‹ Notices biographiquesChapitre 8 sur 18 · PIERRE-FRANÇOIS CLAES · texte numérisé non relu

PIERRE-FRANÇOIS CLAES

La profession de journaliste, qui n'était sous le premier empire français qu'une sinécure onéreuse, acquit une grande importance dans les Pays-Bas et en France de 181S à 1830.

M. Yande Weyer, défenseur de M. de Potter en 1828, répondait au ministère public, qui avait encore parlé dédaigneusement de la presse périodique :

« ... Nous voyons avec peine que le ministère public méconnaisse le temps où nous vivons, et son esprit, au point de chercher à déverser le mépris sur une classe d'hommes qui rendent tous les jours des services éminents à la civilisation du monde. Le ministère public

h- ' — = co — =

hCi — =

34 PIEBRE-FBANÇOIS CLAES.

ignorerait-il qu'il attaque ici, dans les journa-

Cn

listes, les hommes les plus distingués de tous

les pays? En Angleterre, les Sheridan, les Fox, les Brougham, les Walter Scott, les Canning, etc.,

sont des journalistes. En France, les Chateaubriand, les Benjamin Constant, les Fiévée, les

co — =

Kératry, les Dubois, etc., sont des journalistes. En Hollande, les Doncker-Cutius , les Vollen-

KO —

hoven, les Kinker, etc., sont des journaHstes.

En Amérique, FrankUn était journaliste, et c'est

à cette école que se sont formés tous les publi-

cistes. En Belgique, les Yan Meenen, les Lesbroussart, les Plaschaert, les Barthélémy, les

ro =

Rogier, les Van Hulst, sont ou ont été des journalistes.. ('). »

co =

M. Vande Weyer aurait pu mentionner

encore, parmi les journalistes belges, un des

hCi ^

plus jeunes rédacteurs du Courrier des Pays-

Bas, Pierre-François Claes, né à Louvain, le

Cn =

29 juin 180d. Après aA^oir obtenu le diplôme de

docteur en droit à l'université de sa ville natale, il était venu s'établir à Bruxelles, et, en 1828,

s'était associé avec MM. Ducpetiaux, Jottrand,

h- ' ^ co =

Nothomb, Lesbroussart, Mascart et Van Meenen

(') Les Fondateurs de la monarchie belge, Sylvain Vande

ro = o =

ro =

ro = ro =

M = co =

ro =

Weyer, 1. 1, p. 39.

cm

mW\m

PIEREE-FRANÇOIS CLAES. 35

pour régénérer le Courrier qui devint alors le principal organe de l'opposition belge. Claes, dont la plume était alerte et la facilité étonnante, avait débuté avec éclat ; c'était un véritable polémiste, ardent, caustique, d'une verve intarissable.

Avec ces qualités il devait immanquablement s'exposer aux représailles du ministère public. Dès 1828 il était poursuivi du chef d'outrages, par paroles imprimées, au ministre de la justice, et condamné, le 9 décembre, par le tribunal correctionnel de Bruxelles à six mois de prison qu'il subit aux Petits-Carmes.

Claes sortit non repentant de cette prison.

Il fonda, avec M. Vande Weyer, la Revue belge; mais la littérature n'était pour lui qu'une distraction : il ne pouvait se détacher des luttes politiques, et, quoique la captivité lui eût été pénible, il se montra encore plus agressif et plus hardi.

En mai 1830, il était de nouveau poursuivi pour un article publié dans le Courrier des Pays-Bas, arrêté, reconduit aux Petits-Carmes, mis au secret et menacé de subir la peine du bannissement à laquelle venaient d'être condamnés MM. de Potter, Tielemans, Bartels et de Nève.

36 PIEHEE-FEANÇOIS CLAES.

Laissons maintenant la parole au journaliste menacé; il écrivait dans son mémorial ou journal intime :

14 mai.

« ... Le secret commence à me peser : je le supporte encore, mais j'ai besoin de m'armer de toute ma résignation. C'est déjà le neuvième jour que je suis enfermé ici... Voilà neuf jours que je suis comme mort au monde : aucune nouvelle de rien ni de personne ; pas un journal, pas un mot de conversation. Je ne me suis encore jamais trouvé dans cette position, même en temps de maladie...

