouveautés hétérodoxes, ces concessions littéraires et intempérantes faites, par lui, à la philosophie de l'école qui sont la cause que son nom soit si mal noté dans les fastes de l'orthodoxie. R. Levi était profondément religieux, veut-on savoir à quelle fin, au sein des malheurs et des misères de son temps il s'est mis à composer son MU'hamôth ? — Pour répandre, direz-vous , parmi ses frères les lumières de la raison, les vérités de la foi. Sans contredit, c'est là un de ses buts, mais ce n'est pas le seul, ce n'est pas même le principal. En entreprenant ce travail, en s'enfermant dans cette étude, il a tout d'abord songé à lui-même, à ses propres intérêts. Il a voulu, c'est lui-même qui nous le dit dans sa préface, se ménager par là une place élevée dans le Ciel, se créer un titre à une éternité bienheureuse. »
Concluons : Bagnols a tout lieu d'être fier d'avoir donné le jour à une telle personnalité : Levi ben Gerson, homme d'un génie supérieur, a été en avant, non seulement de la science
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judaïque, mais encore de la science chrétienne de son époque. Gersonide résume pour nous l'élite de la nation juive au moyen-àge : il a rendu service à h\ philosophie, à la critique des livres sacrés, à la grammaire, à l'astronomie, à la médecine, en un mot à la Civilisation.