NOTICIÎS liT l>01\TliAlïS
venait s'en joindre un aulre, il aiTivaiL en son temps. Le mouvement des idées d'où sortit la révolution de 4830 et qui fit surgir de grands politiques, de grands poètes et de grands écrivains, se faisait sentir aussi parmi nous.
Le despotisme tyrannique des systèmes, fléau inconnu des sciences constituées, rêve trompeur de tous les ambitieux de la médecine, venait de subir une dernière défaite. A la folle du logis succédait une maîtresse plus sévère : l'expérience venait enfin s'asseoir à notre foyer. Désabusés de ces formules qui contiennent tout et dont on ne peut rien tirer, résignés à suivre des voies plus lentes mais plus sûres, les esprits laissaient l'ombre pour la proie, ne gardaient de Broussais que sa passion pour les réalités, et, reprenant avec une laborieuse ardeur l'œuvre des Bonet et des Morgagni, s'efforçaient de réduire le domaine de l'inconnu. A l'aide des nouveaux moyens de recherches que les sciences ses sœurs mettaient entre ses mains, la médecine pénétrerait plus tard dans des régions inexplorées et s'avancerait jusqu'aux frontières indécises qui séparent la santé de la maladie.
Que de chemin parcouru, et en si peu d'années! Tout un monde nouveau, dont on- ignorait jusqu'à l'existence, fouillé dans ses replis les plus cachés, conquis à jamais par im Breton de génie (1) : les
(1) Laennec,
formes, si dissemblables en apparence, de la fièvre continue, rattachées par le lien d'une lésion commune; là où régnait la confusion, l'ordre introduit par un observateur rigoureux, unissant à la constance intrépide du chercheur, la dignité qui inspire le respect et la modestie qui fait aimer (1) : les maladies du cœur, saisies à leur début, à l'aide des bruits que perçoit l'oreille avec leurs timbres si variés et parfois si étranges; les altérations qui les engendrent rapportées à leur véritable source et rapprochées du rhumatisme par un coup de lumière; découverte féconde d'un glorieux travailleur, toujours au premier rang des ouvriers du progrès, hier encore choisi comme le plus digne pour inaugurer, au nom de la médecine française, l'ère nouvelle de la fraternité scientifique (2) : les altérations qu'on n'avait recherchées que dans les organes, dévoilées dans ce liquide vivant qui n'est pas chair encore, mais qui doit le devenir. Deux noms sont ici sur toutes les lèvres. Déjà vous avez nommé le confrère cminent qui porte dans l'étude des lois de la vie l'éclatant flambeau des sciences physiques, et le maître respecté dont les savantes excursions dans le passé de notre histoire enseignaient aux générations nouvelles à dégager de leurs enveloppes périssables les semences
(1 ) M. Louis.
(-2) M. Rauillniul, organisateur d prôsiiloiil du congre ; nuHlical inlenialional ilo 18G7.
de vérité, homme d'élile, depuis trop longtemps éloigne de nous par les obligations d'un pieux dévouement, et chez lequel on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'élévation de l'esprit ou de la noblesse du cœur (3) .
M. Trousseau prenait sa part de ce mouvement. Le Traité de thérapeutique auquel il attachait son nom, ramenait les esprits vers les nécessités pressantes et peut-être trop négligées de l'art médical. C'est au lit du malade que M. Trousseau était devenu médecin; son éducation s'était faite tout entière à l'hôpital : toujours il portera les marques de son origine. Non qu'il soit indifférent à la science qui se fait, il lui arrivera aussi de dogmatiser à, ses heures, mais toute conception pathogénique n'a de valeur à ses yeux qu'autant qu'elle se résout en actes. La pathologie est un moyen ; la thérapeutique, tel est le terme à atteindre. S'il admire les richesses de l'une, il est plus ému par l'indigence de l'autre.
Il est beau, sans doute, de chercher les lois d'une thérapeutique rationnelle; cet idéal, la médecine le poursuit depuis Galien avec la noble ambition de l'atteindre un jour, et c'est une dés gloires de notre science de tendre vers ce but avec une ferveur toujours nouvelle. Mais la solution de ce problème est l'œuvre du temps. Le malade n'a pas le loisir d'attendre; le
(1) MM. .\iulral et Gavarret.
M. TROUSSKAU. "207
médecin doit agir : telle est sa mission sociale, et c'est là ce qui en fait à la fois la grandeur et le péril. Devant l'infinie diversité des manifestations morbides, aussi mobiles dans leurs expressions que les individus le sont eux-mêmes, que de difficultés toujours, et souvent que d'incertitudes! Sous peine de perdre un temps précieux dans une contemplation inopportune, impuissant qu'il est à découvrir la source même du mal, le médecin doit se résigner à atteindre ce qu'il peut saisir.
M. Trousseau n'ignorait pas que les maladies ne sont, suivant l'expression dédaigneuse de Broussais, que des êtres de raison ; mais il savait aussi que ces unités, tout artificielles qu'elles soient, ne sont pas moins nécessaires. L'esprit, sans être dupe de ses créations, ne peut les concevoir qu'en leur prêtant une réalité objective, qu'en les incarnant en quelque sorte dans les organes. De même que la plupart des idées qui forment le fonds commun de la connaissance humaine, la maladie était pour lui une de ces choses (pii, tout inconnue qu'elle est, n'en est pas moins inteUigible. Annoncer comme une nouveauté qu'il n'y a dans la nature que des malades et point de maladies, s'imaginer que pour résoudre un pro* blême il suffit d'en renverser les termes, et qu'on peut se rendre maître des idées en les attachant à la fortune des mots, ce sont là de pompeuses tentatives qui le faisaient sourire.
Une maladie ne peut être conçue qu'à l'aide d'une définition bonne ou mauvaise. Or, par cela même qu'une chose est définie , elle se place dans l'esprit suivant un ordre logique conforme h la définition. Définir et classer sont deux opérations inséparables : à vrai dire, elles n'en forment qu'une seule. Que la définition soit tirée du symptôme, du siège anatomique ou, ce qui vaudrait mieux encore si cela était toujours possible, de la notion étiologique, il importe peu, c'est toujours au fond la même nécessité, et cette nécessité s'impose au début de toute science. Ces vérités d'évidence ne pouvaient échapper au bon sens pénétrant de M. Trousseau ; il les a souvent exposées, sous diverses formes, dans ses leçons et dans ses écrits. De là le soin presque minutieux avec lequel il s'efforce de définir les types de maladies, de les circonscrire afin de constituer l'espèce. De là aussi la tendance à les multiplier et à rattacher chacune d'elles à une origine spéciale, à une cause spécifique.
Comme pour se rendre maître de sa propre pensée et la faire mieux saisir aux autres, il éprouvait le besoin de la fixer sous une forme concrète. Voyez avec quelle complaisance il empruntait à la science végétale ses termes de comparaison. Mais ce qu'il prenait dans l'histoire naturelle, ce qu'il voulait introduire dans l'étude de la pathologie, c'était l'idée de l'espèce et pas autre chose. Il était trop épris du réel
pour se jeter en aveugle dans le domaine des hypothèses. Dans sa bouche, les expressions de ferment, de graines, de boutures, ne sont que des images; ce sont les couleurs que l'artiste ajoute au tableau pour augmenter le relief. Quand il parle des diathèses, ces dispositions morbides en puissance, dont les racines sont si souvent dans l'hérédité, quand il parle de germes qui sommeillent, ne cherchez sous ces expressions que l'affirmation pure et simple d'une virtualité à manifestations éventuelles.
Pour qu'une notion l'attire, il faut qu'elle puisse être appliquée, utilisée. S'il s'efforce de distinguer et de caractériser les espèces morbides, s'il se complaît à en tracer la saisissante image, s'il proclame la nécessité de remplir les cadres nosologiques, c'est qu'à ses yeux le médecin qui n'apprend pas tout d'abord à connaître l'allure naturelle des maladies, ne sera jamais capable de juger de l'action des remèdes, et son expérience même restera stérile. « Quoi que nous fassions, dit-il, les maladies ont une évolution fatale qu'elles doivent accomplir, et toutes les méthodes thérapeutiques se brisent contre cette interrogation : Qu'adviendrait-il si le médecin abandonnait à la nature le soin de la cure? Comptez donc avec le temps, soyez moins fiers de vos succès et moins attristés de vos défaites. »
On demandera peut-être à quelle école appartenait M. Trousseau. Écoutez ce qu'il répondait lui-môme à
I)ÉCI-AIIU.
cette tribune : « Toute manifestation de l'animal vivant suppose des tissus et des organes, je suis donc organicien. La matière vivante se dislingue de la matière morte par des manifestations qu'elle possède seule, je suis donc vitaliste. Il y a dans l'homme un principe immatériel et libre, je suis donc animiste. »
Que conclure, messieurs, de cette triple déclaration, sinon qu'il s'arrêtait prudemment au seuil des conceptions abstraites et qu'il se souciait assez peu d'être rangé dans l'une ou l'autre de ces catégories qu'on rencontre dans toutes les sphères du savoir comme l'expression d'une opposition fondamentale de la pensée? C'est en vain, d'ailleurs, qu'on chercherait à concilier ces formules par voie de combinaison, ou, pour mieux dire, à les envelopper, par le procédé éclectique, dans cette philosophie impuissante, morte avant son auteur, qui, se bornant à nous montrer l'esprit humain condamné à tourner éternellement dans le môme cercle, obscurcit l'idée du progrès, paralyse la recherche et conduit fatalement à l'indifférence.
Dans les deux conférences qu'il fit en 1862, à la demande des membres de l'Association polytechnique, on peut juger encore, je ne dirai pas la doctrine de M. Trousseau, il se glorifie de n'appartenir à aucune, mais sa manière et ses tendances. Fondées par d'anciens élèves de l'École polytechnique pour l'enseignement gratuit des ouvriers, ces confé-
rences s'adressaient à un public nouveau pour lui. Le professeur de clinique de l'Hôlel-Dieu était alors au faîte de la renommée : le choix de l'orateur ne pouvait être plus heureux. Il devait parler de l'empirisme : le sujet lui avait été" donné. Il s'agissait de dévoiler les mensonges du charlatanisme et de mettre en garde contre de trompeuses amorces un auditoire trop disposé à la crédulité.
