‹ Notices et portraitsChapitre 4 sur 7 · BÉCLARD. Q · texte numérisé non relu

BÉCLARD. Q

l'avait chargé, croyant sauver ce qu'on a perdu.

Ce qu'on reproche surtout au concours, c'est de paralyser le travail original, d'éloigner ce qu'on appelle les hommes à idées et de donner aux artistes de la parole le pas sur les véritables savants. Ne semblerait-il pas, à entendre un pareil langage, que les intérêts de l'enseignement doivent être livrés en holocauste à quelques personnalités exceptionnelles? Combien n'en a-t-on pas vu, de ces hommes qu'entourait le reflet d'une juste célébrité, compromettre, dans une chaire sans auditeurs, tout un passé glorieux! On oublie trop que la principale mission de nos écoles n'est pas de former des savants, les savants se font eux-mêmes, mais , des hommes instruits et utiles, et d'assurer en France le service de la santé publique.

L'investigateur a le livre, la plume, la tribune des académies, des chaires de haut enseignement qui correspondent à la spécialité de ses recherches. Quant au génie, il s'élève au-dessus des catégoriessociales, et les institutions ne sont pas faites pour lui. Il a mieux que tout cela, il a la gloire dans le présent, et il aura plus tard les suff'rages de la postérité.

Je le répéterai après M. Gerdy : « Le professeur, c'est l'homme rare qui joint à une mémoire étendue pour retenir les faits, un jugement sûr pour les apprécier et un raisonnement sévère pour en déduire les.

M. OEUDY. 131

conséquences... C'est l'abeille laborieuse qui, bulinanl partout, fait des produits de son travail un miel délicieux qui profite à l'humanité entière. »

Ces luttes glorieuses que dénigrent si volontiers ceux qui ne les ont jamais affrontées, ont-elles paralysé l'esprit de recherches chez ce maître dont nous pleurons la perte et qui donna à la science du diagnostic une précision jusqu'alors inconnue (1)? ontelles empêché l'éminent clinicien de la Charité d'écrire le Traité des maladies du cœur, l'un des monuments les plus achevés de la médecine contemporaine (2) ? ont-elles arrêté l'essor de ce vif et séduisant esprit, professeur à la parole chaleureuse, qu'accompagnent dans sa retraite volontaire, avec le souvenir d'un double enseignement, d'un double triomphe, les regrets d'une jeunesse avide de l'entendre encore (3)? ont-elles affaibli l'ardeur ou ralenti la plume de ce noble vétéran de la chirurgie devant lequel chacun s'incline, toujours jeune sous ses cheveux blancs, plus actif dans sa verte vieillesse que le plus jeune d'entre nous (4)?

Le professeur dont je retrace en ce moment la vie n'est-il pas, lui aussi, un éclatant exemple de fécondité scientifique? Dans la direction nouvelle qu'im-

(1) M. Iloslan.

(2) M. iJouillaud.

(3) M. Trousseau (i) M. Vclpeaii.

prima à ses travaux l'enseignement de la pathologie externe, il a touché à tous les sujets.

Rappelez-vous son beau travail sur les effets de la pesanteur, dans ses rapports avec la circulation et l'activité du mouvement nutritif : effets favorables ou nuisibles qu'il faut diriger. Par le nombre, l'importance et la variété de ses applications, peu de méthodes thérapeutiques occupent une plus grande place dans la pratique de la chirurgie, et l'on pourrait ajouter : de la médecine.

Dans ses études sur la structure et les maladies des os, il montre que l'inflammation, loin d'être rare, est au contraire des plus fréquentes, qu'elle accompagne toutes les lésions traumaliques de leur substance, et qu'elle se présente sous deux formes dont la genèse est pour ainsi dire opposée, puisque dans l'une la matière osseuse se raréfie, tandis que dans l'autre elle se condense.

Affranchir les malades atteints de hernie de la gêne et de la perpétuelle sujétion des moyens contentifs, les sauver des dangers qui les menacent, tel est le but qu'il se proposait dans son mémoire sur la cure radicale des hernies. Si le procédé d'invagination qu'il proposait eût répondu à ses espérances, on peut dire qu'il aurait rendu à l'humanité un des plus grands services qu'elle attend encore de la chirurgie.

C'est encore à M. Gerdy qu'on doit la première description complète des gaines aponévrotiques des

muscles : sortes de conduits dans lesquels les puissances actives du mouvement se trouvent maintenues dans me direction invariable à tous les moments de la contraction : barrières conductrices des liquides épanchés, dont le chirurgien doit connaître les dispositions pour remonter à la source du mal.

Peu d'années avant sa mort, il arrêtait dans son esprit le plan d'un traité complet de chirurgie pratique, dans lequel il se proposait de résumer tout son enseignement. Il venait d'en publier le troisième volume, quand la mort est venue le surprendre.

En 1848, alors qu'il rédigeait le volume de pathologie générale qui sert d'introduction à cet ouvrage, les électeurs du département de l'Aube l'envoyaient à l'assemblée des représentants chargée de préparer la constitution du gouvernement issu de la révolution de Février. Déjà la maladie avait abattu ses forces et éteint sa voix. Une seule fois il monta à la tribune; on ne l'entendit pas.

A dater de ce moment, la vie de M. Gerdy ne fut plus qu'une longue suite de souffrances. La phthisie pulmonaire dont il était atteint depuis longtemps faisait chaque jour de nouveaux progrès. La volonté était encore entière, mais le corps s'affaiblissait, et les cruelles atteintes de la maladie en brisaient peu à peu les ressorts. De temps à autre nous le rencontrions encore, un manteau de drap jeté sur les épaules, au cœur de l'été, sombre, affaissé, les joues

134 NOTICES ET PORTHAITS.

creusées par le mal qui le consumait. Au milieu de ces douloureuses épreuves, supportées avec une inaltérable sérénité, il conservait encore toute son ardeur pour le travail.

Parfois il se laissait aller à l'espérance de jours meilleurs. Ces jours ne vinrent pas. Vers la fin du mois de janvier 1856, il dut garder le lit, et après une lente agonie de deux mois, il rendit le dernier soupir le 18 mars, à l'âge de cinquante-neuf ans. Transportés à Loches par son digne frère, les restes mortels de notre collègue furent reçus en grande pompe dans son pays natal. Ils reposent aujourd'hui dans une sépulture élevée du vivant de M. Gerdy et par ses soins, sur une verte colline, près du ruisseau de Saint-Omer, à quelque distance du cimetière.

M. Gerdy est une de ces énergiques figures qui se gravent fortement dans le souvenir. Excessif en toutes choses, on le voit tour à tour d'une infatigable patience dans la poursuite laborieuse du vrai ; emporté, violent et inti-aitable dans l'action; bqn, affectueux, tendre même, dans les habitudes ordinaires de la vie.

Esprit curieux et hardi, M. Gerdy a conçu plus qu'il n'a pu faire et aspiré plus haut qu'il n'est monté. Ne reconnaissant en matière de science d'autre autorité que celle de la. raison, il en usa librement, et quand il se rendit à la raison d'autrui, ce ne fut qu'après avoir consulté la sienne.

Ignorant des calculs de l'intérêt et dédaigneux des réserves de la prudence, il a dit tout ce qu'il a pensé, exprimé tout ce qu'il a senti. Pour soumettre les esprits timorés et flottants qui composent d'ordinaire les majorités, le doute et l'hésitation sont de mauvaises armes : il ne sut jamasi s'en servir. Il ne lui a manqué, pour exercer dans sa plénitude l'ascendant que devaient lui assurer l'étendue et la profondeur du savoir, qu'une seule chose : la mesure. M. Gerdy fut un sage, mais il n'en eut pas la modération. Inaccessible aux passions vulgaires, il ne sut pas résister à l'ivresse de la parole.

S'il poussa jusqu'à l'intolérance l'ardeur de son culte pour l'immortelle justice, jamais du moins les mensonges de la flatterie ne souillèrent ses lèvres, et lorsqu'il rencontra l'intrigue sur son chemin, on ne le vit pas, comme tant d'autres :

Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer le serment d'être son serviteur.

Je suis attiré, je l'avoue, vers ces âmes fières et môme un peu farouches. Mais lorsque je rentre en moi-môme, je sens que la perfection n'est icibas le privilège de personne. Dans le commerce de la vie, la vertu sans alliage est une monnaie rare. Pour traiter avec les humains, il faut compter avec leurs faiblesses. Les hommes de la trempe de M. Gerdy, on les redoute et on ne les recherche

guère. Hommes utiles pourtant, ne serait-ce que pour arracher les esprits à la léthargie des habitudes et réveiller les consciences endormies. Aussi, et c'est là peut-être le plus grand triomphe de la vertu, alors même qu'il les évite, le monde les respecte et les admire.

Le jour même où la tombe se fermait sur l'homme éminenl que l'Académie venait de perdre, il y a plus d'un an déjà, je résolus d'acquitter, envers une mémoire qui m'est chère, la dette de la reconnaissance. A l'im des meilleurs amis de mon père, au compagnon fidèle des hommes qui ont entouré mon enfance et dirigé ma jeunesse, devenu plus tard un appui bienveillant et un chaud défenseur, je devais cet hommage. C'est à l'Académie, dont je suis ici l'interprète, qu'il appartient de louer comme il le mérite, le disciple de Pinel, bientôt maître à son tour, le chercheur exact et patient, conduit par' les voies de l'observation dans le champ des découvertes, le clinicien consommé, le professeur élégant et méthodique, l'initiateur par excellence de la jeunesse inexpérimentée.

(Ij Notice sur la vie et les travaux de M. Roslan, lue dans la séance annuelle de l'Académie de médecine, le 17 décembre I8G7.

Environné jeune encore, et dès les premières années du siècle, d'une célébrité précoce, M. Rostan était demeuré parmi nous l'un des derniers représentants de la grande époque qui a précédé la nôtre. Il est le descendant de cette forte génération dont les œuvres impérissables ont jeté, dans le domaine des sciences, ces semences fécondes dont nous recueillons les fruits. Si la médecine de cette époque ne sut pas toujours se défendre contre les séductions de l'esprit de système, n'oublions pas que les fautes sont aussi des leçons.

Léon Rostan naquit à Saint-Maximin, petite ville de Provence, célèbre par son église, dans laquelle sont venus tour à tour s'agenouiller tous les rois de France, depuis Philippe de Valois jusqu'à Louis XIV, auprès des saintes reliques de Marie-Madeleine, la pécheresse repentante de l'Évangile.

Ses parents habitaient le village de Tourves, situé à deux lieues de là. Amenée par une circonstance fortuite à Saint-Maximin, dans les premiers jours du printemps, madame Rostan y devint mère le 17 mars 1790. Sans être riche, la famille de M. Rostan appartenait à la bourgeoisie aisée du pays. Elle était liée d'amitié et elle devait nouer des liens plus tendres avec les deux familles d'Astros et Portails, dont l'une donna un cardinal à l'Église et l'autre un ministre des cultes à l'Etat.

Lorsque Léon Rostan fut en âge de recevoir les

premières leçons, sa mère le conduisit à Marseille en compagnie de son frère aîné, et s'y fixa près d'eux pour surveiller leur éducation. A l'âge de dix ans, il vint à Paris avec son père. Placé d'abord dans un pensionnat de la place de l'Estrapade, où il ne resta que quelques mois, il entra ensuite h l'institution Liautaud, dont les élèves suivaient les classes du lycée Napoléon. C'est là qu'il rencontra le jeune Chomel et que prit naissance entre les deux camarades cette franche amitié de collège que devaient rendre plus étroite encore les joies et les épreuves d'une* commune carrière.

A seize ans, son éducation littéraire terminée, M. Rostan commençait l'étude de la médecine. Trois ans plus tard, il était nommé interne des hôpitaux et entrait à la Salpêtrière dans le service de M. Lallemand.

Le 13 mai 1812, M. Rostan soutenait sa thèse de docteur sous la présidence de l'illustre auteur de la Nosofjraphie physiologùjue, alors chef d'école, et qui devait trouver, dans ses travaux sur la folie, une gloire plus durable. A côté du nom de Pinel, on aime à relire sur le premier feuillet de cette thèse le nom de ses autres juges : Vauquelin, dont la science n'avait d'égale que la modestie, collaborateur infatigable et dévoué de Fourcroy; Laurent de Jussieu, l'immortel auteur du Gênera planiarum; Duméril, disciple de notre grand Cuvier, dont il fut d'abord le

uo NOTICES ET PORTRAITS.

maître d'anatomie, et que nous avons tous vu, rajeuni en quelque sorte par soixante années d'enseignement, l'orgueil de sa vie, porter d'un pas juvénile, du Jardin des plantes à l'Académie et à la Faculté, le poids de ses quatre-vingt-six ans; Richerand, le jeune ami de Cabanis, publiant à vingt et un ans le Traité de physiologie, œuvre élégante et facile, bien faite pour inspirer le goiît d'une science qui s'offrait parée de toutes les grâces du style.

