SOUVENIR, PAR UN DE SES ANCIENS ËLEVES
L'ariicle qui suit, bien que publié après la mort de M. Xavier Baillairgé , trouve cependant ici sa place.
‘A la mémoire de feu Messire J. F. X. Baillairgé.”
C'etait par une belle après-midi de la première quinzaine de septembre 1848.
Eparpillés dans l’unique cour de récréation alors réservée aux sections des grands et des petits, les élèves pensionnaires du séminaire de Québec, faisaient un tapage inferual, comme pour chômer dignement le premier congé, de l'année scolaire. Il va sans dire que c'étaient les anciens qui donnaient le ton partout et qui soutenuient le concert et les jeux, la plupart des élèves, de première année, se tenant en dehors des amusements, les uns, pour mieux observer ce tableau vivant, tout nouveau pour eux, les autres, pour rêver, les yeux tout humides, aux belles et bonnes choses du foyer paternel.
Ayant endossè, depuis huit jours à peine, le capot bleu à
— 98 ss
nervures blanches, je faisais en cette occurrence, partie de la brigade des »ostalgiens. Blotti, bien seul et le dos tourné au spectacle, dans le coin le plus sombre et le moins fréquenté de la cour, je pensais à mon père, à ma mère, aux petits frères et sœurs. Les larmes coulaient drues sur mes deux joues, et, entre mes sanglots, je me reprochais amèrement l'inspiration que j'avais eue un jour de supplier mes parents de venir m'enfermer dans cette ;rison que javais prise de loin pour un paradis terrestre.
J'en étais arrivé au paroxisme du chagrin, lorsque je sentis deux grosses mains chaudes me saisir la tête par arrière et me presser fortement les oreilles et les tempes. Je vis de suite, au volume de l'étau, que je n'avais pas affaire à un camarade, et, d’une voix grosse de soupirs rentrés, je priai poliment l'intrus d2 m2 laisser à mon affliction. A l'instant, l'étau, après m'avoir fait faire un demi-tour à droite, lâcha prise et je me trouvai en présence, non pas d’un des maîtres de salle qne je connaissais déjà tous, mais d'un prêtre âgé que je reconnus, après qnelque hésitation, pour un «es prêtres du séminaire.
M'ayant laissé un temps suffisant pour me remettre de ma surprise, le prêtre me prit les deux mains dans les siennes et me demanda, avec une voix des plus sympathiques, ce que j'avais à pleurer ainsi. À cette questicn, mes yeux seuls répondirent en ouvrant toutes grandes leurs cataractes, et il paraît que cette réponse muette mit parfaitement mon nouvel ami sur fa piste de mon chagrin, car il reprit d'un ton doux :—
“Ta, ta, ta ; il ne faut pas s’ennuyer comme ça, mon petit bonhomme. Tu t’ennuies de ta mère, n'est-ce pas ? Eh bien ; je la connais bien moi, ta mère, (ingénieux mensonge), et je vais lui écrire tous les jours, pour lui donner de tes nouvelles. Tous les jours aussi, je recevrai des siennes, et je te les communiquerai. De la sorte, tu seras comme à la maison, avec cette différence qu'ici, tu t'instruiras pour faire plus tard un prêtre, un docteur, un avocat, ou un notaire, tandis que chez vous tu n’apprendrais qu’à écurer les vaches. Voyons ; plus de chagrin, mon petit, et promets-moi de ne plus faire le pion comme ça dans les coins de la cour. Et puis, est-ce que tu n’est pas bien ici ?
Oh ! j'y suis. Tu penses peut-être trop au pot de confitures de la maison et c’est probablement cela qui te met la larme à l'œil. Eh bien, moi aussi j'ai des confitures pour les bons petits écoliers, pour