M. Trousseau vise plus haut, et débute par un de ces traits inattendus qui lui sont habituels: « Je tiens à honneur, dit-il, d'être empirique. » Mais n'allez pas le prendre au mot, ni chercher sous cette expression la pensée philosophique qu'il recouvre. Non, il ne s'agit pas ici de cette doctrine antique qui n'a jamais été professée dans toute sa rigueur, par la raison évidente que l'expérience pure ne dépasse pas le phénomène. II n'y a pas, il ne peut y avoir de science qui se borne à la contemplation du particulier. Pour qu'une notion scientifique prenne naissance, il faut de toute nécessité que le particulier engendre le général. L'empirisme se rencontre à l'origine de toutes les connaissances humaines, mais une science est d'autant plus avancée qu'elle s'en éloigne davantage. Lorsqu'il se dit empirique, lorsqu'il se pare avec une sorte d'orgueil d'un titre mallamé, M. Trousseau, sciemment ou à son insu, brise d'une manière éclatante avec les systèmes et se range parmi les disciples de la méthode expérimentale.
Mettant en relief les imperfections de notre science, dans laquelle il n'y a ni règles absolument fixes ni formules inflexibles, il affirmera qu'un résultat n'étant scientifique qu'à la condition d'être toujours identique, la médecine est surtout un art, et il se proclamera artiste. M. Trousseau est artiste en effet; il l'est à un haut degré. Ce qu'on acquiert par le travail, chacun y peut prétendre. A ce que donne la nature, le temps ni la patience ne peuvent rien. Là où manquent les routes tracées, la pénétration du médecin se montre dans tout son jour. Que de nuances fugitives, insaisissables pour qui ne sait pas voir, indices révélateurs pour un œil exercé ! Merveilleusement doué pour la recherche, le chien, avec une sûreté qui tient du prodige, découvre la proie sous le buisson. En médecine, il n'est pas impossible de prévoir, il est des degrés dans la clairvoyance. La valeur personnelle de l'observateur ne va pas au delà.
Ne vous y trompez pas, la médecine agissante, la médecine pratique est un art, en effet, mais un art d'application. Cet art suppose une science, ou il n'est rien. Lorsqu'il réalise son idéal sous une forme sensible, le véritable artiste, l'artiste créateur, n'est point guidé par le travail delà pensée; l'expression de son idée est pour ainsi dire immédiate, il obéit à une sorte d'intuition dont il n'a pas toujours conscience. Les hasards d'une rencontre,
M. TROUSSEAU. 21.i
un éclair do riinagination peuvent illuminer son génie. Alors qu'il semble s'ignorer lui-môme, le médecin n'est jamais complètement libre. S'il se décide, ce n'est qu'après avoir choisi, et dans son choix il y a toujours quelque chose qui répond à l'idée qu'il s'est faite de ce qui est utile. Il mêle ce qu'il sait à ce qu'il voit, d'autant mieux inspiré qu'il sait davantage.
Le besoin de rattacher le précepte pratique à une conception raisonnée de la maladie, M. Trousseau le ressentira comme un autre. Dans ses livres, dans ses leçons, que de vues nouvelles, que d'aperçus pleins de finesse, que de rapprochements ingénieux! Et ce n'est pas seulement la tradition du passé, c'est la science actuelle, la science présente qui s'impose à ce facile esprit. En y regardant de près, on retrouve l'impression du moment et comme le reflet du milieu qui l'entoure. Parfois même vous le verrez épris d'une théorie hasardée k laquelle il prêtera l'appui de sa parole. D'ailleurs aimant mieux manquer de constance que de sincérité, toujours vous le trouverez disposé à reconnaître son erreur. On peut dire qu'il est resté fidèle au portrait qu'il traçait lui-même dans un de ses premiers écrits : « Bien des gens, dit-il, naissent avec un esprit qui ne se rend jamais à la vérité; une fois qu'ils ont adopté une idée, ils la gardent et la conservent, comme s'il y avait honte à .s'être trompé, comme si dans la science que nous
cultivons nous n'étions pas toujours à l'école ! »
C'est par l'expérience clinique que M. Trousseau était devenu l'un des plus grands médecins de notre âge : il la plaça toujours au premier rang. S'il n'est point de praticien sans la clinique, la science médicale n'en a pas moins sa vie propre et indépendante. A chacun sa tâche. Tel fait d'expérience aujourd'hui confiné dans le cabinet du savant, demain dominera la pratique. Un nerf est divisé au cou, les vaisseaux de l'oreille se dilatent, la température s'élève; et voilà du même coup les circulations locales, les congestions, les épanchements et jusqu'aux phénomènes, encore si obscurs de la fièvre, éclairés d'un nouveau jour! En plus d'une occasion, M. Trousseau s'est montré sévère pour les recherches de laboratoire. Ce n'étaient là, passez-moi l'expression, que des boutades passagères, revanches sans amertume de ses espérances déçues. Aux séductions qui l'avaient égaré, il était prêt à succomber encore.
En 1839, après un brillant concours, l'un des premiers souvenirs de nos études médicales, M. Trousseau était entré à la Faculté. Douze ans plus tard, M. Chôme!, ami fidèle d'une dynastie proscrite, refusait un serment que réprouvait sa conscience, et M. Trousseau échangeait l'enseignement de l'école pour la chaire de clinique de l'Hôtel-Dieu devenue vacante.
Transmettre ses impressions par la parole, telle
était la véritable mission de M. Trousseau. Le plus vif attrait de ses leçons, c'étai-t bien moins sa parole sonore, claire, toujours élégante, que la manière dont il voyait les choses, le tour qu'il donnait à ses idées, la façon dont il les exposait. Improvisateur plein de fécondité, il s'abandonne, il se prodigue, il dépense sans compter, et ce n'est pas ce qui lui avait le plus coûté qu'on aimait le mieux à entendre. Il prend à son gré les tons les plus divers avec une rare souplesse ; tous les dons de sa riche nature sont ici à leur place et doublent de valeur. Ses descriptions sont des peintures saisissantes, et sous son riche pinceau, les nuances du coloris, qui sont les grâces de la parole, n'enlèvent rien à la force de la pensée.
(T J'ai refait aujourd'hui, de cinq manières différentes, écrivait Voltaire à Frédéric, un petit passage de la Hemiadey sans pouvoir jamais retrouver la manière dont je l'avais tourné il y a un mois. Qu est-ce que cela prouve? qu'on »'a jamais précisément L> môme idée deux fois en sa vie, et qu'il faut saisir le moment heureux. » Le moment heureux dont parle Voltaire, voilà le triomphe de l'orateur. L'écrivain n'a d'action que sur ceux qui lisent, et dans le calme de la pensée le lecteur se défie : maître du moment, l'orateur s'empare de ceux qui l'écoutent; cette conquête une fois faite, le reste devient facile.
N'oubliant pas que le professeur a mieux à faire qu'à donner sa mesure, et qu'il doit instruire avant
tout, M. Trousseau prenait de préférence ses points de comparaison dans l'expérience de tous les jours. Habile à mouler sa phrase sur les contours de la réalité, il recherchait souvent l'expression familière et ne reculait pas au besoin devant la vulgarité de l'image. Passé maître dans l'art de placer des touches brillantes, il excellait à surprendre ou à réveiller l'attention. Son geste saccadé, la manière, trop accentuée pour les oreilles délicates, dont il soulignait parfois ses mots, étaient ici plutôt des mérites que des défauts et gravaient profondément les choses dans l'esprit.
Pendant plus de quinze ans, les leçons cliniques de M. Trousseau ont alimenté notre presse médicale. Peu de temps avant sa mort, il les réunissait, sous le titre de Clinique de l'Hôtel-Dieu, dans un livre qui restera comme l'écho de son enseignement.
C'est ici, c'est à l'Académie que, plus libre d'allure. Je talent de M. Trousseau s'est montré sous toutes ses faces. Durant les dix années qu'il a passées parmi nous, il est peu de discussions auxquelles il n'ait pris part. Son entrée en scène était souvent marquée par quelque chose d'imprévu, parfois même de paradoxal. Il était de ceux qui pensent qu'on n'obtient tout ce qu'on peut qu'en cherchant à obtenir plus encore, et il dépassera le but pour le mieux atteindre. Un jour, il affirmera que la congestion cérébrale passagère, regardée comme le premier degré de l'apo-
M. TUOUSSKAU. 217
pl-exic, n'esl le plus souvent qu'une attaque d'épilepsie; une autre fois, il dira que la fièvre puerpérale n'est pas une maladie propre à la femme et qu'on la rencontre aussi chez l'homme.
Vous n'avez pas oublié la discussion qui s'éleva, il y a peu d'années, à l'occasion d'un mémoire sur le tubage de la glotte, et dans laquelle il retraçait de main de maître l'histoire, toute française, du traitement du croup. Au début même de sa carrière, M. Trousseau s'était trouvé en face de celte affection redoutable, l'effroi des mères. Il avait vu de pauvres petits êtres, tout à l'heure encore pleins de vie, se débattre tout à coup dans les angoisses d'une mort inévitable. Il avait gémi de son impuissance. Enhardi par l'exemple de Bretonneau son maître, éclairé plutôt que découragé par des tentatives infructueuses, il obtint, en 1830, un premier succès, bientôt suivi de plusieurs autres. Ouvrir à l'air extérieur une voie nouvelle en divisant la trachée, telle était l'opération que la médecine empruntait à la chirurgie. En tournant l'obstacle devant lequel les efforts de la respiration se consumaient impuissants, en rappelant l'air dans les poumons, tout n'était pas fait sans doute, la maladie n'était pas guérie; mais la mort imminente était conjurée, l'art ne restait plus désarmé, et l'on pouvait encore se confier au temps, ce grand médecin de l'enfance.
L'exemple de M. Trousseau ne rencontra d'abord
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que de rares imitateurs. Quand les esprits furent bien pénétrés de cette vérité que l'opération n'est point un danger, et que l'issue favorable de la maladie, autant du moins que le croup n'est pas audessus des ressources de la médecine, est surtout une œuvre de soins éclairés, la trachéotomie ne tarda pas à prendre place dans la pratique commune. Vous ne serez donc pas surpris du soin avec lequel M. Trousseau s'est efforcé d'en tracer les règles.