« Le charlatanisme médical, d tel était le sujet de thèse choisi par le candidat. A tout seigneur, tout honneur : voici d'abord le charlatan patenté, dont le diplôme couvre la marchandise. Habile à se faire valoir, il a des preneurs qui le vantent, des sots qui le croient, des protecteurs qui l'appuient. Celui-ci se pose en victime, et va criant partout à l'injustice; vous croyez peut-être qu'il cherche des juges? C'est à la multitude qu'il en appelle. Celui-là, mieux avisé, se met en quête d'une plume vénale, arme perfide, dont il connaît le prix. Non moins affamé de publicité, mais plus inoffensif, cet autre inonde de ses brochures, véritable fléau des bibliothèques, les Académies des deux mondes. En voici d'autres encore : ceux-là forment légion. Faux disciples d'une doctrine qui s'annonce pompeusement comme le contraire de l'ancienne médecine, on les voit, pour complaire aux caprices d'un public follement épris de tout ce qui est nouveau, s'affubler d'un manteau

M. ROSTAN. Ul

(remprunt, menteuse amorce qui recouvre une double imposture.

Le tour vient ensuite des bateleurs du salon et de la rue dont l'audace fait toute la science. Avec quel accent de généreuse indignation les manœuvres sans nombre de cet insaisissable Protée sont dénoncées et flétries! Mais l'auteur se gardera bien d'invoquer une loi dont on voudrait aujourd'hui redoubler les rigueurs : loi surannée, impuissante et illusoire, dont les arrêts manquent presque toujours de l'assentiment public, qui transforme les condamnés en victimes, et donnent à de mystérieuses pratiques l'attrait du fruit défendu.

Eiïipêcherez-vous de consulter l'homœopathe, la religieuse, la châtelaine ou la somnambule? L'homme croit facilement à ce qu'il désire : la confiance des malades sera toujours inépuisable, comme l'espérance. L'État présente au public, marqués de son empreinte, ceux qui lui effilent des garanties éprouvées : il montre l'écueil et signale le danger. Lorsqu'il a poursuivi, forsqii'il a condamné ceux qui se parent d'un litre usurpé, sa mission protectrice est épuisée. L'intérêt collectif des hommes qu'une même profession réunit ne saurait être en opposition avec l'intérêt social. C'est en faveur du malade, et non en faveur du médecin, que l'État prévoyant a délégué entre les mains du docteur, de l'officier de santé ou de la sage-femme,' lemonopole gradué de l'art médical.

Abandonnez ces préoccupations mesquines et rétrogrades de l'esprit de coterie. Quelle qu'en soit la valeur, l'amende n'est qu'une réclame; la véritable punition, la punition sensible, celle dont on ne peut se racheter, c'est le mépris des honnêtes gens. D'un côté des garanties sérieuses suffisamment publiques, de l'autre la plus grande liberté possible, telle est la solution légitime, inévitable, contre laquelle ne prévaudront pas les efforts des médecins coalisés. Les entreprises du mensonge échappent à la loi humaine et ne relèvent que de la conscience. Ce qu'il faut combattre, ce qu'il faut vaincre, c'est bien moins la cupidité menteuse que la superstition. L'ignorance, voilà le véritable ennemi.

J'ai lu quelque part qu'un médecin des colonies, qui possédait une sucrerie, s'aperçut un jour qu'on lui avait dérobé une somme considérable. Il assemble ses nègres. « Mes amis, leur dit-il, le grand serpent m'est apparu pendant la nuit; il m'a dit que le voleur aurait en ce moment une plume de perroquet sur le nezii » Le coupable aussitôt porte la main à son visage \ « C'est toi qui m'as volé, dit le maître, le grand sWpent vient de m'instruire. » On dira qu'il fallait avoir affaire à des nègres. Le docteur Noir, de récente mémoire, pourrait répondre que les blancs de nos jours ne sont guère moins crédules.

Le temps où les rois de France imposaient les mains pour la guérison des écrouelles n'est pas en-

core si loin de nous. Les dupes ne sont pas toutes sous la veste du paysan et sous la blouse de l'ouvrier; on en pourrait rencontrer sous l'hermine et sous l'épauletle. Un beau matin, un échappé de caserne annonce, à grand fracas, qu'il guérit, à la parole, tous les |3aralytiques; et dans ce Paris du xix° siècle, qui se dit la première ville du monde, il se trouve des gens de toutes conditions pour accourir à son appel. On se presse, on s'étouffe autour de la maison où le nouveau Tabarin a dressé ses tréteaux. Le glorieux habit de nos soldats d'Afrique, toujours au premier rang sur le chemin de la victoire, devient la scandaleuse enseigne d'une triste bouffonnerie.

Humilié par de pareils outrages au sens commun, l'esprit se reporte involontairement en arrière. La sorcellerie indécente et sinistre du moyen âge s'est dissipée au souffle de l'esprit d'examen; mais le monde nouveau n'a pas encore vaincu le monde ancien. 11 est une clientèle pour longtemps encore inféodée à la fraude et à l'imposture.

^L Rostan venait de soutenir sa thèse lorsqu'il fut nommé inspecteur du service médical de la Salpêtrière. Ce nouveau poste, en lui donnant des attributions plus étendues, le rapprochait en même temps de Pinel dont il devenait le disciple et l'ami.

Pour atteindre h la supériorité dans un art, a dit M. Rostan dans l'introduction d'un de ses ouvrages, il faut l'aimer. L'exemple n'avait pas attendu le pré-

iU NOTICES ET POIITRAITS.

cepte. "Vivant au sein d'une population arrivée aux limites de l'existence, enfermé tout le jour dans les salles d'autopsie, il recueillait dans ce vaste champ d'études les matériaux d'un de ces ouvrages que la main du temps ne saurait atteindre : tableau achevé, tracé d'après nature, saisissante histoire d'un mal terrible, dont il trouvait, le premier, les caractères anatomiques.

L'année 1814 le surprit au milieu de ces études. Introduit dans Paris, à la suite de la glorieuse et fatale campagne de France, le typhus était venu, comme pour augmenter encore les amertumes de la défaite, s'ajouter aux désastres de la patrie en deuil. Mêlés aux débris de notre armée, rapprochés par la fraternité de la souffrance et de la mort, de malheureux soldats, accourus de tous les points de l'Europe coalisée, encombrent bientôt l'immense asile dont M. Rostan est le médecin. Son dévouement grandit avec le danger; sur pied nuit et jour, il se prodigue avec une abnégation sans bornes.

Tandis que le fléau sévissait dans toute sa rigueur, le bruit se répandit que l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, désireux de donner aux médecins français une marque particulière de leur estime, ainsi qu'un témoignage de sympathie compatissante à leurs soldats malades, se rendraient à la Salpêtrière. Ils s'y rendirent en effet, et M. Rostan les accompagna avec les principaux fonctionnaires de l'établissement.

Le souvenir de celle double visile élailreslé profondément gravé dans sa mémoire.

L'empereur de Russie vinl le premier. Il parcourut les salles, examina tout, adressa de nombreuses questions et fit observer, à propos d'un détail de service, qu'en Russie les choses se passaient autrement. « En Russie, répliqua le jeune Provençal avec l'accent d'une franchise où perçait la secrète révolte du patriotisme, en Russie, c'est possible, sire, mais en France nous faisons mieux. » Alexandre le fixa de son regard doux et pénétrant, et ne répondit rien. L'empereur d'Autriche vint ensuite. La conversation prit un autre tour. Tandis qu'il traversait l'un des jardins : « Combien, dit-il, dvez-vous de femmes ici? — Trois mille, sire. — Cela ne doit pas être commode », répondit le souverain.

L'épidémie diminuait de jour en jour; tout faisait espérer qu'elle touchait à son terme. Epuisé de veilles et de fatigue, M. Rostan consentait enfin à prendre un repos nécessaire, lorsqu'il fut atteint de la manière la plus grave par le mal qu'il bravait depuis si longtemps. Assis à son chevet, trois amis dévoués, tous les trois devenus célèbres, MM. Chomel, Ferrus et Georget, l'entourèrent des soins les plus tendres. Son heureuse constitution triompha de l'assaut meurtrier, mais sa convalescence fut longue. L'abbé d'Astros, grand dignitaire de la métropole de Paris, qui l'avait connu enfant, et que le mariage de son frère,

lîÉCI.ARD. 10

le docteur d'Aslros, avec la sœur de M. Rostan venait d'allier à la famille, était au nombre de ses visiteurs les plus assidus, et lui donnait des marques de la plus aiïectueuse sollicitude. L'abbé sortait de prison. Son nom, alors dans toutes les bouches, rappelle un des épisodes les plus émouvants de la lutte du saint-siége contre le premier empire.

Transporté et détenu à Savone, capitale par droit de conquête d'un département français, le pape prisonnier, fort de sa faiblesse, et, dans ses épreuves, plus maître et plus obéi que jamais des consciences catholiques, refusait l'investiture aux évêques nommés par le gouvernement français. Tous les efforts de la diplomatie étaient restés impuissants; rien n'avait pu vaincre la résistance du saint-père. A la proposition d'une opulente dotation et d'une résidence princière à Avignon ou à Paris, l'inflexible captif avait répondu par ces mots bien connus : « La liberté, les catacombes et la pauvreté. »

Yers la fin de l'année 1810, Pie VII adressait secrètement à Paris, du fond de sa prison, une lettre apostolique portant défense formelle de reconnaître le cardinal Maury, récemment promu par l'empereur à l'archevêché de Paris. A quelques semaines de là, le chapitre de Notre-Dame, l'abbé d'Astros en tête, se présentait aux Tuileries à l'occasion delà nouvelle année. L'entière soumission de l'abbé aux ordres de l'Église n'était un mystère pour personne. Pressé de

questions, incapable de s'abaisser jusqu'au mensonge, il laissa entrevoir la vérité. Depuis longtemps contenu, le ressentiment impérial éclata avec violence. L'abbé d'Astros fut arrêté dans le palais même, son domicile envahi, ses papiers fouillés, le bref du pape découvert.

Quatre années ne s'étaient pas écoulées que, par un retour de la fortune,' le cardinal Maury reprenait le chemin de l'Italie où l'attendait la prison, tandis que les portes de Vincennes s'ouvraient devant l'abbé d'Astros. L'archevêché de Toulouse et plus tard la pourpre romaine devaient être la récompense du serviteur fidèle et persécuté.

Sa santé rétablie, M. Rostan reprit avec une nouvelle ardeur ses recherches interrompues. En 1820 parut son ouvrage sur le ramollissement du cerveau : fruit de dix années de travail, l'œuvre la plus achevée qui soit sortie de sa plume. Dans ce livre, il montrait, il prouvait qu'il existe une maladie anatomiquement caractérisée par une diminution de consistance de la substance nerveuse; maladie fréquente, la plus fréquente de toutes les affections cérébrales chez les vieillards; maladie à marche lente, souvent accompagnée de l'ossification des artères du cerveau, tantôt circonscrite dans une étendue de quelques centimètres, tantôt s'étendant à tout un hémisphère; an^ noncée par des phénomènes précurseurs de quelques semaines, de quelques mois, ou même de plusieurs

années; caractérisée à l'exlérieur par l'affaiblissement progressif des sensations et des facultés intellectuelles et aussi par celte lésion du mouvement connue sous le nom de résolution des membres. Il décrivait en même temps que Lallemand, une autre forme de la maladie, forme à courtes périodes, plus rare que la précédente, dans laquelle le ramollissement, accompagné d'injection sanguine, s'annonce par un appareil fébrile, par de la rigidité musculaire et par des convulsions des membres.

Cet ouvrage était dédié par son auteur aux membres du conseil général des hôpitaux. « A vous, messieurs, disait M. Rostan, je dédie ce livre, à vous qui avez peuplé la France et l'Europe de jeunes médecins qui, dès les premières années, ont atteint celte notoriété qui ne s'acquérait autrefois que par une longue pratique. C'est dans vos hôpitaux que jeunes d'âge ils sont promptement devenus vieux d'expérience. Non contents de leur donner tous les moyens de s'instruire, vous leur avez fait goûter l'ivresse des premiers succès, le plus puissant des aiguillons pour le travail. »

Par une attention délicate, M. Rostan associait l'administration au succès de son enseignement. Deux années auparavant, il avait demandé et obtenu l'autorisation d'ouvrir, dans les salles de la Salpêtrière, son premier cours de clinique. Ses débuts avaient été des plus heureux. Avides d'instruction, des auditeurs de tout âge accouraient pour entendre ce jeune profes-

seur îi la physionomie ouverte, à l'éloculion (iicile, au langage simple, clair, intelligible pour tous, animé par le geste, relevé par un tour original.