15 mai.

Voici déjà un pas vers l'exil qui s'approche rapidement. La chambre du conseil me renvoie devant la chambre des mises en accusation :

Hérode me renvoie devant Pilate, et au bout de tout se trouve la condamnation au bannissement.

Je commence à le regarder comme d'autant plus inévitable que ma cause est trop juste : d'aussi absurdes procès ne s'intentent pas quand on ne peut compter sur le dévouement des commissaires...

PIBUEE-FBAKÇOIS CLAES.

18 mai.

... Je n'ai reçu que la visite du docteur VlemincJix et de Gendebien... Je me suis promené à différentes reprises dans la cour militaire des soldats suisses. C'est mon jardin et mon parc. Je ne puis pas aller ailleurs. J'ai vu et salué cette après-midi les bannis à leur fenêtre ('). Hélas !

19 mai.

Le drame s'avance : le deuxième coup est porté : la chambre des mises en accusation me renvoie devant la cour d'assises. C'est Gendebien qui est venu me l'apprendre tantôt. Quoique préparé, je n'en ai pas moins été frappé, et quand Gendebien a été parti, l'émotion a pris le dessus ... J'ai ouvert au hasard mon Imitation de Jésus-Christ; je suis tombé sur le W chapitre du hvre III, qui a pour rubrique qu'on doit placer en Dieu seul tout espoir et toute confiance. Cette prière est bien appropriée

à ma situation... L'exil! Et ne plus voir N !

J'ai peine à me retenir encore. Je me suis un peu calmé ensuite en méditant mon plan de

{*) M. de PoUer et les trois autres condamnés, encore retenus aux Petits-Carmes.

PIEERE-FRANÇOIS CLAES.

défense, car je veux me défendre comme un lion...

Samedi, 22 mai.

Jour de prison et de solitude : pas une visite, car nous autres prisonniers nous ne sommes abordables que les jours de marché, trois fois par semaine.

... A quatre heures, par un heureux subterfuge, à la grille d'un corridor dans le quartier militaire, j'ai causé avec les bannis : ils n'ont encore ni asile ni passe-port. France ou Suisse : nous verrons. Ils m'ouvriront la voie...

Jottrand vint me voir... « Cinq ans de bannissement, me dit-il tout froidement, qu'est-ce quecela fait? Vous n'aurez que trente ans quand vous reviendrez. i> Il en parle, morbleu, bien à son aise. Je voudrais le voir à ma place...

25 mai.

... Nothomb est enfin arrivé ('). Nous avons longtemps causé, et il va s'occuper de mon affaire. Mon espoir d'acquittement est à peu près anéanti et je crois que je ferai bien de me préparer à la résignation...

(*) Il revenait du Luxembourg.

PIEREE-BRANÇOIS CLAES.

as mai.

Ce midi, deux gendarmes sont venus me prendre et un char numéroté m'a conduit au palais de justice, où M. le président Deswerte m'a fait les questions d'usage...

31 mai.

Allons, le drame avance : le greffier Van Gelder est venu me demander ce matin, tandis que je me promenais à la cour, si demain en huit me convenait pour paraître aux assises. J'ai répondu que oui. Il vaut mieux en effet que je connaisse mon sort le plus tôt possible : libre ou banni...

On m'a apporté la copie des pièces que j'avais demandées : Nothomb et moi, nous les avons examinées tantôt. Je dois maintenant écrire un petit discours pour ma défense...

5 juin.