11 revient souvent sur ce sujet, et il entre, à cet égard, dans les détails les plus minutieux. Il fixe le moment précis auquel l'opération doit être pratiquée; les qualités, physiques de l'atmosphère dont il faut entourer le malade; la forme et les dimensions du conduit métallique qui doit maintenir béante l'ouverture artificielle de la trachée ; la nature et la disposition de l'étoffe dont on doit entourer le cou de l'en-' faut pour remplacer, autant que possible, les parties supérieures des voies respiratoires que l'air ne traverse plus. En médecine, dit-il lui-même, il n'est pas de petits moyens, et nulle part ce qu'on pourrait appeler l'habitude expérimentée n'est aussi nécessaire.
J'ai tenu à rappeler ici ce que je regarde, si je ne me trompe, comme l'œuvre la pkis durable de M. Trousseau. Quand notre génération aura disparu, quand de cet enseignement qui nous a charmé il ne restera plus qu'un souvenir, moins que cela, Tombre
d'un souvenir, ce qu'il a fait d'utile demeurera toujours vivant.
Laissez-moi vous redire une simple histoire qu'il aimait à raconter : « J'étais mandé, dit-il, avec MM. Blaclie, Guersant et deux autres médecins, chez un sculpteur renommé de Paris dont l'enfant se mourait du croup; cet enfant était dans de telles conditions qu'aucun de nous, même ceux qui étaient les plus osés, ne voulait tenter une opération : nous avions la certitude presque complète que l'enfant mourrait, quoi qu'on fit. Je fus chargé par mes confrères de porter de tristes paroles à la mère; je lui dis que le péril de son enfant était extrême : elle ne l'avait que trop bien compris. J'ajoutai, sur ses instances, que je ne croyais pas qu'il fût permis à la médecine d'intervenir utilement, qu'il y aurait bien une opération, mais que dans le cas particulier, cette opération présentait tout au plus unç chance sur mille. A ces mots, la malheureuse mère se jette sur la porte, la ferme, s'y appuie, et se tournant vers nous avec un accent de sublime colère : « Vous ne sortirez pas d'ici que l'opération ne soit faite! » M. Trousseau la fit; aujourd'hui l'enfant est devenu un homme.
La trachéotomie conduisait M. Trousseau Ji la thoracocentèse. Prati(}ucr une ponction à la poitrine, donner issue aux liquides épanchés qui compriment les poumons et menacent la vie en s'opposant au jeu
de la respiration, tel est le procédé opératoire que M. Trousseau propageait parmi nous en le perfectionnant.
Cependant de grands événements s'étaient accomplis. La révolution de février venait, en l'élargissant encore, de donner au principe de la souveraineté populaire une consécration nouvelle, et conférait à une seule assemblée, issue du suffrage de tous, la mission de fonder la République. M. Trousseau se présenta devant les électeurs du département d'Eureet-Loir. Au mois d'avril 1848, il était élu représentant du peuple et allait s'asseoir au sein de l'Assemblée constituante. Sa vie politique fut de courte durée. M. Trousseau n'était pas d'humeur à compromettre, par une ambition mesquine, une réputation justement acquise; encore moins pouvait-il consentir à se confondre dans la foule des serviteurs de tous les régimes. Quand le général Cavaignac descendit du pouvoir, il l'accompagna de ses regrets et reprit parmi nous, aux applaudissements de ses amis, le rang qui lui appartenait (i).
La renommée de M. Trousseau avait depuis long-
(1) M. Trousseau prit plusieurs fois la parole. L'Assemblée élail à peine conslituée qu'il moula à la tribune pour défendre les prérogatives de la Cbambre dans ses rapports avec la commission du pouvoir exécutif. Plus tard, il demanda que l'Assemblée nommât elle-même, pour une fois seulement, le premier magistrat de la République. « L'émancipation d'un peuple, disait-il, ne se fait pas d'un seul coup : il a besoin d'une édncation politique... Élu après nous, retrempé dans une élection plus récente, étos-vous sûrs iiue
temps franchi l'enceinte de l'école. De bonne heure, ses confrères reconnurent en lui un maître; de toutes parts ils faisaient appel à son esprit pénétrant, net, judicieux, fertile en ressources. M. Trousseau rendait à chacun ce qui lui appartenait; il le faisait avec chaleur, avec élan. Combien de noms modestes son enseignement a mis en lumière! avec quelle habileté il mettait en œuvre les idées d'autrui, et comme il savait en rehausser la valeur!
Il en est qui feignent de tout savoir et ne peuvent souffrir qu'on les trouve en défaut : M. Trousseau avouait ingénument son ignorance. Gomme le philosophe Aristippe, interrogé par Denys sur ce qu'il venait faire à Syracuse, il aurait pu répondre : « Donner ce que j'ai et recevoir ce que je n'ai pas. » Il était professeur de thérapeutique à la Faculté lorsqu'il vint un jour frapper à la porte d'un externe de son service : « Mon ami, lui dit-il, je viens vous demander des leçons d'histoire naturelle et de chimie. » Les leçons durèrent trois ans. Le professeur apprit la botanique et lamatière médicale. Aujourd'hui, l'élève (4)
Icprésidciiluescrapas lenléde lullcrconlre noire propre pouvoir?»
En novembre 18i8, dans la discussion dubudget, M. Trousseau plaida la cause des membres de l'Académie de médecine. 11 demandait, au nom de la dig-nité du corps médical, que les académiciens de la rue des Saiuts-l'ércs fussent traités connue ceux du quai Conli. t Je conmience par déclarer, disait-il, que je ne suis p;is membre de l'Académie. » — Oui, mais vous le serez, répondit un inlerruptf.'ur. La motion n'eut pas de suite.
(1) M. Gubler.
enseigne avec éclat dans la chaire de son maître.
Dans la haute position qu'il occupait, M. Trousseau eut à subir les atteintes de la malignité envieuse eljalouse;il y fut toujours aussi indifférent qu'il l'était à la flatterie. Les injustices de la critique le laissaient calme, souriant, impassible. On eût parfois désiré qu'il se montrât moins facile au pardon et à l'oubli.
S'il m'était permis de soulever le voile délicat dont se couvrait sa générosité, j'aurais à vous citer de nobles traits. Comme moi, vous seriez ému au récit de ses attentions touchantes : il a voulu qu'elles fussent ignorées; je croirais offenser sa mémoire en les révélant.
« Nous ne gagnons rien à vieillir, disait-il presque au début de son enseignement, dans un discours de rentrée; quand nous commençons à ne plus acquérir, nous perdons chaque année quelque chose. Heureux, ajoutait-il, ceux qui comprennent les avertissements de l'iàge! » L'engagement qu'il avait pris avec lui-môme, il le remplit simplement quand il crut le moment venu. Encore plein de force et de vigueur, à peine âgé de soixante-deux ans, il demanda, il exigea sa retraite, laissant à de plus jeunes le soin de continuer son œuvre. Rare exemple de sagesse et qui trouvera peu d'imitateurs.
Sa santé, cependant, ne tarda pas à fléchir. Depuis quelque temps, l'extrême pâleur de son visage semblait annoncer quelque grand désordre intérieur et faisait naître parmi nous de funestes pressentiments.
Quant h lui, affaibli mais non troublé, il semblait n'avoir rien perdu de sa sérénité. Il céda pourtant aux sollicitations de sa famille et de ses amis, et consentit à quitter Paris. Un court séjour au bord de la nier parut le ranimer un instarU. Mais la maladie dont il était atteint prit bientôt un caractère plus alarmant, et il comprit, à des signes qu'il ne pouvait méconnaître, qu'il n'avait plus qu'à mourir. Calme et résigné, il attendit le moment suprême avec la fermeté du sage. Sa force d'âme ne se démentit pas un seul instant, et il supporta sans une plainte les lenl es approches d'une mort cruelle. Le 23 juin 1867, il rendait le dernier soupir.
M. Trousseau restera comme l'une des grandes figures médicales de notre temps. S'il n'a pas eu le génie qui découvre, il a eu celui qui applique. Les heureux hasards de son éducation médicale s'ajoutèrent aux dispositions naturelles qu'il avait reçues en partage. Une rare vivacité d'impression, une grande finesse perfectionnée par l'étude, le don de tout prévoir, le rendirent habile à saisir et à fixer ce qui se laisse difficilement atteindre, et plus habile encore à en dégager les préceptes pratiques. Il demeura pénétré de cette pensée, qu'à une époque de transition comme la nôtre, le médecin n'a rien de mieux à faire qu'à s'abriter aussi bien que possible dans l'édifice médical inachevé. Tout entiers aux labeurs du jour, les hommes comme M. Trousseau sont, deleurvivant,
plus Utiles peut-être que les autres; mais la mort leur enlève davantage.
Après le naufrage des doctrines et des systèmes, retremper notre science aux sources de la médecine traditionnelle, tel. était le premier besoin. Cette œuvre à laquelle M. Trousseau a consacré la raeil- • leure part de sa vie est devenue moins pressante. Déjà des lueurs nouvelles se montrent à l'horizon. Le souffle de l'esprit moderne a dissipé de séculaires erreurs : les lois immuables du monde physique nous ont livré leurs secrets. En présence de l'admirable harmonie qui gouverne toutes choses, qui donc oserait dire que le monde organique est seul livré au hasard? Cherchons donc, cherchons sans relâche les lois naturelles qui le régissent.
La physiologie et la pathologie ne sont que les deux points de vue d'une science plus générale qui les contient l'une l'autre : la biologie. Avant lesStoU et les Sydenham, il y a les Harvey et les Bichat. Et à côté de ces favoris de la destinée, individualités brillantes vers lesquelles se tournent tous les regards, songeons aussi aux vaillants ouvriers de l'avenir, travailleurs obscurs, perdus dans la nuit à la recherche des voies nouvelles que d'autres parcourront en vainqueurs. La raison commune est le produit des efl"orts de tous, et c'est ainsi que grandit et s'élève le génie de l'humanité.
Bornée par les servitudes de la sensibilité, notre
connaissance des choses restera toujours incomplète. Si la vie est un mystère que l'ardente curiosité du médecin ne pénétrera jamais tout entier, il a du moins la consolante espérance d'en prolonger la durée et d'en adoucir les épreuves. Il se souvient qu'un jour, jour mémorable, l'homme, qui ne peut ni rien créer ni rien détruire, a conquis le divin pouvoir de faire naître h volonté la chaleur et la lumière et qu'il est ainsi devenu le maître de la terre. Le médecin n'a pas la folle ambition de suspendre le cours des nécessités naturelles, ni d'arracher à la mort cette créature périssable, marquée du sceau fatal dès le berceau, mais, nouveau Prom.éthée, il aspire, lui aussi, à dérober le feu du ciel !