Reportons-nous au Paris d'autrefois, au Paris de notre enfance, aujourd'hui disparu. Rappelez-vous les chemins défoncés, les quais fangeux qui conduisaient au lointain hôpital. Il fait jour à peine; voyez, au milieu de l'hiver, cette foule studieuse se presser dans un petit jardin, près de l'habitation du jeune maître, et le saluer au passage. Vous tous qui avez conçu la généreuse ambition de transmettre par la parole le laborieux héritage de l'intelligence; vous dont le cœur a battu des nobles émotions de la chaire ou de la tribune, vous comprendrez la trace profonde qu'avait laissée dans l'esprit de M. Rostan le souvenir de ces premières impressions.

Inauguré à Leyde et à Vienne, illustré parmi nous par Corvisart et Laennec, l'enseignement clinique venait de trouver un nouvel interprète qui, en lui imprimant bientôt un caractère plus pratique encore, allait en doubler l'utilité. Subordonnant les convenances de celui qui donne l'enseignement à l'intérêt de celui qui le reçoit, M. Rostan ne tarda pas à introduire dans son enseignement particulier une réforme qu'il transporta plus tard dans sa chaire de la Faculté, et qu'on est surpris de trouver adoptée partout, en France excepté. Pénétré decette pensée que ceux qu'il avait mission d'instruire auraient charge

plus tard de la sanlé publique, et qu'un professeur de clinique doit moins se proposer pour but d'attirer des auditeurs que de former des élèves, il fit participer activement au rôle du médecin, non pas seulement l'élite privilégiée qui a fait ses preuves, mais tous ceux qui assistaient à ses leçons.

Le 3 juillet 1833, à la suite d'un brillant concours, M. Rostan avait été nommé à la chaire de clinique médicale devenue vacante par le décès de M. Leroux. Ce qu'avait été le professeur libre, le professeur officiel le fut pendant trente ans, avec plus de maturité et d'expérience. Esclave du devoir, chaque jour on le voyait entrer à la même heure dans son service, avec cette scrupuleuse exactitude qui est la politesse des maîtres en même temps qu'un exemple. Arrivé au lit du malade, il désignait un élève parmi ceux qui l'entouraient, lui cédait la place et rentrait dans les rangs des auditeurs. Le diagnostic formulé et le traitement institué, il reprenait alors la parole, confirmait ou redressait le jugement porté : leçon d'autant plus fructueuse que l'application marchait de pair avec le précepte. Touché de l'intérêt du professeur, secrètement intéressé au succès du traitement qu'il avait prescrit, l'élève n'avait garde d'oublier le lendemain le chemin de l'hôpital, et tout en suivant la marche, de la maladie, il s'attachait à son malade, au double profit de la science et de l'humanité.

L'examen et l'interrogatoire des malades avaient

M. IlOSTAN. 151

lieu. d'après un ordre méthodique que M. Roslan avait disposé sous forme de tableau. Dès l'année 1814, il en soumettait le programme manuscrit h l'approbation de Pinel, et on le retrouve longuement développé dans le Traité de médecine clinique publié en 1826. Dans ce livre, qui résumait son enseignement de huit années, la pathologie est spécialement envisagée au point de vue du diagnostic et des indications thérapeutiques. La partie théorique et critique, qui lient une si large place dans la plupart de nos ouvrages de médecine, cède ici le pas aux applications et aux déductions pratiques. Ce n'est point un traité de pathologie didactique, tableau complet des connaissances médicales de l'époque, mais u-n essai de pathologie appliquée destiné aux praticiens; modèle précieux pour ceux qui seraient tentés de l'imiter.

Tandis qu'il rédigeait son Traité de médecine clinique, M. Rostan insérait dans les journaux de médecine du temps et dans diverses publications périodiques un grand nombre de mémoires et d'articles sur les sujets les plus variés. Dans un travail sur l'asthme des vieillards, il prouvait par de nombreuses autopsies que cette affection n'est pas ordinairement de nature nerveuse, mais qu'elle se rattache la plupart du temps à des altérations organiques du cŒ'ur, des gros vaisseaux ou des bronches. Dans un mémoire sur le diagnostic différentiel entre l'as-

cite et les collections liquides enkystées, il montrait, notion devenue vulgaire, qu'en faisant varier la position du malade, on pouvait, en déterminant, à l'aide de la percussion, la position des points mats et celle des points sonores, tirer de leur situation relative des indications à peu près certaines sur le genre de l'hydropisie.

Vers le même temps, M. Rostan publiait, sous le titre de Cours d'/iygiènc, un livre destiné, ainsi qu'il le dit lui-même, « non-seulement aux médecins et aux élèves, mais aussi aux gens du monde, qui parlent si souvent des choses qu'ils ne connaissent pas, et surtout de la médecine, la plus difficile des sciences ». N'oublions pas que l'hygiène, ou l'art de conserver la santé; n'est qu'une science d'application basée sur la connaissance des milieux qui nous entourent et nous pénètrent, et que l'œuvre de M. Rostan représente une époque dont cinquante ans de progrès noiis sépare. Parfaitement approprié aux lecteurs auxquels il s'adresse, le cours d'hygiène est de tous les ouvrages de M. Rostan, celui où l'on peut le mieux juger sa manière d'écrire. La verve méridionale y déborde parfois; on y trouve en revanche des pages où se révèle un véritable talent d'écrivain.

Dès les premiers écrits de M. Rostan, on voyait poindre les germes d'une doctrine dont il n'avait pas encore trouvé la formule. C'est Frédéric Dérard qui

la lui donne : elle s'appellera désormais l'organicisme. L'organicisme, expression barbare, lancée comme une invective par l'historien trop vanté de la doctrine de Montpellier, et tout aussitôt relevée comme un drapeau par le jeune et valeureux champion de l'école de Paris.

Lorsqu'on veut se faire une-juste idée des choses du passé, il faut se reporter en arrière, se retremper pour ainsi dire dans les opinions du temps, sans quoi le présent nous entoure, nous enveloppe, et il devient à notre insu le mobile de nos jugements.

Mathématicien avant d'être médecin, Pinel, transportant dans la science médicale les habitudes ordonnées et méthodiques des sciences exactes, venait de grouper tous les états morbides dans des catégories systématiques et de tenter, k la manière des naturalistes, une classification des maladies. La nosographie philosophique était devenue, en France, le livre el, pour ainsi dire, le code de l'enseignement. Tel fut le succès de cet ouvrage que trente ans après, sa publication, M. Rostan écrivait : « Pinel parut, et sous son influence la révolution médicale, si impatiemment attendue et depuis si longtemps préparée, s'opéra. La raison pénétra dans le sanctuaire d'une science d'où elle avait été si souvent exilée, et la médecine épurée s'étonna de se trouver au niveau des autres sciences naturelles. » C'est en 1826 que l'élève reconnaissant traçait ces lignes, dans lesquelles l'il-

15t NOTICES ET l'OUTRAITS.

lusion généreuse du disciple n'était déjà plus que la consolation du maître. A l'enthousiasme des premiers jours, depuis longtemps refroidi, avait succédé l'examen, et bientôt la controverse. Un astre nouveau, tout brillant de lumière, s'était levé à l'horizon. En face de l'analyse à la marche lente et circonspecte se posait fièrement et sûre d'elle-même une ambitieuse synthèse; l'affirmation devant le doute, la véhémence du langage et la violence du geste en face d'un adversaire timide et peu disposé à combattre; la propriété la plus caractéristique de la fibre vivante placée au sommet de la doctrine, et de ce fait principe tout le reste se déduisant avec une singulière facilité et une apparente logique : quoi de plus simple, quoi de plus séduisant pour l'impatiente jeunesse, ce premier appoint de tous les novateurs! L'issue d'une lutte aussi inégale ne pouvait être douteuse, et Broussais s'emparait d'un sceptre qu'on n'avait pas su défendre, mais qu'on ne devait pas tarder à lui disputer.

Jeté au milieu de ces conflits passionnés au début de sa carrière, à l'âge où les impressions sont vives, M. Rostan ne pouvait rester indiflérent. Il prit d'abord parti pour Pinel son maître, s'éleva contre l'intolérance de la dictature nouvelle, chercha, l'un des premiers, ses côtés tliibles, et lui porta d'une main sijre quelques-uns de ces coups mortels dont elle devait périr. Avec l'ardeur et la vive imagination des

enfants du Midi, enflammé par l'agitation et le bruit que les questions de doctrines avaient alors le privilège de soulever autour d'elles, M. Rostan ne put résister au rêve séduisant d'être, à son tour, le législateur heureux d'une science engagée par tant de grands esprits dans les voies les plus contraires.

(ï Dès les premières années de nos études médi- ■ cales, disait M. Rostan dans une thèse présentée le 11 juillet 1831 au concours pour une chaire de clinique médicale, nous avons senti la nécessité de relier à un principe commun toutes les parties de la science. Ce principe, nous croyons l'avoir trouvé dans l'organicisme. d Cette thèse était intitulée Bases générales et plan iVun cours de médecine clinique; elle n'était en réalité qu'une suite de propositions doctrinales qui, groupées plus tard dans un ordre plus méthodique et présentées sous une forme plus accentuée, furent publiées sous ce titre : De Vorganicisme. Rapporter tous les phénomènes de la vie à l'organisation; rattacher ce qu'on appelle les propriétés vitales à la texture des organes et à la combinaison des tissus qui les composent; considérer tout phénomène morbide comme le résultat d'une modification organique matérielle, que cette modification soit dès aujourd'hui appréciable pour nous ou qu'elle échappe encore à nos moyens imparfaits de recherches : tel est le système. Il est contenu tout entier dans ce qui se voit et se touche.

•156 NOTlCIiS ET PORTRAITS.

Mais, répliquera tout aussitôt le vitalisme, qu'il descende de Slahl ou de Barthez, l'être vivant n'cst-il donc qu'un assemblage d'organes et de tissus? La montre n'est plus la montre quand elle cesse de marquer les heures : elle n'est plus qu'un assemblage de métaux. L'homme est un organisme matériel : matière il se conforme aux lois de la matière, organisme il a une destination qui est de vivre, quelque chose, un ressort, une force, un principe qui le dirige vers son but. L'un dit : la matière organisée se suffit à elle-même; et l'autre : la matière, quel que soit le groupement moléculaire qu'elle affecte, est toujours la matière, elle n'est rien sans la force. Celui-ci voit tout dans ce qu'il appelle la matière, celui-là dans ce qu'il conçoit sous le nom de force : force ou matière, notions abstraites, créations métaphysiques, aussi inintelligibles l'une que l'autre, et contre lesquelles se sont brisés dans tous les temps les efforts des plus grands génies de l'humanité.

Voici bien d'autres mystères. Cette multitude de plantes qui couvrent la terre, ces animaux sans nombre qui l'habitent n'ont pas toujours existé. Il y eut un temps, mesuré par de longues séries de siècles, où notre planète était déserte et nue. La terre ellemême n'a pas toujours été ce que nous la voyons aujourd'hui; elle aussi a son passé et son histoire. Pourquoi ces créatures éphémères attachées à cette autre créature née aussi pour mourir? A quelle fin

toutes ces existences? Quelle mission remplissentelles au sein des innombrables mondes qui roulent dans l'espace sans bornes? Qui le saura jamais? Quel regard humain percera jamais ces ténèbres impénétrables?

L'incompréhensible n'a pas de degrés. Le temps où Descartes se flattait d'expliquer pourquoi le sang est rouge, pourquoi il ne se forme pas une troisième cavité dans le cœur, pourquoi les nerfs sortent autrement des deux premières jointures de l'épine du dos que des autres, pourquoi le nombril est la dernière partie qui se forme de la semence, ce temps, croyez-vous, est passé sans retour.

Écoutez cependant ce qu'on dit autour de vous : Tout ce que vous savez, toutes ces découvertes dont la m.édecine de nos jours se montre si fière, tout cela n'est rien, répètent sans cesse les modernes Lycophrons dont parle M. Rostan, tout cela n'est rien si vous n'avez d'abord répondu à ceci : Voilà un agrégat de matière; pourquoi passe-t-il de l'état brut à l'état vivant, et pourquoi vivant retourne-t-il en poussière? Voici la formation organique primordiale, la cellule; pourquoi se multiplie-t-elle? pourquoi cette génération se fait-elle dans une certaine direction et non pas dans une autre? pourquoi ces organes variés se réunissent- ils dans l'ensemble du corps? pourquoi ces formes? pourquoi ces proportions? Ces questions et beaucoup d'autres encore, non moins

158 NOTICES ET POKTUAllS.

insolubles pour ceux qui les posent que pour ceux auxquels elles s'adressent, on les reproduit chaque jour sous toutes les formes, et l'on dépense en pure perte un temps précieux, beaucoup de paroles et beaucoup de talent.