J'ai pris aujourd'hui une résolution pour laquelle j'ai bien hésité, bien douté, bien longtemps transigé ; voilà le doute fini et le sort en est jeté. On me disait de toutes parts et toujours : Ne vous défendez pas, c'est la meilleure des défenses devant les gredins qui vont vous

40 PIEUEE-FEANÇOIS CLAES.

immoler. Je le sentais bien aussi, tout en le niant, et d'ailleurs ce parti me plaisait comme le plus noble, le plus neuf, le plus courageux, le plus propre à faire sensation... Enfin ce midi, sur les vives instances de Gendebien et de Nothomb, j'ai consenti. J'ai donc écrit au président et à mes avocats pour informer l'un que je ne voulais pas être défendu et les autres que je les remerciais de leurs services. Ces lettres seront demain dans le Courrier... Condamné, j'aurai aux yeux de toute la nation l'air d'une victime menée à la boucherie. Si je devais l'être par ordre, je l'aurais toujours été : cela était infaillible. Maintenant leur arrêt sera plus odieux et ma cause excitera plus de sympathie...

Dimanche, 6 juin.

Voilà aujourd'hui un mois que je suis en prison : je m'imagine maintenant que je serai acquitté. Tout ce que je crains, c'est qu'ils n'essayent de remettre l'affaire à de prochaines assises.' Seront-ils assez gredins pour oser me condamner ? J'aurai du moins eu le plaisir et l'honneur d'imprimer à la cour, à la basse-cour de Bruxelles l'affront le plus sanglant qu'il fût possible de lui faire. J'espère ainsi l'avoir pro-

MEEEE-I'BAÎJÇOIS CLAES. 41

fondement avilie et démoralisée aux yeux de toute l'Europe. Elle mérite une telle honte...»

Le 8 juin, la cour d'assises de Brabant méridional acquittait P. Claes. Cet arrêt inattendu excita une grande surprise et mécontenta beaucoup M. Van Maanen, qui avait recommandé particulièrement « l'affaire » au ministère public.

Sorti pour la seconde fois des Petits-Carmes, Claes reprit sa collaboration au Courrier.

Voici encore quelques extraits de son mémorial inédit :

29 juin.

« ... Je me suis rendu au spectacle. On donnait la Muette et on la donnait bien. Le roi de Wurtemberg y était : c'est pour cela que j'y suis allé... Jetais au parterre à côté de Barrère (') pour voir un roi...

10 juillet.

Les élections sont mauvaises partout, et le patriotisme reçoit un échec dont il faudra tâcher qu'il se relève. Nous sommes encore si arriérés dans notre pauvre pays..

(•) Le célèbre conventionnel alors réfugî&^'

m^^tHÊÊÊÊKM

co — =

hCi — =

43 PIEREE-FEANÇOIS CLAES.

14 août.

tn — =

J'éprouve une sorte d'exaltation politique, de

fièvre de patriotisme : je voudrais faire une série d'articles pour forcer le gouvernement dans ses

derniers retranchements. Il faut battre le fer quand il est chaud et battre encore ces cuistres

co — =

qui ont l'honneur d'être tolérés à la tête du gouvernement. Je donnerai à ces messieurs un

yo — =

rude mois de septembre... »

Claes ne se doutait certainement pas que cette

prophétie s'accomplirait. Rédacteur en chef du ^

Courrier, le 2S août 1830, il prit toutefois une

résolution qui devait être décisive à certains égards : il donna à l'émeute de Bruxelles le carac-

tère d'une insurrection nationale. Le ministre

de l'intérieur, M. Van Gobbelscroy, de Louvain

hCi ^

comme lui, et qui le connaissait, attendait non

h- ' ^ en =

sans impatience le compte rendu; après l'avoir lu, il s'écria : Ce sera une révolution ('). Un des

plus éminents collaborateurs de Claes a dit de lui : D'août à septembre 1830, il a fait de l'his-

toire, il a même fait l'histoire.

h- ' ^ CO =

[') Voir les Fondateurs de la monarchie belge, le baron

h- ' ^ ID =

ro = o =

KJ = M =

M = CO

NOTHOJIB, t. I, p. 5.

hCi ^

cm

1 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 le

l'IERKE-FRANÇOIS CLAES. 43

Malheureusement pour la renommée de Claes, cette brillante et décisive période passa comme un éclair. Après le triomphe de la révolution, le journaliste victorieux avait été nommé secrétaire général du comité de la justice. Il pouvait s'élever plus haut : il aspira à descendre. Il rechercha le poste de greffier en chef de la cour inférieure de Bruxelles, poste lucratif, mais peu digne de lui; il l'obtint, s'en contenta, s'y enterra même avec délices et n'en sortit plus.