BECLARD.
Durant les jours de deuil que nous venons de traverser, des vides cruels se sont faits dans nos rangs. Nous sortions à peine de ces douloureuses épreuves, qu'un confrère éminent, l'une des lumières de notre science, l'une des plus belles parures de notre compagnie, était enlevé à la médecine, qu'il honorait depuis un demi-siècle. J'ai hâte de rendre à cette vie glorieuse et pure,àce beau et noble caractère, l'hommage qui lui est dû.
Arrivé au terme d'une longue carrière, M. Louis a quitté ce monde comblé d'années. Quand la mort est venue le surprendre, son œuvre était depuis longtemps achevée, et depuis longtemps on pouvait reconnaître dans les travaux de ses contemporains et dans ceux de ses successeurs les visibles empreintes de son passage.
(I) Notice sur la vie et les travaux de M. Loiss, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine, le 17 mars 1874.
228 NOTICES ET POUTIUITS.
Lorsqu'il parut, les esprits abusés par de séduisantes promesses s'abandonnaient, une fois encore, à l'une de ces ambitieuses synthèses qui nous ont trop souvent égarés; conceptions personnelles, parfois marquées au coin du génie, mais toujours étroites et bornées. M. Louis repoussa d'instinct le joug dominateur. De bonne heure il distingua clairement que la médecine ne saurait avoir d'autre philosophie, d'autre méthode que celle des sciences naturelles ses sœurs. Laborieux, persévérant, infatigable, il s'engage à la recherche des sources de la connaissance. Avec une patience, ce n'est pas dire assez, avec une ténacité invincible il s'attache aux fondements mêmes de notre science, remet en honneur l'observation, lui trace des règles sévères et fait en quelque sorte de l'art d'observer une méthode nouvelle.
Louis (Pierre-Charles-Alexandre) naquit dans la petite ville d'Aï, en Champagne, le 14 avril 4787. Il avait six ans quand il perdit son père. Commencée dans la maison maternelle, son éducation se termina dans un pensionnat de Paris. D'abord destiné au barreau, un instant clerc d'avoué, rue Mazarine, il abandonne presque aussitôt la carrière du droit. Nous le retrouvons à Reims chez M. le docteur Noël, médecin de l'hôpital de cette ville. Chaque jour il assiste à sa visite, et c'est au lit du malade qu'il reçoit les premières leçons. Une année s'était à peine écoulée qu'il partait pour Paris, recommandé cà l'un des mé-
decins de la Gliarilé, M. Lerminier, enfant de Reims, ami de son premier maître connu par sa thèse sur les crises et par son désintéressement.
Depuis longtemps la mère de M, Louis s'était remariée, d'autres enfants étaient nés; l'avenir apparaissait avec ses nécessités impérieuses; il fallait sans tarder songer au diplôme. En 1813 M. Louis soutenait sa thèse de docteur; il avait alors vingt-six ans.
A Paris, les débuts d'un jeune médecin ne sont pas toujours faciles. Après une courte tentative, M. Louis, découragé, retourna dans sa ville natale. Déjà il avait conçu la pensée d'aller s'établir à Constantinople, lorsqu'une rencontre fortuite vint changer, sinon le cours de ses résolutions, du moins le but de son voyage.
Élevé en Russie pendant l'émigration, M. le comte Armand de Saint-Priest y avait épousé une princesse Galitzin et était devenu gouverneur de Kherson et de Podolie. Au retour d'un voyage à Paris, il traversait la Champagne et s'arrêtait au bourg d'Aï; il y rencontre M. Louis dont il connaissait la famille, s'informe, l'interroge, apprend son embarras et lui propose de l'attacher à sa personne. L'offre est acceptée sur l'heure, et le soir même les voyageurs se mettent en route.
Durant les premières années de son séjour en Russie, l'existence de M. Louis est toute remplie par de longs voyages au travers des immenses plaines qui
séparent l'ancienne Pologne des gouvernements de Moscou et de Saint-Pétersbourg. C'est à la suite d'une excursion à Odessa que M. Louis, devenu libre, se fixe dans cette ville, et commence à se livrer à la pratique de son art. La fortune lui sourit, une nombreuse et brillante clientèle se presse autour de lui. Bientôt ce sera la richesse. Mais il y a sept ans qu'il a quitté la terre natale ; ce long exil lui pèse, et d'ailleurs il est devenu moins nécessaire. Il reprend le chemin de la France et arrive à Paris vers le milieu de l'année 1820.
Les premiers fruits de son travail lui ont rendu la possession de lui-même, il pourra mettre à exécution un rêve depuis longtemps caressé. L'exercice de la médecine pourrait le distraire de son projet, il y renonce ; et pour ne pas perdre un instant il s'enferme dans un petit entresol qu'on lui concède à l'hôpital de la Charité sur la demande de son ami, M. Chomel, dont le service hospitalier lui est ouvert. Pendant six années consécutives, il relève, jour par jour, l'histoire de tous les malades, pratique toutes les autopsies, et recueille ainsi plus de deux mille observations.
M. Louis fait connaître d'abord quelques-uns des résultats de ses ouvertures cadavériques, et dès ces premiers travaux apparaît sa rigoureuse méthode d'observation unie à la précision du chiffre. Puis, mettant en œuvre les matériaux les plus importants
de ses recherches, il les partage en deux groupes . les maladies chroniques, les maladies aiguës. Dans le premier de ces groupes une maladie domine : c'est laphthisie. C'est sur elle qu'il concentre d'abord son attention. « On sera surpris peut-être, dit-il, de voir publier des recherches sur la phthisie à la suite des travaux récents deBayle et de Laennec, qui semblent n'avoir rien laissé à faire k leurs successeurs, aussi avons-nous un autre but. » Le but de M. Louis, c'est de montrer que dans le cours de la phthisie, de même que dans le cours des autres maladies chroniques, un grand nombre d'organes sont plus ou moins altérés, un grand nombre de fonctions plus ou moins troublées, et que par conséquent l'histoire de cette maladie est encore incomplète, ce Notre méthode, ajoute-t-il, est longue et pénible, mais elle est sûre. »
Les, Recherches sur la phthisie parurent en 1825 : elles ouvrirent à M. Louis les portes de l'Académie. Cet ouvrage repose sur l'étude de 167 malades observés pendant leur vie et après leur mort. La fréquence relative des altérations constatées dans les divers organes y est formulée en chifli-es. Dans le dixième des cas, dit-il, il y avait avec les tubercules pulmonaires une inflammation des poumons et des plèvres avec épanchement; dans le tiers des cas, des ulcérations de la trachée; dans le cinquième, des ulcérations du larynx; dans le quart, une tuberculi-
salion des ganglions du mésentère. L'ensemble de son travail peut se résumer dans les deux propositions suivantes, qui ne souffrent guère d'exception : Les tubercules pulmonaires siègent primitivement au sommet des poumons. — Quand on rencontre des tubercules dans un organe, il en existe aussi dans le poumon.
Il est une classe de maladies à manifestations nombreuses et variées, maladies groupées entre elles plutôt d'après les apparences dominantes qui les révèlent aux yeux que par la connaissance précise de leur évolution pathogénique, et dont le mouvement fébrile est, le caractère commun : telles sont les fièvres ou pyrexies. Dans les premières années du siècle passé, un célèbre médecin, Chirac, s'était efforcé d'abaisser les barrières qui les séparent des phlegmasies. S'il n'a pas justifié fépigraphe quelque peu ambitieuse placée au seuil de son livre : Exegi momimentim œre perennius, il a, du moins, nettement indiqué la voie qu'il ne lui a pas été donné de parcourir. Dans son Traité des fièvres malignes il protestait contre l'expression peu scientifique de malignité, et déclarait que la médecine fébrile, pour employer son langage, doit s'élever sur les recherches cadavériques. Chirac intitulait le premier chapitre de son ouvrage : « De la nécessité de rechercher les causes des maladies dans les observations anatomiques et dans les altérations sensibles des organes
du corps et des fluides qu'ils conliennent », formulant ainsi le programme d'une science nouvelle dont Morgagni devait, trente ans plus tard, jeter les premiers fondements.
Tandis que, répondant h ce besoin de certitude, la science des lésions morbides accumulait les découvertes et soumettait l'étude clinique des maladies locales, dont l'appareil fébrile n'est en quelque sorte que le reflet, au rigoureux contrôle de l'analomie, elle n'éclairait pas d'une égale lumière le difficile et obscur problème des fièvres. Lorsqu'on 1798 Pinel substitua, dans sa Nosographie philosophique, aux expressions usitées de fièvres inflammatoires, bilieuses, piluiteuses, putrides et malignes, les dénominations plus rigoureuses en apparence de fièvres angéioténiques, méningo-gastriques, adéno- méningées, adynamiques et ataxiques, sa tentative, à vrai dire, ne dépassait guère les limites du néologisme, tout au plus pouvait-il se flatter d'avoir marqué d'un trait plus juste ou plus vif les circonstances principales de la maladie. Lorsqu'on lit son ouvrage, il est aisé de se convaincre qu'il ne voit dans ces diverses espèces de fièvres que des troubles fonctionnels indépendants de toute lésion, et ne laissant dans les organes aucune altération à laquelle on puisse les rattacher. L'ancienne doctrine des fièvres essentielles s'impose k sa classification aussi bien qu'à sa pensée.
Prost, il est vrai, dans un remarquable ouvrage
publié en 1804, eL dix ans plus tard, MM. Petit et Serres, avaient appelé l'attention sur l'existence des altérations intestinales dans certaines formes graves de la fièvre que ces derniers avaient même désignées sous le nom caractéristique d'entéro-mésentérique. Mais' cette maladie était considérée comme une variété exceptionnelle. Dans la dernière édition de la Nosograp/iie, à la date de 1818, rien n'est changé au tableau pyrétologique. La fièvre entéro-mésentérique prend place sous forme d'appendice à la suite des fièvres primitives, comme une maladie signalée déjà par Rœderer et Wagler cinquante ans auparavant ; et, dans la pensée de Pinel, cette variété laouvelle semble appartenir plutôt à la classe des maladies inflammatoires qu'à celle des fièvres. Broussais devait s'emparer de cette idée, la retourner contre Pinel, et supprimer les fièvres du cadre nosologique en les absorbant dans la doctrine de l'inflammation.