Le fourqiioi et le comment sont séparés par un abîme sans fond que la curiosité humaine ne saurait combler. Comment les êtres organisés vivent-ils et quelles sont les conditions de leur existence? tel est le véritable problème biologique : il est là et non ailleurs. Vestige non effacé des anciennes conceptions aryennes, le pourquoi c'est l'éternel secret. L'un conduit au domaine bien déterminé de la science, c'està-dire à la recherche de la loi naturelle des choses : ici le savant peut avoir le légitime orgueil d'arriver à la . vérité, je veux dire à cet ordre de vérités accessibles, comprises dans les limites de la certitude scientifique, les seules que l'homme ne soit pas libre de croire ou de ne pas croire. Avec l'autre s'ouvrent les champs indéfinis de l'hypothèse : là' se pressent en foule toutes ces questions d'ordre supérieur, dont il serait puéril de supposer que l'homme puisse jamais se désintéresser, problèmes sans limites où l'esprit s'aventure sans guide, d'où naît le doute souvent, et souvent aussi la foi comme un refuge, car il ne s'agit plus ici des vérités de l'expérience humaine, mais de la vérité absolue, c'est-à-dire de la vérité divine.

Le jour, jour mémorable entre tous, où le principe d'autorité a été vaincu par le génie de Galilée, un immense progrès s'est accompli. A peine allumé par l'immortel physicien de Pise, le flambeau de la philosophie expérimentale illumine le génie de Harvey, et tout aussitôt, un système admirablement ordonné, oeuvre savante du médecin de Pergame, le plus grand des médecins de l'antiquité, système consacré par quatorze cents ans d'existence, et portant au front l'auréole d'un véritable dogme, s'évanouit et disparaît comme un vain fantôme devant la clarté nouvelle.

Bien des essais de restauration ont été tentés depuis cette époque. Plus d'une construction nouvelle s'est élevée sur les ruines du galénisme; mais le temps est un juge inexorable : aucune n'a résisté à cette infaillible épreuve. Mécanisme, solidisine, humorisme, chimisme, animisme, vitalisme, ni ces mots, ni les idées qu'ils recouvrent n'ont plus le privilège de passionner les esprits. En vain des disciples attardés promènent encore de temps à autre quelques lambeaux fanés ; la foule regarde passer, indifférente ou moqueuse, ces débris d'un autre âge.

L'organicisme, à vrai dire, n'est pas un de ces systèmes tout d'une pièce déduit d'une conception première avec une inflexible logique : le doute y a sa place et on y trouve plus d'un tempérament. S'il s'annonce avec moins de bruit, il ne provoque pas du

160 NOTICliS ET PORTRAITS.

moins ces éclalantes défaites que suivent de près le silence et l'oubli. Protestation formelle contre la stérile poursuite des questions insolubles, l'organicismc, s'il n'était rien autre chose, échapperait à l'inévitable destinée; mais ses visées sont plus hautes, il montre les marques du système visiblement écrites, et il porte en lui ce vice originel dont les plus grands médecins de tous les temps, n'ont pas trouvé le remède.

La médecine est une science naturelle. La philosophie de la médecine ne peut être que la philosophie des sciences; elle est contenue dans ce seul mot : La méthode.

Quel que soit le nom qu'elle se donne, une doctrine est toujoui's l'œuvre d'un seul ou de quelquesuns. Une science constituée est une œuvre impersonnelle qui réclame le concours et les efforts de tous. Toujours incomplète et toujours perfectible, elle est l'ouvrage du temps, ce grand architecte de la nature. Observation exacte des faits naturels et recherche de leurs lois, tel est son principe, tel est son unique symbole. Circonscrire les phénomènes, chercher à saisir les conditions de leur manifestation, afin de les reproduire en réalisant ces conditions, en un mot, fixer les lois de la vie dans l'état de santé et de maladie, ces divers états n'étant que les modes d'expression du problème biologique, voilà le rôle du médecin. L'étude des conditions d'existence des phénomènes,

tel est le vaste champ ouvert à ses aspirations, et ce champ est sans limites.

Les principes qui faisaient le fond de sa doctrine, ^I. Rostan les développa dans son enseignement et dans ses ouvrages , avec l'ardeur d'une conviction profonde. Il ne les porta point à cette tribune. Membre de l'Académie depuis l'année 1823, les occasions cependant ne lui eussent pas manqué. S'il ne redoutait pas la lutte, on peut dire qu'il ne la recherchait guère.

M. Rostan a rencontré des contradicteurs; il n'eut jamais d'adversaires. On ne pouvait l'approcher sans être séduit par son affabilité gracieuse, ni le quitter sans emporter le souvenir de sa bienveillance et de son affectueuse politesse. A l'élévation des sentiments il unissait une chaleur de l'âme que l'âge, bien loin de diminuer, semblait avoir augmentée. Il éprouva et il inspira de longues amitiés que la mort seule a pu rompre. Généreux à l'extrême, couvrant ses libéralités des prétextes les plus délicats, jamais on n'aurait su tout le bien qu'il a fliit, s'il ne s'était Ij^ouvé des cœurs reconnaissants dignes du bienfaiteur.

Un vif désir de plaire, joint h un esprit très-cultivé, donnait un grand charme à ses entretiens. Appréciateur éclairé du beau dans tous les t^enres, il avait choisi, avec un goCit des plus fins, et réuni dans sa demeure quelques-unes des principales productions de l'art ancien et moderne. Recherchant la société

UÉCLARD. Il

162 NOTICES ET POIITRAITS.

et le commerce des artistes, il s'était lié avec les plus illustres. Plus d'une fois nous nous sommes rencontré chez lui avec l'élève et l'émule du chef de l'école française, Hippolyte Flandrin, auquel il inspira l'un des plus beaux portraits qui soient sortis de son pinceau. Exécuté d'après cette vivante image par un habile ciseau, le buste de marbre de M. Roslan, pieux hommage offert aujourd'hui même, par sa veuve, à l'Académie, perpétuera dans cette enceinte le souvenir de celui que nous avons perdu.

M. Rostan touchait à l'âge mûr lorsqu'il épousa la femme que son cœur avait choisie. La compagne qu'il s'était donnée joignait aux agréments de la personne une haute raison et une grâce pleine de finesse et de modestie. Une fille, objet d'une ineffable tendresse, était née de cette union. S'il connut un peu tard les joies du foyer domestique, il en goûta du moins toutes les douceurs.

11 avait stcquh peu de temps après son mariage la propriété de Yauxcelles, près de Vailly, aux lieux mêmes où madame Roslan avait passé son enfance. Il se plaisait à l'accroître et à l'embellir. Chaque année il y passait les derniers mois de la belle saison, partagé entre la culture des fieurs et l'éducation de la fille bien-aimée qui grandissait à ses côtés.

Dans ce monde où tout passe vite, les jours heureux passent plus vite encore. Alors qu'il se reposait dans les pures affections de la famille, au sein d'un

bonheur si bien fait pour ce cœur excellent, il ressentit les premières atteintes d'une maladie qui devait être longue et cruelle. Le mal s'annonça lentement d'abord. Dans les lettres qu'il adressait au docteur d'Astros, de Marseille, le fils de sa sœur, on peut eo suivre les progrès. Dès le mois de septembre 1858, il lui écrivait de Vauxcelies : « Yoici la saison, mon bien cher ami, où j'ai l'habitude d'aller vous voir. Je n'aurai pas ce bonheur cette année. L'âge arrive, et les infirmités ne vont pas tarder à m'assaillir. Déjà mon estomac s'est délabré, et, plus grand malheur encore, mon oreille devient dure. Mon cœur seul reste jeune, et je vous aime toujours avec la même tendresse. Je suis dans la poussière au milieu des ouvriers. Comme tous les vieillards, hélas! je forme mille projets ! » Et l'année suivante : « Je ne puis plus aller en Provence, il faut que la Provence vienne à Paris. » En novembre 1860, dans une lettre datée de Paris, il lui disait : « Je viens de passer trois mois à la campagne, trois mois qui se sont écoulés comme trois jours. Je fais planter, toujours planter et je ne trouve jamais que ce soit assez. Ma santé est toujours bien ébranlée. » En 1862, madame Rostan mariait une des filles issues de son premier mariage. Il écrivait à son neveu : « Nous marions Amélie. Bientôt viendra le tour de ma chère enfant, qui est déjà grande et belle autant qu'elle est bonne. Ce moment, si Dieu me prête vie, me sera bien douloureux. » Au mois d'août

1865, son écriture est visiblement altérée. « Je suis cruellement éprouvé, disait-il ; surdité, diplopie, aphasie, je suis atteint de toutes parts. » Cette lettre, trèscourte, se terminait par ces tristes mots : « Je ne puis pas t'écrire plus longuement. y>

Cinq années auparavant, il avait été frappé d'une hémiplégie faciale qui disparut assez rapidement. Il commençait à renaître à l'espérance quand il reconnut, à des signes chaque jour plus certains, toute la gravité du mal dont il était atteint. Sans illusion, comme sans faiblesse, il en mesurait sur lui-même la marche fatale.

Aussi longtemps que ses forces le lui permirent, nous le vîmes encore parmi nous, La parole, qu'il avait perdue une première fois, était revenue. Rien, en lui, ne semblait changé; seulement, son beau visage, autrefois souriant, était devenu morne et triste. La maladie ne devait lui épargner aucune de ses souffrances. Des accidents de toute sorte vinrent de nouveau l'assaillir, et bientôt il tombait pour ne plus se relever. Étendu sur son lit de douleur, il resta sans voix et presque sans regard pendant trois jours entiers, répondant encore à l'empressement de ses amis en leur serrant les mains avec effusion. Le 4 octobre 1866 se terminait cette longue et touchante agonie : M. Rostan rendait le dernier soupir entouré de sa famille en larmes.

Ainsi mourut M. Rostan, h l'âge de soixante-seize

ans, après une carrière des mieux remplies. Si l'on réserve le nom de chefs d écoles aux promoteurs bruyants et passionnés de ces conceptions éphémères qu'une même génération voit naître et mourir, à coup sur M. Rostan ne fut pas chef d'école. Il a été, ce qui vaut mieux, un véritable maître. Sachant rendre la science attrayante, aimant la jeunesse et aimé d'elle, il a exercé dans l'enseignement l'influence la plus salutaire. Loin de s'effacer, le souvenir des services qu'il a rendus grandira avec le temps.

Élevé sous le joug des systèmes, il crut à leur domination nécessaire, mais sa pratique fut toujours supérieure à sa doctrine. Clinicien plus expérimenté que subtil théoricien, les obscures profondeurs de la science ne tentèrent point sa curiosité, et il se résigna volontairement à ne connaître que ce qu'il pouvait pleinement savoir. Il a excellé dans l'art de distinguer les maladies, il s'est exercé avec un égal succès dans l'art plus difficile d'en diriger le cours, et il a enrichi de ses recherches la médecine contemporaine. En lui l'Académie a perdu un de ses membres les plus honorés et la science médicale une de ses plus légitimes illustrations.

L'Académie a fait, en peu d'années, des pertes considérables. MM. Malgaigne, Jobert, Rayer, Trousseau, des maîtres pour beaucoup d'entre nous, se sont éteints à peu de distance les uns des autres, laissant la science médicale et l'enseignement privés de leurs grands noms. Plus récemment encore, le chef reconnu de la chirurgie contemporaine succombait dans tout l'éclat de sa renommée. Peu de jours avant le moment fatal, il siégeait encore au milieu de nous. C'est en pleine vigueur de corps et d'esprit, après une courte maladie, que la mort est venue le surprendre.

Arrivé presque au terme d'une carrière déjà longue, M. Velpeau était depuis longtemps célèbre. Par un privilège assez rare, l'ardeur de ses premières années

(I) Notice sur la vie et les travaux de M. Velpeau, lue dans la séance pul)Iif|uc annuelle de l'Académie de médecine, le 15 décembre 18G8.

ne s'était pas ralentie, et jusqu'à sa dernière heure on put le voir conduire du môme pas les générations nouvelles dont il était resté le guide.