Le 22 février 1831 , il avait été admis au Congrès national comme suppléant du district de Louvain en remplacement de l'abbé Vander Linden, démissionnaire. Mais son rôle fut effacé, nul même. On ne trouve de lui aucun discours à recueillir dans les Discussions du Congrès, tout au plus faut-il signaler une motion tendant à obtenir du ministre de l'intérieur un rapport sur l'état de l'enseignement.

Un an après l'inauguration du premier roi des Belges, en août 1832, Claes mourut à Bruxelles du choléra.

Cette fin prématurée et foudroyante excita une pénible impression. Le Courrier belge, organe des patriotes, et le Messager de Gand, organe des orangistes, payèrent successivement

pi

co — =

ip^ — ^

H 44 PIEEEE-FKANÇOIS CLAES.

1 un tribut à la mémoire du publiciste si soudai -

en — ^

H nement enlevé.

B « ... M. Claes, disait le Messager de Gand ('),

CTi

1 est resté constamment pour nous un adversaire ;

H mais un adversaire aimé : et ce n'est pas sa B mort, si précoce, si terrible, qui diminuera

CO —

H l'estime que nous lui avions conservée durant

■ sa vie. Même à travers la poussière qui s'élève

IJD — =

Hj quand deux partis se mêlent et se choquent, il

■ y a des instants de calme où l'on se reconnaît

H assez pour serrer la main d'un ami. M. Claes

H n'a jamais partagé ces haines bêtes et sauvages,

cf

1 dignes d'un peuple qui semble écrire pour la

1 première fois de sa vie, en vertu desquelles tout I combat littéraire et politique devient un duel à

h- ' ^ CO =

1 mort, et où cette formule : « Je ne pense pas H comme toi » se traduit de suite par : « Je

H désire vivement t'assassiner. » — M. Claes se

H distinguait des patriotes par une rare particula-

en =

1 rite : il savait écrire. Le Courrier, aujourd'hui

1 si pâle, était devenu, grâce à lui, un recueil

1 d'épigrammes malignes et de réflexions élo-

H quentes : car il n'avait pas ce malheureux genre 1 ! d'esprit qui coupe les ailes à l'intelligence et

h- ' ^ CO =

H l'empêche de monter haut. Il savait admirer,

h- ' ^ ID =

ro = o =

M = CO

H (<) Messager de Gand du 29 août 1832, n» 235.

hCi ^

cm

ta

PIEEEE-ÏRAÎJÇOIS CLAIS. 45

comme il était capable de haïr. Ses bons mots partaient comme une flèche, et sa pensée comme un éclair. — Il est mort en frappant sa tête comme André Chénier et pouvant aussi dire :

« J'avais quelque chose là. » Nous le regrettons, quoiqu'il pût prêter ses plus fortes armes au parti que nous méprisons. Nous le regrettons, et plus sincèrement mille fois que ces entrepreneurs d'oraisons funèbres étalant des regrets où le deuil des partis profane, en le revêtant, le deuil de l'amitié. Quand un beau talent meurt, à quelque opinion qu'il appartienne, c'est un beau talent qui meurt. Et qu'est-ce qu'une opinion, fût-elle même vraie, en comparaison du talent ? »

cm

PPBI^^^H

H il ■

= en

= OJ = CM

= co = ^

= ID

LE VICOMTE HIPPOLYTE VILAIN XIIII ! 1

= LT

Appartenant, comme son cousin Charles Vi- H

lain XIIII, à la vieille noblesse catholique des H

= OJ

Flandres, le vicomte Hippolyte s'associa avec H

ardeur aux patriotes qui voulaient fonder une H

Belgique indépendante. H

Il avait trente-cinq ans à peine (') lorsque, H

en 1830, ses concitoyens le désignèrent pour ■

Page 1