Les lésions intestinales des fièvres ne pouvaient échapper aux consciencieuses et persévérantes recherches de M. Louis. Il en constata l'existence, en fixa la nature et le siège avec une perfection que nul encore n'avait apportée à cette étude. Il montra qu'elles ont leur lieu d'élection sur les follicules agminés de l'intestin grêle et dans les ganglions du mésentère, qu'il importe de les distinguer des altérations communes auxphlegmasies proprement dites de l'intestin, que s'il n'est pas permis d'affirmer que ces lésions
soient la cause première de la fièvre, elles en sont tout au moins la manifestation commune, car on les retrouve non pas seulement dans telle ou telle forme de fièvre, mais dans toutes les fièvres continues à forme grave de notre pays. Puis, sous le lien de cette lésion caractéristique, rassemblant en un même faisceau les diverses expressions des fièvres graves, il leur imposa la dénomination commune sous laquellenous les connaissons aujourd'hui. Si M. Louis n'a pas découvert les caractères anatomiques des fièvres, ce qui lui appartient en propre, c'est la création de l'unité morbide désignée sous le nom de fièvre typhoïde, l'une des plus belles conquêtes de là médecine française.
Ce qui imprime à l'œuvre de M. Louis son véritable caractère, ce qui l'élève au rang des vérités indestructibles, c'est qu'elle découle naturellement de ses pénétrantes investigations, c'est qu'elle en est pour ainsi dire la conclusion forcée. Mais aussi, que de recherches? que de matériaux accumulés, et avec quelle attention scrupuleuse il en examine la valeur! de quelles précautions il s'entoure!
Pour n'être pas distrait de ce travail, il se réfugie à Bruxelles et s'enferme avec ses notes. De crainte de s'égarer, il dispose ses observations sous forme de tableaux. Pour n'en point fausser l'expression, il donne aux faits la parole. Cette œuvre préparatoire dure quatre mois. C'est alors seulement qu'il prend la plume.
236 NOTICKS ET PORTUAITS.
Au bout d'une année, M. Louis revenait à Paris, ne connaissant guère de Bruxelles que la rue qu'il habitait. Il avait à peine repris sa place au milieu de nous que la fièvre jaune éclatait à Gibraltar, Le gouvernement français donnait à MM. Chervin et Trousseau la mission d'aller étudier le fléau, et priait l'Académie de désigner elle-même un de ses membres pour compléter la Commission. Le choix de l'Académie s'arrêta sur M. Louis. Le 1" novembre 1828 il se mettait en route. Au printemps de l'année suivante il rentrait en France après une absence de cinq mois. Ainsi que M. Trousseau, M. Louis avait ressenti les atteintes du mal. Comme il avait vu de près les choses, il rapportait sur l'origine américaine de l'épidémie et sur son mode de propagation une opinion alors vivement combattue, mais à laquelle l'évidence des preuves devait ramener plus tard les convictions les plus rebelles.
Peu après son retour d'Espagne, M. Louis fut nommé médecin de la Pitié. Ses conférences cliniques ne tardèrent pas à attirer un nombreux concours d'auditeurs. Sa réputation grandit rapidement.
Esprit logique, rigoureux, dégoûté de bonne heure du peu de précision qu'on rencontre trop souvent dans le langage de la médecine, M. Louis conçut la pensée d'y introduire l'exactitude. « Trop longtemps on a recueilli des faits incomplets; toutes les fonctions de l'être malade n'ont pas été interrogées;
quand il a succombé, tous les organes n'ont pas été examinés. La maladie est un problème dont la solution ne peut être fournie que par l'étude de tous les appareils fonclionnels durant la vie, que par l'état de tous les organes après la mort. » Ainsi s'exprime AI. Louis dans l'introduction qui précède les Mémoires (le la Société médicale cV observation. Observer n'est pas chose facile; on ne saurait y apporter trop de soins. Un pareil examen suppose un long apprentissage, une grande patience, une entière abnégation; il faut pouvoir s'y abandonner sans partage. « Quand je commençai, dit M. Louis, à me livrer d'une manière suivie à l'observation des malades, je fus tout à la fois un objet de surprise et de pitié, au point qu'il me fallut quelque courage pour affronter ce double sentiment. »
Cette tâche lui apparut comme la plus pressante; elle est pénible, ingrate même, en apparence ; mais rien ne peut être fait sans elle, et c'est par elle qu'il faut commencer; il y dévouera sa vie. D'autres viendront plus tard auxquels il transmettra le flambeau. Il groupe autour de lui une élite d'hommes jeunes, actifs, déjà expérimentés pour la plupart, et c'est ainsi que naquit la Société médicale d'observation.
M. Louis ne s'est pas proposé de trouver autre chose que ses prédécesseurs; il a pensé qu'il était pour le moins aussi utile d'asseoir sur des preuves nouvelles des vérités douteuses que de se mettre en
quête des voies cachées de la découverle, qu'on rencontre la plupart du temps sans les chercher, ainsi qu'il lui arriva plus d'une fois à lui-même. Il n'a eu d'autre prétention que de remplacer une méthode vague et incomplète par une méthode plus exacte et plus précise. Dégagé de toute doctrine et de tout sys-' tème, s.on indépendance, on pourrait presque dire son indifférence sur ce point, était la garantie assurée de sa bonne foi et de son impartialité. M. Louis s'est constamment efforcé de substituer aux données de l'observation personnelle, souvent trompeuse et sans utilité commune, des expressions chiffrées dont la valeur fût la même pour tout le monde.
Dans une science d'observation et d'expérience, comment refuser à la statistique la place légitime qui lui appartient? Pourrait-il exister une science en dehors des faits observés, enregistrés, comptés? Nous comptons tous; on a toujours compté. Ceux qui prétendent que cela n'est pas nécessaire ne disent-ils pas chaque jour : Tel fait est rare, tel autre fréquent; j'ai vu ceci souvent, quelquefois; toutes expressions qui supposent un calcul mental? Celui qui ne compte pas raisonne absolument comme celui qui compte; mais il y a entre eux la distance qui sépare une notion claire, exacte, évidente, d'une affirmation vague, douteuse, incertaine.
Assez de chances d'erreur nous environnent pour qu'il ne soit pas superflu d'en réduire le nombre. Au
lit du malade, quel est le médeciu qui ne cherche k se rappeler les cas semblables qu'il a rencontrés aussi bien que les moyens dont il a constaté les résultats heureux? Si au lieu d'invoquer de vagues souvenirs il peut les fixer d'une manière qui ne laisse aucune prise au doute, son jugement ne sera-t-il pas mieux établi, et la détermination qu'il doit prendre plus éclairée? Compter les faits, représenter par des nombres la fréquence ou la rareté des phénomènes, les modes suivant lesquels ils se succèdent ou s'associent, n'est-ce pas substituer la réalité chiffrée aux lacunes, aux complaisances de la mémoire, et apporter à la faiblesse de notre esprit un appui nécessaire.
Tout cela est d'une évidence trop claire pour être mis en doute. Ce qu'on conteste, c'est bien moins la méthode elle-même que les conséquences qu'on en tire. Les règles mathématiques sont-elles de mise dans notre science? La méthode numérique est-elle applicable à la thérapeutique? peut-elle l'éclairer? En un mot, est-il raisonnable, est-il utile, ou bien au contraire est-il irrationnel et dangereux de compter en médecine et de déduire de cette numération les conséquences qui en découlent? Telle est toute la quesiion.
Si la méthode numérique se bornait uniquement, ainsi qu'on le lui a quelquefois reproché, à dresser des inventaires, h accumuler sans fin des matériaux
210 NOTICES ET POllTIUlTS.
Stériles, la question ne pourrait pas môme être posée. Mais si cette méthode représente ce qu'elle est en réalité, un procédé destiné à rendre l'observation plus rigoureuse, on ne voit pas trop comment le rapprochement et la comparaison des choses observées pourraient être sans utilité pour la connaissance des moyens qui soulagent ou qui guérissent. Pour distinguer entre divers modes de traitement celui auquel il convient de donner la préférence, serait-ce peine perdue que de bien observer, d'observer longtemps, d'observer beaucoup, puis de comparer et de compter?
Mais, dit-on, les maladies ne sont pas des unités simples, des quantités comparables et de même valeur. Chacune d'elles représente une série d'actes morbides variables chaque jour, à chaque heure, presque à chaque instant; la maladie d'aujourd'hui n'est pas la maladie d'hier; deux maladies ne se ressemblent pas plus parce qu'elles ont la même étiquette que deux personnes parce qu'elles portent le même nom, et il est aussi impossible de trouver deux maladies semblables que de rencontrer sur un arbre deux feuilles identiques.
Quelle serait la conclusion logique de ce raisonnement? C'est qu'il n'y a pas de maladies, mais seulement des malades, ce qui n'apprendrait rien à personne. Est-il donc impossible dans notre science de s'élever du particulier au général, du malade à l'idée de la maladie? Si l'observation d'aujourd'hui ne peut
M. LOUIS. ÎÎAI
éclairer l'obsenalion de demain; si c'est une œuvre vaine que de grouper les laits, de les compter, de les comparer, que vient faire le médecin au lit du malade, et la médecine est-elle autre chose qu'un jeu de hasard?
Sans doute, la maladie n'est point une idée concrète, elle n'est point une unité fixe, invariable, identique à elle-même; mais s'ensuit-il qu'il faille proscrire la prévision numérique dans la solution des problèmes thérapeutiques? Que représente, en définitive, cet ensemble de signes coordonnés qu'on appelle une maladie, sinon quelque chose d'analogue au caractère du genre dans les classifications artificielles aussi des autres sciences de la nature? Si les maladies ne sont pas des quantités mathématiques, elles sont de l'ordre des unités dites naturelles, et cela suffit.
Pour s'élever du particulier au général, il faut, il est vrai, des faits nombreux, observés en divers lieux, en divers temps ; un seul observateur ne saurait toujours suffire à cette tache. Mais le principal mérite de la méthode numérique, n'est-ce pas précisément d'être une méthode impersonnelle? Non-seulement elle accepte, mais elle réclame le concours de tous.