Né dans la plus humble des conditions, il parvint à force de volonté et d'énergie à s'affranchir des entraves où semblait devoir le retenir l'obscurité de son origine. Mais que d'obstacles à surmonter! que d'épreuves à traverser! que de veilles, que de privations, quel prodigieux labeur pour s'élever au premier rang! Beau spectacle, exemple salutaire, qui montrent une fois de plus qu'entre la bonne et la mauvaise fortune, la dernière n'est pas toujours le plus grand ennemi; et que dans notre France régénérée, il n'est pas de plus belle noblesse que celle du travail et de la vertu.

Alfred-Armand-Louis-Marie Velpeau naquit le 18 mai 1795, à Brèche, petit hameau composé, à cette époque, d'une douzaine de maisons perdues au milieu des landes et des bois, entre Tours et le Mans. Son père était un simple ouvrier maréchal, chargé de famille et sans instruction. Le curé de Brèche, le seul habitant de l'endroit qui pût signer son nom, fut frappé de bonne heure des dispositions de l'enfant, et s'appliqua à les cultiver. A, cinq ans, le jeune Alfred servait la messe et apprenait à lire dans le rituel : les jours de grandes cérémonies, il récitait par cœur l'évangile. Par malheur, le bon curé mourut, lui laissant pour tout héritage un abrégé de la V^e de

M. YELPEAU. 169

Jésiis-Clirist. 11 ne perdit pas courage. Tout en tirant le soufflet il lut et relut le volume, chercha à imiter les caractères d'imprimerie et parvint à écrire la lettre moulée.

Six années se passèrent ainsi. Un beau matin, un vieux maître d'école ambulant vint planter sa tente à Brèche. Bien qu'il préférât le commerce de Bacchus à celui des Muses, il était pourtant capable de rédiger et de déchiffrer les contrats manuscrits; il pouvait même résoudre les problèmes de l'arithmétique élémentaire. L'élèveen sut.bientôt.autantque son maître.

Le père de M. Velpeau était souvent consulté pour des bestiaux malades; il fit empiète de deux ouvrages de médecine vétérinaire, autrefois fort en vogue, le Parfait maréchal de Soleysel, et le Parfait bouvier de Robinet; son fils y pourrait lire et lui venir en aide. C'est à cette époque que l'enfant fut atteint k la jambe droite d'une maladie pour laquelle on s'adressa à tous les guérisseurs des environs. Le mal ne cédait pas; il résolut dese traiter lui-même. Après tout, pensait-il, la médecine de l'homme ne devait pas différer beaucoup de la médecine des animaux. Il cherche dans ses livres, apprend à reconnaître les plantes, et compose pour son usage des remèdes de tout genre. La guéri son se fit attendre deux ans. Longtemps après, et même dans un âge avancé, on l'entendit encore quelquefois se plaindre de sa mauvaise jambe.

170 NOTICliS ET rOUTRAlTS.

L'essai qu'il avait fait sur lui-môme, il ne tarda pas à le tenter sur d'autres, et bientôt il ne fut bruit dans tout le pays que de la science et des succès du jeune maréchal. Il ne rêvait plus que médecine. Ce fut un grand jour que celui où il put acheter de ses économies le Traité des maladies des artisans, et la Médecine des pauvres. Aux heures de liberté que lui laissait le travail de la forge, pendant le repas, le soir à la veillée, il dévorait son trésor.

Les années s'étaient écoulées; l'adolescent était devenu un homme; il allait avoir vingt ans. C'était toujours l'ouvrier matinal et laborieux ; mais depuis quelque temps un secret désir le dominait. Quitter ses parents, abandonner ses frères et sœurs, dont il commençait à être le soutien, il n'osait y songer. Il était sombre et soucieux. Inquiète de le voir ainsi, avertie par son instinct de mère, madame Velpeau le pressait d'épouser une jeune fille du voisinage, qui paraissait ne pas lui déplaire, lorsqu'un incident, qui faillit tourner au tragique, vint lui prêter un secours inespéré. On lui amena un jour une pauvre idiote. Il avait lu que l'ellébore noir était autrefois regardé comme la panacée de la folie. Il en fit infuser la racine, et administra l'infaillible remède. De graves symptômes d'empoisonnement ne tardèrent pas h se déclarer. Pendant trois jours, jours de cruelles angoisses, la malheureuse fut en danger de mort. Elle guérit enfin; non de sa maladie, mais du remède.

M. YELl'EAU.

Cependant, le grand médecin, comme on rappelait à Brèche, M. le docteur Bodin, était accouru en hàle de Saint-Paterne. Il mandarimprudent,le reprit avec douceur, et obtint de lui qu'il renoncerait à l'exercice d'un art qui n'était pas le sien. Voilà tout l'édifice de ses espérances renversé. Son chagrin fut extrême. Il n'y put résister longtemps. Un riche propriétaire des environs lui avait, en diverses circonstances, donné des marques d'intérêt, il court s'ouvrir à lui. M. Ducam fécoute avec bonté, le console, l'encourage. Le précepteur des enfants assistait à l'entretien ; il propose de lui faire partager les exercices de ses élèves; et séance tenante, une première leçon lui est donnée. Une grammaire française sous le bras, et le cœur léger, il reprend le chemin du village.

On lui avait donné deux pages à apprendre; le lendemain il en savait dix. En moins de quinze jours ses progrès furent si rapides, que tout le monde était émerveillé. M. Ducam n'hésite plus, il le prend avec lui, et se rend chez le docteur Bodin, qui lui adresse quelques questions et demeure frappé de ses réponses. II est décidé qu'il se rendra à la ville, afin de s'y préparer au grade d'officier de santé.

Le 28avril 1816, M. Velpeau déposait le tablier de cuir, quittait sas pauvres parents, et arrivait îi Tours, conduit par ses protecteurs. Sur leur recommandation, M. Gouraudjle père de notre distingué confrère,

le prenait sous sa tutelle et l'attachait à son service. Une légère teinture de médecine, quelques .notions de grammaire, composaient tout son bagage. Mais il avait le désir immodéré de savoir, une ténacité peu commune, et par-dessus tout il avait foi en lui-môme.

Le matin, il descendait avec le jour et se rendait a l'hôpital. Ses allures, sa mise plus que modeste, furent d'abord l'objet de quelques plaisanteries. Si la jeunesse est parfois moqueuse, il faut dire à son honneur qu'elle a pour se racheter un fonds d'inépuisable générosité. A la raillerie ne tarda pas à succéder ce sentiment d'estime profonde qu'inspire toujours le spectacle d'une volonté forte aux prises avec les difficultés de la vie. Le nouveau venu recherchait toutes les occasions de s'instruire. Ses camarades n'eurent garde de s'opposer à ses désirs, et bientôt il se trouva chargé de tous les pansements. A midi, il regagnait sa mansarde; et souvent l'aube naissante le trouvait encore penché sur sa table de travail.

Ce diplôme d'officier de santé, diplôme tant désiré, il l'obtient enfin, mais il ne lui suffit plus. Bretonneau l'a remarqué et se l'est atlaché en qualité de premier élève; il est logé et nourri à l'hôpital. Pour se rendre digne d'un tel maître, il lui faut pour le moins le bonnet de docteur. Le temps était passé où les Ambroise Paré et les Jean-Louis Petit avaient pu, sans y être préparés par la culture des lettres, devenir les plus grands chirurgiens de leur temps. Depuis la déclara-

M. VELPEAL'. 173

lion de 17^23, les chirurgiens émancipés partageaient avec les médecins le privilège des hautes études. Guy Patin, si bon juge en cette matière, disait, en parlant du jeune Dodart : « Il sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel par cœur. » Comme le studieux licencié dont parle Guy Patin, M. Velpeau avait alors vingt-trois ans; mais il avait plus manié le marteau que le rudiment. Il dut s'armer de patience et de résolution. Après deux années, il put franchir ces degrés que l'enfance cultivée gravit peu à peu et presque sans y songer.

C'est avec une profonde émotion que, le 1" avril 1820, vers le soir, M. Yelpeau met à exécution un projet depuis longtemps caressé. Il prend avec lui une modeste somme d'argent, premiers fruits religieusement conservés d'une clientèle naissante, et se dirige vers la diligence de Paris. Le lendemain, aux dernières lueurs du jour, il traversait le village d'Anlony, ne se doutant guère que, quarante ans plus tard, il viendrait, quatre fois millionnaire, s'y reposer sous les ombrages d'une villa.

M. Velpeau descend rue du Foin, à l'hôtel des Abeilles, et s'installe dans une chambre h 7 francs par mois. Mais ce n'est pas tout d'être à Paris, il faut y rester. La nécessité lui inspire des prodiges d'écomies. Ses faibles ressources touchaient à leur fin, lorsque Bretonneau apprend sa détresse et lui vient en aide. Dans lo môme temps, notre éminent con^

frère M. Cloquet lui donnait à préparer son cours d'anatomie et lui confiait la direction de huit élèves. (( Ma fortune est faite », dit-il lui-même, dans une note écrite de sa main. Et en effet, elle va grandir rapidement. Il remporte à la fin de l'année le prix d'anatomie et de physiologie de l'École pratique. L'année suivante, il est nommé, au concours, aide d'anatomie. De nombreux élèves s'inscrivent pour suivre ses cours. Nous sommes en 1821. Il y a cinq ans seulement qu'il a quitté l'atelier, et déjà il enseigne l'anatomie, la physiologie, l'anatomie chirurgicale, les bandages, la médecine opératoire. Bientôt il professera la pathologie externe, l'embryologie, l'oculistique, l'obstétrique.

Peu de mois après son arrivée à Paris, M. Velpeau insérait dans un journal de médecine une note sur le traitement de l'oplithalmie aiguë : il proposait d'appliquer le remède sur le mal lui-même, et de retirer directement le sang du tissu enflammé. Ce fut son premier essai. A peine est-il docteur qu'il communique à l'Académie de médecine et à l'Académie des sciences plusieurs mémoires sur les sujets les plus divers. En 1825 parut son Traité d'anatomie chirurgicale ou topographique, œuvre importante et qui marque une date dans l'histoire de la chirurgie.

Etudier la forme, la situation, la structure et l'action des organes, de ces parties diverses et harmoniques dont chacune fonctionne à sa manière dans le

concert vital, tel est l'objet de l'anatomie qu'on pourrait appeler naturelle : l'anatomie du physiologiste et du philosophe. Ce n'est pas assez pour le chirurgien. Il faut encore et surtout qu'il connaisse le rapport de toutes les parties entre elles, non -seulement dans l'ensemble du corps, mais sur tous les points. A cet effet, le chirurgien construit à son usage une anatomie nouvelle, sorte de topographie du corps humain qui suppose la connaissance de l'anatomie descriptive et la complète. Il trace à la surface du corps des lignes fictives et le partage en un certain nombre de départements. Chacune de ces régions devient un organe artificiel composé des tissus les plus divers, et dont il étudie la composition couche par couche, de la superficie à la profondeur.

Au moment où parut le livre de M. Velpeau, l'anatomie chirurgicale n'était pas précisément une science nouvelle. Dès les premières années du siècle dernier, Jean Palfin, professeur à Gand, avait pubUé en langue flamande un traité sur la matière, qu'Antoine Petit ne jugea pas indigne, quarante ans après, d'être traduit et annoté, et chacun sait que Boyer, l'exact disciple de Desault, terminait son Trailé d'anatomie par une série de résumés topographiques. A une époque plus rapprochée de nous, MM. Colles (de Dublin), Burns de (Glasgow) et Rosenthal (de Berlin), publiaient des essais du même genre. Toutes ces tentatives plus ou moins incomplètes trahissaient les im-

perfections d'une science encore à ses débuts. Un professeur d'anatomie qui devait jeter sur notre école un éclat de trop courte durée, et dont je ne puis sans émotion évoquer le souvenir, en fit, en 1821, l'objet de ses leçons. Chacun attendait avec impatience l'œuvre à laquelle il travaillait, lorsqu'il tomba prématurément dans la carrière, comme Bichat, son modèle et son émule. Ses enseignements, toutefois, ne furent pas perdus. Les prosecteiu's de cette époque se nommaient Bouvier, Blandin, Gerdy et Velpeau. Revisée, complétée par les travaux du laboratoire, l'anatomie topographique était chaque année vulgarisée, sous toutes les formes, dans les cours de l'Ecole pratique, et M. Velpeau devenait le premier interprète de ces récents progrès. Conçu dans le même temps, plus directement inspiré par les souvenirs et 'les enseignements delà Faculté, moins étendu, moins riche en déductions chirurgicales, mais non moins complet sous le rapport anatomique, le livre de M. Blandin suivait à quelques mois d'intervalle.

Traduits dans presque toutes les langues de l'Europe, ces deux ouvrages fécondaient, en la rapprochant du précepte chirurgical, la notion anatomique; donnaient au diagnostic une base plus assurée ; apportaient une plus grande précision à l'art opératoire; inspiraient à l'opérateur des hardiesses jusquelà inconnues, et devaient plus tard susciter des œuvres nouvelles

Alors qu'il rédigeait son Traité d'anatomie chirurgicale, M. Velpeau avait commencé déjà une série de recherches qui devaient pendant plus de dix années devenir l'objet principal de ses préoccupalions. Il rassemblait les matériaux d'un traité d'embryologie oud'ovologie humaine.

Les anatomistes du siècle passé s'engageaient volontiers, à la suite de Charles Bonnet, dans le domaine des palingénésies philosophiques et cherchaient à expliquer les mystères de notre origine dans des conceptions où l'imagination tenait la première place. Fidèle à la méthode scientifique de notre âge, M. Velpeau suivit une autre voie. C'est sur la patiente observation des faits qu'il voulut asseoir les fondements de l'organogénie humaine. Volontiers il eût dit avec Voltaire : « Je saurai comment s'opère la génération quand on m'aura enseigné comment Dieu s'y est pris pour la création. » Lorsqu'il eut réuni un ensemble de quatre cents produits, il se mit à l'œuvre. Jamais observateur n'en avait rassemblé un aussi grand nombre, au moins dans l'espèce humaine.

De même que dans l'œuf des animaux, on distingue, tandis qu'il s'accroît, deux parties dans l'œuf humain : l'embryon d'abord, puis autour de lui .des liquides et des membranes. C'est à ces liquides et à ces enveloppes, organes intermédiaires à l'aide desquels l'embryon se nourrit et se développe, que l'ouvrage de M. Velpeau est particulièrement consacré.

BÉCLABD. 12

Même resserré dans ces limites, le champ de l'observation est vaste encore, et, dès l'abord, de nombreuses difficultés se présentent. Voici un œuf : quel est son âge? Assigner la date précise de la fécondation semblait autrefois la chose la plus simple. Ne sait-on pas aujourd'hui que cet acte mystérieux se passe dans les profondeurs les plus reculées du système reproducteur; qu'il lui faut au moins des heures, et souvent des jours pour s'accomplir? Cet œuf, ou plutôt cet ovule, lorsqu'il arrive de l'ovaire dans l'utérus, quelles sont ses dimensions? Pas même celle d'un grain de millet. Après trois semaines il ne mesure pas encore un centimètre. Pour le voir, pour l'étudier, il faut le saisir, et l'on peut à peine le toucher sans le déchirer. Les œufs qu'on peut examiner ont cessé de vivre. Depuis combien de temps ? Sont-ils encore intacts lorsqu'ils s'échappent au dehors? Les causes qui ont amené l'expulsion prématurée de l'œuf, ne l'ont-elles pas aussi dénaturé?

Voilà bien des questions. Quel que soit le problème naturel que l'homme cherche à résoudre, il en est toujours ainsi ; les mêmes obstacles se dressent devant lui. La nature ne nous livre jamais ses secrets, il faut les lui arracher.

En montrant dans l'œuf humain ces organes transitoires, vésicules éphémères, qui, dans les premiers jours de la vie embryonnaire, préparent l'aliment pour le nouvel être et le rattachent ensuite à sa mère,

M. YtLPEAU.

d'une manière plus intime, par les liens du sang, M. Velpeau a dissipé des doutes qui subsistaient encore et fait rentrer le développement de l'œuf humain sous les lois générales de l'embryogénie. La science qui, au début de sa carrière, fut l'objet de ses études de prédilection, a réalisé depuis cette époque de grands progrès. Les lumières de l'anatomie comparée ont jeté sur le mode de formation des enveloppes fœtales et sur le rôle de quelques-unes d'entre elles des clartés nouvelles. Les descriptions de M. Velpeau n'en restent pas moins des tableaux achevés pour les périodes ultérieures de l'accroissement de l'œuf.

La plupart des idées qu'il développait dans son ouvrage d'ovologie, M. Velpeau les résumait dans l'introduction de son Traité de tocologie. Aussi remarquable par l'abondance des faits et la multiplicité des recherches que par la nouveauté des aperçus, ce livre, tableau complet de la science et de l'art obstétrical, initiait en outre le lecteur aux doctrines alors peu connues de l'école allemande.

Cependant, depuis quelques années, plusieurs chaires de la faculté de médecine avaient été mises au concours. Quatre fois déjà le succès lui avait échappé; mais il n'était pas de ceux qui se découragent aisément. Le concours pour la chaire d'accouchements, auquel il venait de prendre part, s'était terminé le 18 mai i 8.'34. Quinze jours après, il s'engageait

180 NOTICES ET POHTIUITS.

dans une lutte nouvelle : il s'agissait celte fois d'une chaire de clinique chirurgicale. Lorsqu'il fui appelé par le sort à prendre la parole, son entrée fut saluée par une triple salve d'applaudissements : jugement anticipé de l'opinion publique, qui devait être sanctionné par le jury.

Ses leçons cliniques attirèrent aussitôt à la Charité un nombreux concours d'auditeurs. Les élèves venaient y recevoir une instruction solide, des enseignements clairs et méthodiques; ils y trouvaient encore un lumineux bon sens, et une manière de parler lente et réfléchie, qui gravait profondément les choses dans l'esprit. Loin de se ralentir, le succès des premiers jours alla toujours croissant. La réputation de M. Velpeau s'étendit rapidement.- Dans le cortège qui chaque matin l'accompagnait à sa visite, il y eut bientôt autant de médecins que d'étudiants.

M. Velpeau possédait à un haut degré une qualité plus rare et plus précieuse qu'on ne pense. Il était d'une exactitude qui ne se démentit jamais. Ecoutez l'hommage que l'administration hospitalière reconnaissante a déposé sur sa tombe: « Je puis l'affirmer sans crainte d'être contredit par personne, a dit M. Husson , aucun, parmi ceux qui se consacrent au soulagement de leurs semblables, n'apporta jamais dans sa tâche une ardeur plus soutenue, nue exactitude plus rigide, une abnégation plus entière. Pcn-

M. VKI.PEAU. 18i

dant près de quaranle ans, on le vit chaque jour aller (le chez lui à l'hôpilal sans jamais dévier de sa route ; il ne consentait à se rendre aux appels qui lui étaient faits, qu'après ce devoir accompli. »

Toutes les occupations de M. Velpeau étaient réglées de la même manière. Il est sans exemple qu'il ait manqué aux séances d'une société ou d'une commission; presque toujours il arrivait le premier. Nous n'avons connu qu'un seul homme qui pût lui être comparé, quoiqu'il ne lui ressemble guère à d'autres égards. Il me souvient qu'un jour je rencontrai M. Orfila dans la cour de l'École de médecine ; il allait sortir. Je l'accompagnais, lorsque arriva vers nous, le chapeau îi la main, et pressant le pas, un jeune homme tout essoufflé. M. Orfila s'arrêta, et tirant sa montre : « Le rendez-vous, dit-il, était pour midi. Il est midi et cinq minutes; le temps dont je pouvais disposer est expiré: je vous attends demain. » Une voiture était à la porte, il y monta et disparut.

Cette régularité dans les habitudes peut seule expliquer comment M. Velpeau a pu suffire aux exigences quotidiennes d'un service d'hôpital, d'un enseignement clinique, d'une clientèle nombreuse, et trouver le temps de composer des ouvrages étendus, ainsi qu'un nombre considérable de mémoires, de notes et de discours. Tout ce qu'il a publié, môme dans un âge avancé, a été rédigé par lui et écrit de sa main. Lorsqu'on parlait devant lui d'un praticien

trop occupé pour écrire, un sourire ironique effleurait ses lèvres.

Pour vous donner un aperçu môme succinct de tous les travaux de M. Velpeau, il nous faudrait parcourir ensemble le domaine entier de la chirurgie Son esprit encyclopédique a touché aux sujets les plus divers. Ses Éléments do médecine opératoire et les trois volumes de ses Leçons cliniques ne représentent qu'une faible partie de son œuvre. Les maladies des yeux, et plus particulièrement celles de la conjonctive et de la cornée, les fractures du crâne, la lymphangite ou angioleucite, l'érysipèle, l'infection purulente, les maladies des bourses tendineuses, l'hématocèle, la fièvre uréthrale; en médecine opératoire, l'acupuncture, les bandages inamovibles, la bronchoplastie, l'entéroplastie, les injections iodées ou irritantes : tels sont, au milieu de beaucoup d'autres, les points qu'il a marqués d'un progrès.

Bien qu'il appartînt par son âge et par son éducation chirurgicale à une époque où l'on recherchait trop peut-être les opérations audacieuses, et où l'on était trop souvent disposé à considérer l'instrument tranchant comme la seule ressource, M. Velpeau se montra toujours opérateur réservé. D'autres furent des opérateurs plus brillants : aucun ne fut un opérateur plus sûr. Ce qui le préoccupait, c'étaient bien plus les suites de l'opéralion que l'opération ellemême. L'érysipèle et l'infection purulente l'avaient

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rendu prudent, et il avait acquis, par expérience, une vertu chirurgicale plus commune aujourd'hui qu'autrefois, la patience. « Plus je vieillis, disait-il, moins j'ampute. »

Il applaudissait, tout en le secondant lui-même, à ce mouvement des esprits qui pousse de plus en plus la chirurgie à la recherche des opérations non sanglantes. Vous n'avez pas oublié avec quel accent de conviction profonde il exposait naguère les bienfaits de l'écrasement linéaire, procédé nouveau à l'aide duquel on peut enlever sans plaie et sans hémorrhagie un grand nombre de tumeurs, ni l'appui chaleureux qu'il prêtait à son auteur, aujourd'hui notre collègue, pour lui faire décerner par l'Académie la plus haute récompense dont elle dispose.

M. Velpeau avait été élu membre de l'Académie de médecine au mois d'octobre 1832; onze ans plus tard, il entrait à l'Académie des sciences. Comme il savait beaucoup, il était toujours prêt à prendre la parole; souvent il la demandait. Quoiqu'il ne fût pas précisément orateur, ses convictions mi^rement arrêtées, son sang-froid, l'habile ordonnance du discours, sa logique serrée et pénétrante, en faisaient un contradicteur redoutable. Tel il se montra parmi nous dans la discussion sur la méthode sous-cutanée, discussion tant de fois reprise et toujours ouverte.

Au travail inflammatoire de la cicatrisation des plaies, travail trop souvent traversé d'accidents re-

doulables, substituer un processus organique analogue aux actes physiologiques du développement et de la nutrition des tissus, tel est le principe général de la méthode, dont la pensée première appartient à Delpech. Une fois jetée dans les esprits, l'idée a germé en silence, s'est développée, complétée en allant de l'un à l'autre, et s'affirmant de plus en plus, elle s'est enfin personnifiée sous une forme synthétique. Un joui^, l'histoire, qui juge plus sainement les choses h mesure qu'elle les voit de plus loin, dira quelle fut, dans cette découverte, dans les perfectionnements successifs qui y ont été apportés et dans la généralisation qui l'a constituée à l'état de méthode, la part de chacun.

La vivacité de ces longs débats, dont les échos résonnent encore dans cette enceinte, ne doit pas nous surprendre. On l'a dit avant nous, de toutes les propriétés que l'homme peut acquérir, les inventions et les découvertes sont celles qu'il possède le plus légitimement. Elles n'enlèvent rien à personne, et elles profitent à tous. Ce sont celles aussi que l'homme défend avec le plus d'ardeur, parce qu'étant le fruit de ses idées, leur . existence se confond avec la sienne, et que les lui enlever ce serait lui ravir une partie de lui-même.

Peu de mois avant sa mort, M. Velpeau était à cette tribune, non pour obéir à ce sentiment vulgaire, ennemi de toute nouveauté, qui sert trop souvent

les passions des liommes alors qu'il semble n'être que l'inslrumenL de leur juslice, mais pour rappeler des dates et des noms trop oubliés et tracer ses limites à la méthode nouvelle. Laissant de côté les personnes, il cherchait encore à montrer que l'air n'a pas toujours une influence funeste. Oui, l'expérience a prouvé qu'on peut impunément injecter de lair sous la peau, dans l'épaisseur des tissus sains, et, à doses fractionnées, jusque dans les artères et les veines éloignées du cœur; de même qu'il pénètre ;i chaque instant aussi, et peu à peu, dans la masse du sang, au travers des membranes pulmonaires et cutanées. Mais quand le sang est sorti de ses réservoirs, quand il y a sur les surfaces dénudées ou dans la profondeur des parties des matières épanchées soustraites au mouvement de la vie, toutes les conditions de la décomposition putride se trouvent réunies. Ecaiier l'élément moteur de la fermentation, tel est le bienfait des opérations sous-cutanées ; le rendre inactif, tel est le but que poursuivent aujourd'hui les divers procédés de pansement des plaies exposées.