C'est le propre de la loi des grands nombres de dissimuler les différences et les irrégularités; balancées, compensées les unes par les autres, elles disparaissent dans le quotient. Les moyennes de la statistique ne sont que des quantités idéales, mobiles, per-
lîftCI.AHD. IG
2i2 NOTICES ET PORTRAITS.
fectibles, toujours provisoires. Tel est, en effet, le vice originel de toutes les moyennes. Mais si cette notion n'a qu'une valeur de convention, peut-on dire qu'elle est sans utilité? Ne permet-elle pas de resserrer l'erreur dans des limites de plus en plus étroites ? Si l'on n'atteint pas ainsi la vérité, c'est du moins leseul moyen de s'en rapprocher.
Nous avons souvent été frappés de l'impression fâcheuse que produisent certains mots, comme s'ils étaient autre chose que l'enveloppe des idées. Ne nous laissons pas émouvoir par eux.. La moyenne ne représente qu'une quantité arbitraire, soit; elle n'en renferme pas moins un sens caché qu'il appartient à l'observateur de dégager.
Par elle-même la statistique ne rend compte de rien, mais en plaçant les faits à leur rang, elle leur donne leur signification, dévoile les lois de leurs rapports et de leur filiation et conduit ainsi à la probabilité. La probabilité suppose la statistique et n'existe que par elle.
Dans notre pays, où l'on sait mieux attaquer que se défendre, on exagère volontiers, pour les compromettre, les idées qu'on veut combattre. Les adversaires de la méthode numérique n'ont pas manqué de pousser les choses à l'extrême. On a dit de cette méthode qu'elle ne s'élevait pas au-dessus du chiffre et qu'elle réduisait l'art à des additions. D'autres nous ont montré ses disciples tellement épris de la vertu
du nombre, qu'ils semblaient y chercher plus encore que la mesure et la règle des phénomènes. Peu s'en iallut qu'on ne les soupçonnât de confondre le réel avec de purs rapports, de tirer le concret de l'abstrait et de placer dans le nombre lui-même, à l'exemple de 1 école de Pythagore, le principe de toute vérité et l'essence môme des choses.
Puis, opposant la méthode numérique à la méthode inductive, on a voulu y voir deux procédés non pas seulement différents, mais opposés, comme si la statistique en médecine pouvait être autre chose que l'instrument inséparable de la méthode inductive; comme si, dans les sciences fondées sur l'observation et l'expérience, il pouvait y avoir d'autres moyens de connaître que la méthode inductive elle-même. La méthode numérique ne mérite pas ce reproche : elle a été entre les mains de M. Louis ce qu'elle est dans toute recherche scientifique, un auxiliaire infaillible, destiné à rendre l'induction plus légitime en lui donnant une base plus assurée. La méthode numérique n'est point un procédé nouveau ; elle n'est point une méthode logique indépendante, mais l'énonciation pure et simple du principe universel de l'expérience, et l'expérience médicale n'a rien qui la distingue de l'expérience commune.
Quant à l'induction elle-même, elle est aussi ancienne que l'esprit humain, et les philosophes ne l'ont point inventée. Toute relation constatée entre
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les phénomènes qui frappent nos sens est invinciblement transportée sur les êtres ou les objets semblables, en vertu d'un jugement primitif et nécessaire de la raison humaine. L'induction ne reconnaît point d'intermédiaire entre les choses et la raison ; elle met directement notre intelligence aux prises avec la réalité et élève notre esprit de la connaissance des phénomènes à celle des lois qui les contiennent. Le principe de l'induction se confond ainsi avec celui de la causalité. L'expression la plus haute et la plus complète de l'induction, c'est que le hasard et le surnaturel n'ont point de place dans l'univers. Les jeux de la nature ne sont que jeux de notre esprit, et quand nous opposons le mouvant tableau de la nature animée à l'apparente immobilité du monde physique, ce n'est là qu'une commode antithèse au service de notre faiblesse. L'ensemble des choses est assujetti à im plan, à une règle, c'est-à-dire à une loi universelle d'où découlent les lois particulières que nous révèle l'expérience.
Un de nos éminents collègues, penseur profond autant que brillant écrivain, l'a dit depuis longtemps: (( La méthode inductive est impliquée dans tout exercice de l'inteUigence, dans tout jugement, dans tout raisonnement; elle est la logique universelle, laquelle se sert d'une multitude de procédés d'information, suivant le but qu'elle veut atteindre, procédés au nombre desquels se trouve à son rang la
méthode numérique elle-même qui, loin 'd'êlre ainsi sa rivale, ne peut être que sa suivante ou son instrument (1). ))
Pour reconnaître en M. Louis un fidèle disciple de l'induction, il suffit de voir où sa méthode l'a conduit et de mettre les préceptes qu'il a donnés en regard des trois règles dans lesquelles se résume toute la logique de l'induction de Bacon. A ceux qui les auraient oubliées, nous rappellerons ces trois règles telles qu'elles ont été formulées dans les célèbres tableaux du Novum- Orgamim. Ce sont d'abord les tableaux de présence {tahidœ pnesentiœ), qui renferment tous les cas où l'on observe une certaine propriété, un certain phénomène; viennent ensuite les tableaux d'absence {tahidœ absentiœ), où se trouvent énumérés tous les cas où le phénomène n'a pas été observé, et, enfin, les tableaux de comparaison (tabulce comparationis).
Ces tableaux ne rappellent-ils pas trait pour trait ceux qui forment l'introduction et comme le canevas des deux plus belles œuvres de M. Louis? N'est-ce pas volontairement chargé de ces entraves salutaires qu'il s'est élevé de l'observation des faits particuliers à la connaissance des faits généraux, c'est-à-dire, dans l'espèce, de la constatation et de la comparaison des éléments pathologiques à la détermination des composés morbides.
(I) M. Picsse.
Mettre en opposition la médecine d'observation, celle qu'on apprend au lit du malade, celle qu'ont illustrée nos maîtres, et M. Louis au premier rans avec la médecine expérimentale poursuivie avec tant d'ardeur dans nos laboratoires de recherches : tel est le thème du moment. Ce n'est là regarder qu'à la surface des choses. Que cette jeune rivale, impatiente du joug, que cette préférée du jour, toute pleine de séductions et de promesses, oubliant la réserve qui convient à son âge, montre parfois trop peu de souci du passé et trop de confiance en ellemême, qu'importe? Affirmer que la médecine n'est pas fatalement condamnée à n'être qu'une science conjecturale, chercher à dépasser les bornes de la probabilité, est-ce donc une ambition démesurée? Au fond de ces brillants efforts et de ces laborieuses espérances, n'y aurait-il qu'une illusion trompeuse?
Qu'est-ce d'ailleurs que l'expérience, sinon l'observation provoquée, dirigée, disciplinée? Expérimenter, qu'est-ce, sinon placer entre celui qui observe et le phénomène observable des intermédiaires variés, précis, rigoureux, admirables créations du génie de l'homme, guides éprouvés qui ouvrent à l'observateur tout un monde inconnu? Ce qu'ils pouvaient atteindre, nos devanciers, nos maîtres de tous les temps, l'ont vu comme nous, avant nous. Les aphorismes des pères de la médecine, ces exprès-
sions de la maladie si admirablement surprises et fixées dans quelques formules saisissantes, n'ont rien perdu de leur autorité séculaire. Mais ce n'est pas tout d'écouter la nature, il faut l'interroger; trop souvent elle garde le silence, il faut lui arracher ses secrets. Comme le fruit naît de la fleur, l'expérience est sortie de l'observation.
A l'aide des instruments de recherches que la science moderne a mis entre nos mains, des barrières jusqu'ici infranchissables ont été abaissées, et les champs de la découverte n'offrent de toutes parts que des horizons sans limites. Sachons cependant mettre un frein à nos aspirations. Quelque puissant que soit le souffle qui nous emporte, la médecine d'aujourd'hui, comme celle d'hier, comme celle de demain, ne peut se mouvoir que dans le domaine du relatif. Le provisoire, telle est la loi inévitable. Ce que n'ont pas vu ceux qui nous ont précédés, ce que nous ne verrons pas nous-mêmes, d'autres le verront après nous. Notre savoir est peu de chose, ce que nous ignorons est immense, disait Laplace. Ces paroles, on pourra les répéter toujours. L'impénétrable voile derrière lequel se dérobent les grands mystères ne sera pas déchiré tout entier. La science n'est jamais achevée et ne peut l'être, elle ne vit qu'à la condition de se développer sans cesse : la supériorité relative, voilà seulement ce qu'elle peut atteindre. A quelque époque que ce soit, les efforts
-*î> NOTICES ET l'OirrRAlTS.
de l'intelligence humaine ont leur valeur cl leur prix. Sous peine de nous égarer dans les obscurs sentiers de l'avenir, regardons souvent en arrière. Si l'héritage du passé renferme de la monnaie fausse, les richesses du présent ne sont pas sans alliage, et des œuvres depuis longtemps ensevelies dans l'oubli renferment sous leur enveloppe périssable plus d'un germe de vérité.
Armé de cette forte volonté et de cette laborieuse patience qui sont la marque des grands esprits, pénétré de cette pensée, toujours féconde en ses résultats, que la seule manière de trouver la vérité c'est de la chercher, M. Louis s'engage, sans hésiter, dans des voies depuis longtemps tracées et où il semble qu'il n'y ait plus rien à découvrir. Il ne compte ni son temps ni sa peine. Épris du réel, ne s'attachant qu'au fait, il marche droit devant lui, sans dévier de sa route et sans faiblir. Pour se bien assurer des choses et ne rien laisser échapper, il s'enchaine volontairement dans les liens d'une inflexible méthode, revient sans jamais se lasser sur le chemin où tant d'autres ont passé et qu'il a cent fois parcouru lui-même, retire de l'ombre ce qu'on n'avait pas su voir, et marque ainsi sa place au premier rang des grands cliniciens qui, dans la première moitié du siècle, ont porté le diagnostic anatomique au plus haut degré de précision et jeté un si vif éclat sur la médecine française.
M. LOUIS. 2-i9
Alors môme que M. Louis n'aurait pas été si complètement appliqué à la rigoureuse observation, il n'y avaitr pas à craindre qu'il songeât trop à deviner. Esprit non pas timide, mais mesuré, circonspect, éloigné par instinct des tentatives aventureuses, ne recherchant que ce qui peut être pleinement saisi, il n'était pas de ceux qui s'exposent à manquer le but en le dépassant. Les faits se montraient à lui avec d'autant plus de clarté et il les jugeait d'autant plus sûrement qu'il était dégagé de tout ce qui aurait pu les obscurcir à ses yeux. Recueillis, éprouvés par lui ou par la jeune phalange formée à son exemple, les matériaux mis en œuvre portaient en quelque sorte sa marque et donnaient à ses conceptions le sceau de la personnalité ; la conscience de leur solidité était chez lui d'autant plus entière qu'elles risquaient moins d'être pliées par celles des autres.