M. Velpeau publiait, en 1853, son Traité des maladies du sein et de la région mammaire, la dernière et la plus originale de ses œuvres chirurgicales. Au compilateur érudit, aimant à exposer les opinions des autres et à les discuter plus encore peut-être qu'à formuler les siennes, a succédé le clinicien consommé.

mûri par l'expérience et par les habiludes de l'enseignement, riche à la ibis de ses souvenirs pratiques et de ses inspirations personnelles. Une maladie cruelle, dont le tissu glandulaire est souvent le siège, fatal écueil de la médecine et trop souvent aussi de la chirurgie, le cancer, était depuis de longues années l'objet de ses recherches. C'est ainsi qu'il fut conduit à l'étude des maladies de la mamelle, glande extérieure, où le mal apparaît aux yeux et dans laquelle on peut suivre jour par jour les phases de son évolution.

Reconnaître les maladies dont la terminaison peut être favorable, les distinguer de celles dont l'issue ne saurait être que funeste, quand elles sont abandonnées à elles-mêmes : telle est, en effet, l'idée mère de ce livre. Aux premières appartiennent : l'inflammation générale; l'inflammation partielle dont les produits localisés dans les parties superficielles, moyennes ou profondes, nécessitent des traitements variés ; l'hypertrophie générale, étendue à tous les éléments qui entrent dans la composition de la- glande, ou limités à quelques-uns; l'hypertrophie partielle, dont il avait déjà tracé l'histoire sous le nom de tumeurs adénoïdes; le galactocèle, tumeur formée par le lait ou par quelques-unes de ses parties. Sous le nom de cancer, terme ancien dont on se servira longtemps encore, il comprenait l'ensemble des hétéroplasies malignes, c'est-à-dire ce groupe de tumeurs à évo-

M. VELl'EAU. 187

liition généralement rapide, qui, à la manière des parasites, envahissent les tissus qui les entourent, et tendent à se généraliser. « Dans le principe, dit-il, c'est d'abord un rien, une vésicule imperceptible, une tête d'épingle. Laissez-le marcher, suivez-le, rien ne l'arrête : les parcelles qui le composent vont se multiplier, et il se substituera à la partie qui l'a reçu. Alors môme qu'il se détruit plus tard luimême, il n'en continue pas moins son œuvre de destruction; il se répand dans le voisinage, se dissémine, s'éparpille, et dépose partout des germes de destruclion et de mort. »

Le Traité des maladies du sein avait paru depuis peu lorsqu'un rapport de M. Jobert (de Lamballe) souleva une longue et ardente controverse. Il s'agissait d'un très-jeune enfant chez lequel l'ablation d'une tumeur cancéreuse avait été suivie d'une guérison complète. Le rapporteur de la commission adoptait les conclusions de l'opérateur. Des doutes s'élevèrent aussitôt sur la nature môme du mal et sur le caractère définitif de la guérison. Le cancer est-il curable? Qu'est-ce que le cancer? quels sont ses caractères anatomiques? Tels furent les points principaux d'une discussion à laquelle prirent part les divers organes de la presse scientifique, et qui pendant plus de six mois captiva d'une manière presque exclusive l'attention du monde médical.

De nouvelles voies s'étaient ouvertes pour les

éludes analoniiques. Un instrument d'analyse qui permet à l'œil de pénétrer là où le scalpel le plus délié ne peut atteindre, le microscope, apportait à la pathologie le tribut de ses recherches. Au sein des éléments qui entrent dans la composition des diverses espèces de tumeurs depuis longtemps réunies sous le nom générique de cancer, les micrographes avaient reconnu l'existence de cellules relativement volumineuses, auxquelles plusieurs d'entre eux croyaient pouvoir attribuer le caractère de la malignité et qu'ils désignaient sous le nom de cellules cancéreuses. M. Velpeau soutenait que la spécificité de cet élément reposait uniquement sur l'affirmation de ses caractères pathogéniques, et que ses attributs anatomiques, les seuls qui fussent du domaine de l'observation microscopique, étaient tout à fait indéterminés. Il ajoutait qu'il y a dans les tissus des cellules de toutes les formes et de toutes les grandeurs, et qu'il était impossible de distinguer la cellule dite cancéreuse des cellules-qui ne le sont pas.

Ce que M. Velpeau déclarait impossible l'est encore aujourd'hui. La constitution intime de l'élément générateur des tissus hétéromorphes est un fait naturel placé en dehors des limites de nos moyens actuels d'observation. Rien ne distingue à nos yeux j les cellules embryonnaires normales des cellules embryonnaires anormales, et la morphologie des oiigines nous échappe encore. Le problème histologiqiic

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est plus avancé. Des cellules à grandes dimensions et à forme globuleuse, accumulées au sein d'une trame fibreuse et vasculaire, enveloppées, enchatonnées et fractionnées par groupes, représentent une combinaison qui n'a d'analogue ni dans les tissus normaux, ni dans les autres productions accidentelles.

C'est à ce composé spécial qu'on avait cru d'abord pouvoir réserver la redoutable propriété de récidiver surplace ou dans des lieux plus ou moins éloignés. M. Velpeau s'est appliqué à dissiper des espérances trompeuses. En nous éclairant sur la composition et la genèse des produits pathologiques, les révélations du microscope fournissent au diagnostic les éléments les plus précieux, mais s'il vient en aide à l'observation clinique, il ne saurait ni la remplacer ni la dominer.

Des tumeurs formées par la prolifération inusitée des cellules épithéliales, d'autres encore dont les éléments fusiformes rapj)ellent à s'y méprendre les éléments des tissus normaux en voie de développement, peuvent se reproduire aussi et môme se généraliser. N'oublions pas toutefois que les diverses sortes d'iiéléroplasies nesont ni aussi rapides dans leur évolution, ni aussi graves dans leurs atteintes, ni aussi fatalement assujetties à la récidive. L'observation microscopique apporte ici des lumières qu'elle seule peut donner.

En offrant en hommage à ses confrères de l'Académie des sciences le Traité des maladies du sein, M. Velpeaii disait : « Je crois avoir démontré que le cancer abandonné à lui-même ne guérit pas, et que ceux qui disent le contraire se trompent ou trompent les autres. » Il disait encore : « On peut guérir le cancer radicalement, c'est-à-dire sans récidive, à l'aide de l'instrument tranchant et des caustiques. » Paroles consolantes dont les recherches histologiques ont confirmé la justesse.

Lorsqu'il prenait la parole à l'Académie ou à l'hôpital, M. Velpeau était dans son milieu; on sentait qu'il y était à l'aise. Dans le commerce ordinaire de la vie, il avait moins d'abandon, et se montrait sobre de démonstrations affectueuses. Il semblait craindre qu'on ne l'approchât de trop près, non par un sentiment d'orgueil, mais par une sorte de timidité, car il resta toujours simple de cœur et d'esprit, même au plus haut point de sa renommée scientifique. Ses rares amis savent que cette prudente réserve cachait un cœur des plus chauds. Un aimable et spirituel conteur, vieux compagnon resté toujours jeune, le docteur Toirac, celui de tous qui a pénétré le plus avant dans son intimité, avait pour lui un véritable culte. M. Velpeau ne se livrait pas aisément, mais lorsqu'il s'était donné, son dévouement était sans bornes, et l'on put s'étonner quelquefois de lui voir défendre des causes qui ne le méritaient guère.

Sa fille aînée, après avoir longtemps langui, succomba à lïige de dix-huit ans; lorsqu'il la perdit, sa douleur fut extrême. Tous ceux qui l'ont connu à cette époque se souviennent du profond changement qui s'était opéré en lui. Nous entendons encore les sanglots qui le suffoquaient lorsqu'il voulut adresser à l'un de ses élèves les plus aimés, le docteur Bauchet, les derniers adieux. On parlait un jour devant lui de l'apparente insensibilité des chirurgiens. « L'homme que j'opère, dit M. Velpeau, sait que l'opération est pour lui la seule voie de salut, l'espoir le soutient, et cette pensée me domine moimême; mais un pauvre enfant ne sait rien, rien que souffrir: aussi, toutes les fois que je porte sur lui l'instrument, mon cœur se déchire. »

Par un contraste plus apparent que réel, et ce n'est pas là le trait le moins saillant de sa physionomie, M. Velpeau avait la passion des jeux de mots; il introduisait les siens partout et en toutes circonstances. C'était comme une sorte de remparts derrière lequel il se retranchait, ou comme une porte de sortie par laquelle il se dérobait.

Toujours inoff'ensives, ses plaisanteries étaient parfois assez heureuses. Un correspondant de l'Académie lisait, l'an passé, un mémoire à cette tribune. Dans ce travail, l'auteur invoquait le témoignage de ceux qu'il appelait les maréchaux de la médecine. Comme on le pense bien, le nom de M. Velpeau ne

fut pas oublié. « Il paraît, dit-il en se penchant vers son voisin, que je finis comme j'ai commencé. » Il lui arrivait aussi de mettre ses mots en action. « Que pensez-vous, monsieur, du système (ÏÉpicure, disaitil un jour, tout en examinant une tumeur pour laquelle on venait, le consulter. — Mais, je pense qu'il a du bon, répond le consultant surpris. » M. Velpeau saisit une lancette et pratique rapidement plusieurs mouchetures superficielles. Le patient de se ré'";rier : « J'étais bien sûr que vous vous vantiez », reprend M. Velpeau avec ce malin sourire qui lui était habituel.

Une taille un peu au-dessus de la moyenne, le corps mince et droit, la démarche alerte, un regard vif et perçant auquel des sourcils longs et épais donnaient plus d'éclat encore. Sur son visage, ce rayon qu'un ancien appelle suhlimvmn viroriim pulcher flos : tel était M. Velpeau. On ne pouvait l'oublier quand on l'avait vu une fois.

Môme au temps de sa plus grande fortune, il conserva ses habitudes de sobriété et d'économie, et vécut toujours de la manière la plus simple. Ne refusant rien aux siens, il se refusait tout à lui-même; il est vrai qu'il était sans besoins. Dès les premiers temps de son séjour à Paris, il vint en aide à ses parents, et pourvut à l'éducation de ses frères. Toute sa vie il conserva, pour les bons offices d'une pauvre femme, sa voisine de chambre, à l'époque de

M. VELPEAU. l'-'3

son arrivée à Tours, une profonde reconnaissance. Quand il allait en Touraine, il ne manquait jamais de la visiter. Lorsqu'elle tomba dans le besoin, il la secourut de la manière la plus délicate. Ces jours difficiles du passé, il aimait à les évoquer. Qui pourrait avoir oublié les paroles touchantes qu'il prononçait, il y a quelques années, dans un banquet confraternel? C'est avec une émotion que partagea bientôt toute l'assemblée, qu'il rappelait les souvenirs du village, l'atelier paternel, et ses veilles laborieuses qu'illuminaient alors la jeunesse et l'espérance.

Placé par les suffrages de ses confrères de Paris à la tête de l'association des médecins de la Seine, dont il avait pu comprendre mieux que personne l'utilité et dont il devint l'apôtre le plus fervent, il songeait aussi au temps des pénibles épreuves, lorsqu'il conçut la généreuse pensée d'en rester le bienfaiteur même au delà de la mort.

Durant de longues années, M. Velpeau vécut fort retiré. Ce n'est que vers la fin de sa vie qu'il consentit à accorder quelque chose aux distractions et à ce qu'on appelle les plaisirs du monde. Faisant allusion à la sérieuse gravité de ses premières années et de sa vie médicale, il disait à l'un de ses élèves de prédilection (i) : (( Je suis né vieux, j'ai vécu vieux, je vais mourir jeune. »

Pendant la belle saison, M. Velpeau se rendait

(l)M. Félix Guyon,

KHCLARD.

quelquefois à sa maison d'Anlony. 11 n'y passait jamais, môme dans les derniers temps, que les deux nuits du samedi et du dimanche. Sa clinique, ses familières causeries du matin, ses malades, son hôpital, étaient devenus un impérieux besoin.