M. Louis n'est donc pas de ces réformateurs systématiques et passionnés chez lesquels l'imagination et ses œuvres fragiles tiennent tant de place; il doit être rangé au nombre des législateurs pacifiques qui, moins soucieux d'entraîner que de convaincre, s'adressent à la froide raison et tracent dans le code de notre science des préceptes durables.
Tel était l'homme 'de science, tel se montrait au dehors M. Louis : il en était en quelque sorte la vivante image. On trouverait difficilement dans les médecins de notre époque une figure d'un dessin plus ferme et
d'un relief plus puissant. Une physionomie grave, pensive, un front, élevé, un regard pénétrant, une attitude droite, calme, contenue, donnaient ksa personne ce charme secret dont les âmes délicates connaissent le pouvoir : moins il cherchait à attirer, plus il retenait fortement.
Les caractères sont rares dans tous les temps. Dans le milieu social où nous vivons, on rencontre trop souvent dans le même homme deux règles de conduite : l'une dont il se vante, l'autre dont il se sert, l'une pour la parade, l'autre pour la pratique de la vie. Serviteur inflexible de la loi morale, M. Louis ne fut jamais incertain sur aucun de ses devoirs. Dédaigneux de l'art, trop perfectionné de nos jours, qui consiste à proclamer en théorie des principes qu'on a toujours de bonnes raisons pour ajourner dans l'application, on ne le vit point descendre à ces habiles compromis, œuvres du calcul ou de la faiblesse, dans lesquels la dignité humaine perd toujours quelque chose. Plus occupé de s'élever dans l'estime de lui-même que de courir après des honneurs auxquels il eût donné plus de lustre qu'il n'en pouvait recevoir; peu sensible à ces biens que tant d'autres poursuivent avec une insatiable ardeur, M. Louis apparaît comme un véritable sage et comme le type accompli de l'honnête homme.
(.( Je ne cherche pas à me cacher, mais je n'aime pas à me montrer, » disait, au début d'un écrit publié
sans nom d'auleur, un homme dont l'aimable vieillesse esl restée l'un de nos plus anciens et de nos plus vifs souvenirs. La devise du spirituel et vénérable Laromiguière nous est plus d'une fois revenue en mémoire, et nous n'avons jamais vu M. Louis sans nous rappeler la modestie quelque peu fière du philosophe, son éloignement pour le bruit et l'éclat, son profond mépris de Fostentation.
Pendant les longues années qu'il a siégé parmi nous, plus d'une fois la présidence lui fut offerte. Ce n'est qu'à de vives et pressantes instances qu'il céda enfin. C'était en 1851. Conformément à l'usage, il fut d'abord appelé à la vice-présidence : il devait prendre possession du fauteuil l'année suivante. Sur ces entrefaites de graves événements s'étaient accomplis. La représentation nationale venait d'être brisée; un nouveau pouvoir lui sucédait. L'année touchait à sa fin. Certaines obligations allaient s'imposer aux représentants des corps officiels; il ne consentit pas à s'y soumettre. Aux remontrances de ses amis il opposa une de ces résistances qu'aucun raisonnement ne peut vaincre parce qu'elle puise sa force dans la conscience, et pour ne pas se mêler au cortège de la force triomphante, il rentra dans les rangs dont il n'était sorti qu'à regret. Quelques-uns trouvèrent ses scrupules exagérés, mais chacun les respecta. Les cœurs faibles ne savent que déplorer le mal; il appartient aux forts de savoir oser ce qui est bien.
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Peu démonstratif, sobre en paroles, ne se livrant guère en dehors des épanchements de l'intimité, M. Louis cachait un grand fond de timidité sous cette réserve contenue qu'on aurait pu prendre pour de la froideur. Mais sous cette glace apparente battait le cœur le plus aimant. On ne pouvait pénétrer dans cette âme sensible, ouverte à tous les sentiments élevés, d'une franchise et d'une droiture à l'épreuve, sans en ressentir la salutaire influence.
(n Je n'ai pas désiré, écrivait-il, une position supérieure à la mienne, et depuis que j'ai conquis l'indépendance, je n'ai rien demandé de plus à la fortune. » Ce qu'il disait si bien, il le pratiquait mieux encore. Trop oublié de nos jours, l'anfeique serment d'Hippocrate fut pour lui la règle invariable de ses actions. Le dévouement du médecin lui apparaissait non comme urie vertu, mais comme un devoir. Il appartenait à cette élite, l'honneur de notre profession, envers laquelle on s'acquitte bien moins par le prix du service rendu, que par la reconnaissance, cet inestimable récompense des grandes âmes.
M. Louis était l'ami le plus sûr et le plus tendre. A ceux qui l'ont connu tout entier il sut inspirer ces attachements profonds que la mort peut rompre, mais qui laissent dans le souvenir une trace ineffaçable. Partout où il y avait un service à rendre, une infortune à secourir, une douleur à consoler, il accourait le premier. Pour venir en aide à ses élèves et
îi ses confrères, rien ne l'arrêtait. Sa bourse était largement ouverte, et if savait couvrir ses libéralités des prétextes les plus délicats. Si je ne craignais d'offenser sa mémoire, je pourrais citer ici bien des noms. C'était un besoin pour lui de donner. Dans une note trouvée dans ses papiers, on lit ces mots écrits de sa main : « Le vieillard perd chaque jour quelque chose, mais il peut se consoler de toutes ses pertes s'il lui reste de quoi donner; il est si doux de donner! » Généreux même au delà de la tombe, il léguait en mourant, à l'Association de prévoyance des médecins de la Seine, l'une des sommes les plus considérables qu'elle ait encore reçues.
M. Louis n'était pas arrivé à l'âge du repos quand il fut frappé dans ses plus chères affections. « Le li janvier 1853, dit M. Woillez, dans les pages émues consacrées à la mémoire de son maître, le 14 janvier M. Louis parut à son heure ordinaire à rilùtel-Dieu. Son teint était d'une pâleur insolite et sa physionomie d'une profonde tristesse. Il venait de quitter sa première salle de malades, et nous suivions ensemble le passage souterrain de l'hôpital lorsqu'il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et ses larmes faisant explosion : « Hier Armand a craché le sang, me dit-il, il est perdu. » Armand... son fils unique ! et, mieux que personne, il connaissait toute la gravité d'un pareil présage. Pourtant, il n'avait pas perdu toute espérance. Mais avec le mois d'octobre arrivèrent de
nouveaux accidents. L'hiver approchait, menaçant. Partir au plus vite, chercher un ciel plus clément, telle était la dernière ressource; il s'y rattache avec l'énergie du désespoir, et tout aussitôt le malheureux père et sa fidèle compagne fuyaient emportant leur trésor. Ils s'arrêtèrent à Pau. L'illusion ne fut pas de longue durée; rien ne put conjurer le mal. Penchés nuit et jour sur l'enfant bien-aimé, ils le disputèrent h la mort pendant neuf mois de tortures et d'angoisses. Après une lente agonie il expirait entre leurs bras, à l'âge de dix-huit ans. De retour à Paris, M. Louis voulut rendre lui-même à son fils les derniers devoirs. Au moment des suprêmes adieux ce fut un spectacle déchirant.
Anéanti par ce coup fatal, courbé sous le poids de cet irréparable malheur, ses dernières années ne furent plus que de longs jours d'amertume; il vint encore parmi nous, mais ce cœur à jamais brisé n'offrit plus à nos respects queie touchant spectacle d'une inconsolable douleur. Désormais commença pour M. Louis nne existence nouvelle qui dura dixsept ans. Après tant d'espoirs déçus et de rêves évanouis, replié sur lui-même, détaché de tout, hormis de l'enfant qu'il avait perdu, la ferme espérance de le retrouver un jour s'empara de toutes ses pensées, et comme pour abréger les lenteurs de la séparation et en adoucir les épreuves, il consacra en quelque sorte à sa mémoire le temps qui lui restait à
vivre. Tous les malins il visitait son tombeau, et le regard fixé sur la froide pierre, cherchant à ranimer sa dépouille glacée, il évoquait la vivante image telle qu'il l'avait connue aux jours de son bonheur.
Afin de les avoir toujours sous les yeux, M. Louis avflit rassemblé sur sa table de travail les objets familiers qui lui rappelaient son fils. Il recherchait dans ses lectures, les passages qu'ils avaient admirés ensemble dans les longues journées de la maladie. Souvent il prenait laplume. Dans ces pages empreintes tantôt d'un morne désespoir, tantôt d'une douloureuse résignation, on peut compter, heure par heure, les pulsations de ce cœur désolé. « Je vous livre plus que ma vie, » m'a dit en me les confiant la compagne dévouée qui le pleure. C'est avec une vive émotion que nous avons lu ces feuilles toutes mouillées de ses larmes.
A la date du 12 mai 1855 on lit ces simples mots': « Il aurait aujourd'hui dix-neuf ans!... » Deux mois plus tard : « Nouveau sujet de larmes, Valleix que tu aimais, Valleix qui t'a pleuré si amèrement, Valleix vient de nous quitter; son corps reposera auprès du tien... » Le 15 juillet de la môme année : « Il y a un an! ce terrible moment est toujours présent à ma pensée. Oh! mon fils! oh! mon Dieu!... » 12 mai 1856: (c 11 aurait aujourd'hui vingt ans!... » Plus loin : « Mourir, à la bonne heure, nous sommes nés pour mourir, mais survivre à son enfant!... Plus
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j'avance, jDlus ma douleur est amère, et je n'aime que ma douleur. »
Durant ce long recueillement, sa belle âme s'élevait aussi dans des sphères plus hautes. Son esprit s'arrêtait sur les grands problèmes de la destinée humaine. Parfois, pénétrant dans le domaine de la conscience, il traduisait sa pensée dans des maximes oi!i respire la plus pure morale.
Cependant les années se succédaient. Depuis quelque temps sa santé commençait à s'altérer. Une sourde affection s'était montrée, dont les crises devenaient plus rapprochées et plus alarmantes. Au commencement de juin 1872 des accidents graves apparurent, et le 22 août il expirait à l'âge de quatrevingt-cinq ans, après deux mois et demi de cruelles souffrances supportées avec une sereine résignation. Entrevoyant au delà de ces dernières épreuves Faccomplissement longtemps attendu de ses plus chères espérances, il aurait pu dire comme Hunter à son lit de mort : « Je voudrais qu'il me fût possible de tenir une plume, j'écrirais combien il est facile de mourir. »
M. Louis restera comme l'une des plus grandes figures médicales de notre âge. Il n'a pas seulement honoré la science française par ses travaux; par la dignité de sa vie il s'est élevé et il nous a élevés avec lui dans l'estime publique.
Un demi-siècle s'est écoulé depuis le jour où parut
l'oiivrage qui a illustré son nom. Emporté par la marche rapide du temps, le présent sera bientôt devenu le passé, mais l'œuvre de M. Louis, aussi vraie aujourd'hui qu'elle l'était hier, le sera demain encore. De combien de livres de médecine qui ont tait du bruit dans le monde en peut-on dire autant?
Dominé par la passion du devoir, épris du culte de la vérité, il apporta dans la science la scrupuleuse probité qui fut la règle inflexible de toutes ses actions. Son âme loyale, si ferme et si tendre à la fois, ne fut jamais ouverte qu'aux sentiments les plus nobles et les plus délicats. La devise de Boehaave : Siniplex veri sigillum, était aussi la sienne. Il méprisa toujours cette ambition vulgaire qui souffle tout bas à la renommée ce qu'elle espère lui entendre répéter tout haut, et quand vint la célébrité, qu'il ne recherchait pas, il n'eut d'autre pGnsi'îe, d'autre souci que de la partager avec les disciples qui s'étaient groupés autour de lui.
Formés à son exemple, animés de son souffle, ses nombreux élèves, partout répandus, ont transporté par delà de la vieille Europe et jusqu'aux rives de la jeune Amérique ces habitudes sévères de l'esprit de recherche en dehors desquelles la médecine mérite à peine le nom de science. Dans leurs mains lidèles et diligentes, l'héritage du maître ne périra pas.
BÉCLAKD
M. CRUVEILIIIER
11 y a un peu plus d'un an, l'un des représentants de la grande époque médicale du commencement du siècle, le compatriote, le disciple et l'ami de Dupuy- Iren, l'élève reconnaissant toujours empressé à célébrer les mérites de son illustre protecteur, entré contre son gré dans une carrière qu'il n'a cessé d'honorer par son caractère, par ses vertus et par des services dont chaque jour qui s'écoule montre mieux tout le prix, l'un des maîtres incontestés de notre science, succombait à l'âge de quatre-vingttrois ans.
J'ai k retracer sa vie, k apprécier son œuvre si étroitement unie au mouvement scientifique de notre âge, à montrer la part considérable qu'il a prise à ce mouvement, et à marquer sa place à la tête de la
(I) Notice sur la vie et les travaux de M. Cruvcilhier, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine, le i mai 1875'
2(10 NOTICES ET PORTUAITS.
jeune et glorieuse phalange qui, pourvue d'armes nouvelles, parcourt aujourd'hui en l'éclairant à la lumière d'une analyse plus pénétrante, la voie féconde où partout Ion rencontre les empreintes de son passage.
Jean Cruveilhier naquità Limoges le 9 février i79i . De ses deux oncles, dont l'un s'appelait Jean et l'autre Jean-Baptiste, tous les deux chanoines à Limoges, émigrés en 1793 et morts à l'étranger, il ne sut jamais précisément quel fut son parrain et, dans sa ville natale, on l'appelait indifféremment Jean ou Baptiste.
M. Cruveilhier appartenait à une famille de médecins. Son grand-père était originaire de Meilhard, petite commune du Limousin, aujourd'hui comprise dans le département de la Lozère. La modeste maison qu'il hahitait existe encore. C'est à Chàteauneuf, dans la Haute-Vienne, à six lieues de son village, qu'il exerçait la médecine. C'est aussi à Châteauneut que le père de M. Cruveilhier commença la pratique de son art; plus tard il vint se fixer à Limoges. Durant les guerres de la République, nous le trouvons chirursfien en chef du bataillon de la Haute- Vienne dans l'armée de Sambre-et-Meuse. Le père de M. Cruveilhier avait fait ses études médicales à Paris, il avait été le condisciple de Boyer, dont il partagea quelque temps la chambre et le lit. Le chirurgien en chef des armées de la République, Percy, qu'il connaissait.
M. Cr.UVElLHIEn. 201
l'avail placé à la Lôle de Thèpital mililaire de Clioisyle-Roi. Le père de M. Cruveilhier élaiL un homme d'iine trempe vigoureuse et d'un caractère entier. Un très-beau portrait attribué à David représente bien cette lète énergique et résolue.
Cependant, contre la France nouvelle la vieille Europe s'était levée. Menacée sur ses frontières, la nation entière était en armes et les enfants étaient abandonnés aux mains des mères. Restée seule pour élever son enfant, madame Cruveilhier l'avait entouré des soins les plus assidus et les plus tendres. Modèle de douceur et de dévouement, elle s'était surtout appliquée à lui faire partager la foi ardente qui l'animait. Les cérémonies du culte, alors entourées de mystère, célébrées la nuit dans des endroits écartés, parlaient vivement à l'imagination de l'enfant. Ces premières impressions ne devaient plus s'efTacer, et de ce jeune cœur où la pieuse mère avait versé les trésors de sa foi devait sortir une source intarissable de piélé.
A peine avait-il terminé ses études au collège de Limoges q.u'il témoigna le désir d'embrasser l'état ecclésiastique. Mais son père avait décidé qu'il serait médecin, telle était sa volonté formelle. Le fils soumis sacrifia son goût à son devoir et partit pour Paris.
Vers le milieu de l'année 1810, un jeune homme, presque un enfant, revêtu de l'uniforme de lycéen,
recommandé par une lettre de son père, et mieux encore par son air timide et par ses galons de sergent, frappait à la porte de Dupuytren. Celui qui ne devait guère tarder à devenir le premier chirurgien de son temps n'avait alors que trente-trois ans, mais déjà la fortune l'avait pris par la main. Ses recherches de physiologie, ses succès d'enseignement, son adresse opératoire, l'avaient mis hors de pair, et son pays natal commençait à en être fier. L'émotion du jeune Cruveilhier était grande et son cœur battait fort quand il se trouva en présence de cet homme de haute taille, au visage froid, à la démarche lente, à la parole brève. Après quelques questions adressées d'un air distrait, et auxquelles le jeune visiteur répondit d'un ton modeste, le regard de Dupuytren s'adoucit et bientôt la glace fut rompue. Cette première entrevue avait laissé dans la mémoire de M. Cruveilhier des traces profondes ; il aimait à en rappeler le souvenir. Il racontait que, passant dans une pièce voisine, Dupuytren en avait rapporté les diverses pièces d'un squelette et que, s'agenouillant sur le tapis pour les disposer dans l'ordre de leurs connexions «naturelles, il lui avait donné séance tenante sa première leçon d'osléologie.
Au sortir de cet entretien notre jeune étudiant se mit au travail avec ardeur. Les visites à l'hôpital, les cours delà Faculté, les travaux de l'amphitliéàtre remplissaient ses journées. Cependant le spectacle des
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salles d'analomie l'avail profondément troublé, et le jour où il assista pour la première fois à une opération il avait dû fuir pour ne pas succomber à son émotion. L'habitude sans doute émousserait celte sensibilité trop vive. Il l'espéra d'abord ; mais après de nouveaux efforts et de nouvelles luttes avec lui-même, ses répugnances ne lardèrent pas à lui paraître insurmontables : il lui sembla qu'il ne les dominerait jamais. Il ne s'était donc pas trompé, sa vocation l'appelait ailleurs. Dans une lettre adressée à son père, il lui exposait l'état de son âme et lui- annonçait sa résolution. Accouru de Limoges, M. Cruveilhier trouva son fils au séminaire de Saint-Sulpice où il s'était réfugié. Son affectueuse énergie releva ce cœur prêt à défaillir. Il est permis de penser que si le fils résigné reprit le cours de ses études, c'est qu'il regardait cet acte de soumission comme une sorte de victoire remportée sur ses inclinations naturelles et qu'il entrevoyait dans le ministère du médecin des occasions sans nombre pour la charité.
Cette crise devait être décisive. Deux années s'étaient à peine écoulées qu'il prenait part au concours de rinternal. Son nom fut proclamé le premier. M. Cruveilhier était définitivement conquis à la science.
En 181 6, M. Cruveilhier soutenait sa thèse de docteur. Elle portait pour litre Essai sur Vanalomio pal/iolofji/jiie. C'est dans le vieil amphithéâtre de
riIôtel-Dieu, aux leçons du soir de Dupuylren, qu'il en avait conçu le plan et recueilli les matériaux. Dans ces pages vivement écrites on sent comme un souffle de jeunesse. « Devant la vérité, s'écrie-t-il, le voile des systèmes tombe, et la science rendue k sa simplicité première paraît mille fois plus belle. »
N'ayant d'autre ambition que de succéder à son père, M. Cruveilhier, ses études médicales terminées, reprit le chemin de sa ville natale, il n'avait alors que vingt-cinq ans. Peu après son retour il s'était marié et il commençait' à se livrera la pratique de la médecine lorsque parut, en 1823, l'ordonnance qui instituait auprès des facultés de médecine le concours de l'agrégation. Il fallut encore l'intervention pressante de son père pour le décider, et, comme le dit spirituellement M. Raynaud, il poussa l'obéissance filiale jusqu'à se faire nommer le premier.
La chaire de médecine opératoire était alors vacante à la faculté de Montpellier. Sur la recommandation deDupuytren,le choix des professeurs s'arrêta sur le nouvel agrégé. Mais cette chaire il ne devait pour ainsi dire que la traverser. Dès le commencement de l'année 1825 sa résolution était prise; il se préparait à retourner à Limoges pour y reprendre le paisible cours de sa carrière professionnelle. Tout était disposé pour le départ. Ses collègues l'avaient convié à un dîner d'adieux; ils allaient se séparer quand une lettre lui fut remise. On lui annonçait que