Dans le courant de l'hiver de 1867, M. Velpcau fut éprouvé par une violente atteinte de grippe. Quand il revint parmi nous, nous fûmes frappés de l'altéraration de ses traits. Déjà il souffrait du mal qui devait l'emporter. Il avait le pressentiment d'une fin prochaine, mais il cherchait à dissimuler et cachait son état à tous les yeux. Ses plus intimes l'ignoraient. « Il faudra, disait- il à son ami M. Dubois, il faudra que je sois bien mort pour en convenir. »

Cette année ^iiême il termina ses leçons à l'époque habiluelle et prit part jusqu'à la fin de l'année sco* laire aux actes de la Faculté. Le samedi 17 août, M. le docteur Félix Guyon le rejoignit au moment où il sortait de chez lui pour se rendre à la Charité; son visage exprimait la souffrance ; il se traînait avec peine. « Rentrez chez vous, mon cher maître, lui dit-il, je vous en conjure. — Non, non, répondit M. Velpeau, j'ai promis à l'un de mes internes de l'assister aujourd'hui dans une opération; je dois aller à l'hôpital, il le faut. » II se redressa, accéléra le pas et fit sa visite comme de coutume.

Ce fut son dernier effort et le dernier acte de sa vie publique. L'affection viscérale dont il était atteint

prit subitement un caractère des plus alarmants. Une fièvre violente le saisit; sa respiration s'embarrassa : en peu de jours tout espoir fut perdu. Le 24 août, à dix heures du matin, il rendait le dernier soupir.

Ainsimourut, à 1 âge de soixante-douze ans, cetinfatigable travailleur dont l'enseignement, les écrits et les discours ont jeté sur la chirurgie de notre temps un vif éclat et étendu au loin la renommée de l'école française. Son nom est pour toujours attaché à l'histoire chirurgicale du xix° siècle, en compagnie des Boyer, des Antoine Dubois et des Dupuytren. Héritier, comme eux et après eux, des traditions de Desault, il vécut assez longtemps pour s'associer aux tendances nouvelles que devaient susciter parmi nous les travaux de Hunter.

Le but qu'il poursuivait, il ne le perdit pas de vue un seul instant : jamais il ne se reposa. Professeur, écrivain, orateur, dans les plus grandes comme dans les plus petites choses, il se perfectionna sans cesse. Dans cette longue carrière dont il parcourut tous les degrés, il marcha fièrement sans rien demander à personne, et ses rivaux eux-mêmes lui rendirent tou* jours cette justice, qu'en lui le mérite ne fut jamais inférieur au succès.

La vie de M. Velpcau a été un long combat. Mais ne plaignons pas, messieurs, les héros de ces nobles luttes dont la célébrité est la moindre des récom-

penses. Non, le bonheur n'est pas dans cette oisiveté stérile, trompeuse idole, que poursuivent de leurs soupirs d'aveugles adorateurs! La nature elle-même nous convie au travail. Dans ce vaste univers, tout se meut, tout se transforme, tout progresse. La loi de la nature est la loi de l'humanité. Croître et se développer sans cesse, c'est-à-dire cultiver son esprit, épurer son cœur, chercher la vérité et combattre pour elle, telle est notre véritable destinée. Dans cette voie du progrès, au delà de laquelle le regard ne rencontre que l'infini, chaque victoire qu'il remporte sur les choses ou sur lui-même est pour l'homme la source d'une félicité sans mélange. Heureux les élus de l'intelligence auxquels il a été donné de nous montrer le chemin

L'an passé, à pareille époque, je retraçais devant vous l'existence laborieuse d'un humble artisan de la Touraine, affranchi par la volonté, grandi par le travail, et porté par ses œuvres au premier rang de la science. C'est aux mêmes lieux, guidé par la même main, qu'un brillant jeune homme, tout chargé des couronnes des premières études, entrait, à son tour, dans la carrière où l'attendait encore la victoire.

Tandis qu'affamé de savoir, le premier dévorait, avec une insatiable avidité, le pain de l'esprit que Brclonneau dispensait, en père prodigue, dans ses atlacliantes causeries, accoutumé à le recevoir, le second était mieux préparé à en goûter la saveur. Incertain sur la voie qu'il doit prendre; un instant médecin; conduit, à son insu peut-être, par les impres-

(I) Notice sur la vie et les travaux de M. Trousseau, lue flans la séance publique annuelle île l'Académie de médecine, le 1 1 janvier 1870.

sions de son enfance, M. Velpeau se tourne bientôt vers l'art opératoire. Dès le premier jour, le parti de M. Trousseau est pris. La simplicité du maître, son affectueuse familiarité, le charme sans apprôt de ses enseignements ont tout d'abord séduit le disciple : il s'est donné tout entier.

De ces germes précieux jetés sur un terrain fertile, aucun ne fut perdu ; on en vit mieux encore toute la fécondité quand vint le temps de la moisson. Les souvenirs du passé, M. Trousseau les conserva toujours vivants. Jamais il ne crut pouvoir s'acquitter envers celui qui avait guidé ses premiers pas, jamais il ne cessa de lui témoigner la tendresse d'un fils et le respect d'un disciple. De la chaire où l'on donne l'enseignement, toujours il descendit devant lui parmi ceux qui le reçoivent.

Les sentiments qu'il eut pour son vieux maître, M. Trousseau était bien fait pour les inspirer. Qui pourrait avoir oublié le double hommage rendu à sa mémoire par la reconnaissance et par l'amitié (1); pages éloquentes écrites sous la dictée de la douleur; accents empreints d'une émotion que nous avons tous partagée!

Nature tout en dehors, facile à pénétrer, aimant à se répandre, M. Trousseau était, pour emprunter l'expression' du poëte, de ces mortels chéris des dieux qui traînent les cœurs après eux. Et comment

(1) M. Pidoux et M. Lasègue.

ne pas être attiré par les séductions de cette vive et prompte intelligence, ouverte à tout et toujours en éveil ; heureux mélange des dons les plus divers : un rare bon sens et une imagination ardente, la fixité unie à la souplesse, la clarté et la précision, avec toutes les qualités et parfois les écarts d'un esprit inventif et primesautier.

Armand Trousseau naquit à Tours le 14 octobre 1801. Veuve d'un premier mariage, madame Trousseau était déjà mère de deux enfants, dont l'un fut un architecte habile et dont l'autre devint le général Jacquemin. Peu de temps auparavant, le père de M. Trousseau avait ouvert une maison d'éducation où la jeunesse du pays retrouvait l'enseignement littéraire large et complet des anciennes écoles de l'université. C'était l'époque des œuvres de la force et le bruit du canon remplissait l'Europe. Un instant florissante l'institution ne tarda pas à être engloutie dans les désastres de la patrie, entraînant avec elle la ruine et, peu après, la mort de son fondateur.

Admis comme élève boursier au lycée d'Orléans et ensuite au collège de Lyon, le jeune Trousseau, ses études terminécs,Tevint auprès de sa mère. D'abord répétiteur dans une pension de Tours, puis maître d'études au collège de Blois, il est appelé à la chaire de rhétorique de Chi\teauroux, l'occupe quelques mois et se rend enfin à Paris pour y étudier la médecine.

A peine y est-il arrivé que les portes de l'école se

200 NOTICES ET POIITUAITS.

ferment devant lui. L'évôqiie d'IIermopolis, par un coup d'autorité, venait de dissoudre la Faculté. Cet événement imprévu le ramène à Tours. 11 voit Bretonneau ; ne veut plus d'autres maîtres ; reçoit de ce com^ merce de tous les jours une empreinte qui ne s'effacera plus, et ne revient à Paris que pour y subir les épreuves du doctorat. Le 19 août 1825, il soutenait sa thèse inaugurale, il avait alors vingt-quatre ans.

Entré presque aussitôt à la maison royale de. Charenton en qualité d'élève interne, il profite du voisinage de l'école d'Alfort et commence, en compagnie d'un jeune vétérinaire prématurément enlevé à la science (1), des recherches d'anatomie et de pathologie comparée qu'il devait poursuivre plus tard avec notre savant confrère M. Leblanc. Un concours pour l'agrégation en médecine s'ouvre à la Faculté. M. Trousseau venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, l'âge des règlements; il se fait inscrire au nombre des concurrents et sort victorieux de la lutte.

Au printemps de l'année suivante, M. Trousseau parcourait les plaines de la Sologne, désolées par le croup, et partait pour l'Espagne vers la fin de l'automne, en compagnie de M. Louis et de M. Chervin, dont le nom éveille le souvenir d'une courageuse existence vouée tout entière à la défense d'une idée. La fièvre jaune venait d'éclater à Gibraltar. La maladie

(1) M. Rigot.

M. THOUSSKAU. 201

qu'ils allaient observer ensemble, M. Chervin l'avait aiilrelois cherchée aux rives américaines et poursuivie à son berceau à travers des difficultés sans nombre. Il ne pouvait s'y tromper : il la reconnut à première vue. Tout semblait démontrer que la fièvre d'Amérique avait été introduite par voie d'importation. M. Chervin ne fut pas ébranlé; il affirma qu'elle avait pris naissance sur le sol de l'Espagne. Ses compagnons, vous le savez, se montrèrent plus réservés. Trente ans plus tard, M. Trousseau, revenant sur ces impressions de sa jeunesse, retraçait, ici même, le frappant contraste d'une ville neuve, création artificielle implantée aux confins de l'Espagne, sur le sommet d'un roc battu par les vents, sans terre et sans eau, et cependant décimée par la maladie ; tandis que de misérables villages, perdus dans les marécages qui s'étendent à ses pieds et privés de toute communication avec la mer comme avec la ville, avaient échappé à l'épidémie. Ce qu'on avait vu à Gibraltar, on devait le voir aussi sur les côtes delà Bretagne. Aux esprits difficiles k convaincre, nous rappellerons le récent exemple de Saint-Nazaire. Après l'enquête aussi impartiale qu'éclairée, conduite avec une rare prudence par l'un des membres les plus regrettés de notre compagnie, qui donc pourrait douter encore de l'origine exotique de la fièvre jaune observée en France (i)?

(1) M. Mélier, Relation de la fièvre jaune observée à Saint- Nazaire en 18Gi.

Est-il rien de plus clair, et comment se refuser à l'évidence?

Échappé à l'épidémie, non sans en avoir ressenti les dangereuses atteintes, M. Trousseau revient à Paris et reprend ses travaux interrompus. Au jeune médecin qui débute, les chaînes de la clientèle sont légères; M. Trousseau fléchira plus, tard sous le poids de ce noble fardeau. Les revues et les journaux de médecine du temps témoignent de son activité. On y peut voir déjà que la pente naturelle de son esprit l'entraîne vers la recherche des questions pratiques : on y trouve plus que des promesses, il y a là les prémices d'une œuvre dont il rassemble les matériaux.

Le concours du Bureau central lui ouvre la porte des hôpitaux et le place sur son véritable théâtre. Il entre aussitôt comme suppléant dans le service d'un maître alors en possession d'une grande célébrité, M. Récamier : tempérament violent, sans règle et sans mesure, homme d'inspirations soudaines et .de ressources inépuisables, plein de hardiesse, un instant égaré par son aventureuse fantaisie dans le domaine des sciences exactes, et n'ayant guère laissé, en médecine, que le souvenir de ses témérités; du reste, homme de bien avant tout, charitable et désintéressé. De véritables disciples, M. Récamier n'en eut pas et ne pouvait pas en avoir ; mais son entière sincérité, sa confiance inébranlable, sa foi profonde dans les ressources de l'art, répandaient autour de lui de salu-

laires exemples el fortifiaient les convictions chancelantes. Au spectacle de tentatives hasardeuses suivies de succès inattendus, M. Trousseau apprit à ne désespérer jamais.

L'enseignement clinique de l'Hôtel-Dieu, qu'il partage avec M. Récamier, ne lui suffit pas : il ouvre un cours de matière médicale et de thérapeutique. Ceux qui suivaient alors ses leçons pouvaient remarquer, entrant avec le professeur et sortant avec lui, un homme tout jeune encore, aux traits fins, au regard vif. Ensemble à l'hôpital dès le matin, et le soir à l'École pratique, ils ne se quittaient guère. Animés d'une égale ardeur, ils avaient pourtant peu de ressemblance. Attiré par le côté extérieur des choses, frappé plutôt par les différences que par les analogies, plus disposé à séparer qu'à réunir, l'un aimait à éclairer sa marche à la lumière de l'analyse; plus incliné vers la spéculation, cherchant volontiers dans lesfaits la preuve de ses idées, le second portait toujours dans la recherche quelque chose de sa propre personne et se complaisait aux vues synthétiques. Si chacun marche à son allure, le but qu'ils poursuivent est le même; unis par le travail comme ils le sont par l'amitié, ils se complètent l'un l'autre et se confondent dans une œuvre commune.

C'est en 1837 que parut la première édition du Traité do thérapeutique. Trente années n'ont pas épuisé le succès de ce livre. Au mérite de l'ouvrage

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