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« Cet épisode de la vie de Suffren sera à jamais mé-
morable dans les fastes de l'Inde ; car il est sans exemple qu'un des plus puissants souverains de ce pays se soit déplacé de plus de 40 lieues, avec une armée de 80,000 hommes, dans le seul but de donner un témoignage de son estime à un général étranger ! ».
Le 21 août, Suffren recut une lettre par laquelle il apprenait que le Grand-Maître de Malte lui annoncait sa promotion au grade de baïlli, et, le 25, il mouilla en vue de Trinquemalé, En cinq jours il s'empara de cette place forte, qui lui donnait enfin un bon port d'hivernage et une excellente base d'opérations à proximité de l'Inde. Le 3 septembre, l'amiral Hughes, arrivé trop tard au secours de Trinquemalé, fut attaqué en vue de cette ville par Suffren et fut battu pour la quatrième fois.
Le 22 décembre 1782, Haïder-Ali était mort et avait été remplacé par son fils Tippou-Saïb, qui resta notre allié et fut l'adversaire le plus énergique et le plus redoutable que les Anglais aient rencontré dans l'Inde. Bussy arriva enfin, avec 2,500 hommes seulement, et alla se joindre à Tippou-Saïb. Pendant ce temps, l'amiral Hughes vint bloquer Gondelour.
Aussitôt que le baiïlli de Suffren en fut informé, il marcha contre sir Hughes qui leva immédiatement le blocus et se retira à la hâte (47 juin 1783), refusant le combat que son adversaire lui offrait, Obligé enfin d'accepter la bataille (29 juin), il la perdit encore. C'était
{ HENNEQUIN, Biographie maritime, 11, 306.
la cinquième victoire de Suffren, Le bailli débarqua alors une partie de ses équipages pour les joindre aux troupes de Bussy et de Tippou-Saïb, et l'armée anglaise allait être presque cerlainement vaincue, lorsqu'une frégale anglaise arriva, portant la nouvelle que les préliminaires de la paix avaient été signés à Versailles, Les Américains, en signant avant nous la paix avec l'Angleterre, nous avaient laissés seuls aux prises avec elle, et avaient forcé Louis XVI à traiter au moment où il allait recueillir les fruits de ses victoires", Suffren et Bussy durent arrèler les hostilités; Tippou-Saïb fut abandonné, et les Anglais allaient bientôt devenir les maitres de l'Inde entière.
La paix de Versailles fui signée le 3 septembre 1783. Ce traité ne rapporta pas à la France ce qu'elle devait attendre d'une guerre aussi heureuse, Le Canada, que les Américains ne nous avaient pas permis d'attaquer, restait aux Anglais. L'Inde non plus ne nous revint pas, parce que le gouvernement francais n'eut pas le
1. Ces Anglais d'Amérique, aussi égoisies que ceux d'Europe, avaient joué M. de Vergennes, et abusé de sa confiance en leur bonne foi et leur reconnaissance.
M. de Vergennes, trompé par Franklin, écrivait, le 19 décembre 11782 : « Jugez de ma surprise quand, le 29 novembre, Franklin est venu m'apprendre que les articles étaient signés, contrairement à la promesse verbale et mutuelle que nous nous étions donnée de ne signer qu'ensemble... Si le Roi avait montré aussi peu de délicatesse que les commissaires américains, il y a longtemps qu'il aurait signé avec l'Angleterre une paix séparée ».
Il aurait fallu le faire si on y avait trouvé avantage. Il n'y a pas de reconnaissance en politique, il n’y a que des intérôts. De récents exemples le prouvent aux plus incrédules,
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temps de faire le dernier effort, les Américains, comme on vient de le dire, ayant fait la paix avant nous, el ! l'état des finances ne permettant pas au gouvernement de supporter seul le poids de la guerre, En Europe, ce-
pendant, la honteuse stipulation du traité d'Utrecht 4! (4713) relative à la destruction de Dunkerque, stipula-
tion renouvelée aux traités d'Aix-la-Chapelle (1748) et k de Paris (1763), fut enfin détruite : les fortifications de
Dunkerque furent relevées et Le port rétabli.
Les Etats-Unis étaient reconnus indépendants par l'Angleterre, qui allait (rouver en eux des rivaux sérieux. — L'Angleterre cédait à la France Sainte- Lucie et Tabago; mais la France lui rendait la Gre- l nade, Saint-Vincent, la Dominique, Saint-Christophe, À Nièves et Montserrat, — L'Angleterre cédait à la France le Sénégal et Gorée; mais la France lui rendait la Gambie, — L'Angleterre rendait à la France Pondichéry, Karikal, Chandernagor et les comptoirs de Surale et d'Orixa; mais la France abandonnait Tippou-Saïb, qui continua la guerre et obtint une paix honorable, mais de courte durée.
Pondichéry nous était rendu, mais à quelles conditions let il faut dire que c'est encore à ces conditions, stipulées à Ja paix de Paris en 1763 et renouvelées en 1783, que nous l'occupons actuellement. La ville, lui démantelée, ne doit pas être fortifiée de nouveau ; elle est gi entourée d'une haie pour empêcher les tigres et autres
4, Si importante par sa situation entre la Martinique et la Guadeloupe.
bêtes féroces d'y entrer; mais cette barrière ne doit pas être une haie vive, la végétalion luxuriante de l'Inde pouvant la transformer bientôt en une sorte de muraille impénétrable, qui serait un obstacle assez sérieux en cas de guerre. La haie est donc une haïe morte, qu'on peut incendier aisément, La France n'a pas le droit d'avoir une garnison à Pondichéry, seulement quelques troupes de police; et quand, sous Napoléon IIT, la révolte des Cipayes éclata, et que les Indiens massacraient presque partout les Européens, la France, pour garantir la sécurité des colons de Pondichéry, fut obligée de demander à l'Angleterre la permission de faire venir de la Réunion un bataillon d'infanterie de marine ! Chandernagor obtint, à la paix de Versailles, l'autorisation de s'entourer d'un fossé pour l'écoulement des eaux ! Les victoires de Suffren et le sang de ses matelots n'avaient pas suffi pour effacer les honteuses conditions du traité de 1763, qui ont été renouvelées aux traités de 4845, lesquels règlent encore l'état de ce que nous appelons l'Inde francaise.
Ajoutons, pour finir " du traité de Versailles, quel'Angleterre cédi pagne la Floride el Port- Mahon, ce qui rendau à Toulon son entière liberté d'action; l'Espagne remettait les îles Bahama aux Anglais. — Enfin, la Hollande céda Négapatam à l'Angleterre.
Le bailli de Suffren revint à Toulon le 26 mars 1784. On lui fit à la Cour l'accueil le plus honorable, Quand il vint à Versailles se présenter à Louis XVI, à son entrée dans la salle des Gardes, le maréchal de Castries,
ministre de la marine, dit : « Messieurs, c'est M, de Suflren », et les gardes de se lever et de lui faire corlège jusqu'au cabinet du Roi,
Louis XVI, la Reine et les princes le comblèrent d'éloges; le Roi le fit chevalier du Saint-Esprit, et créa spécialement pour lui une charge de vice-amiral, qui devait être supprimée à la mort du bailli de Suffren,
Elle ne tarda pas à arriver, M, de Suffren se battit en duel, à Versailles’, avec le prince de Mirepoix, qui le blessa mortellement, Le prince avait deux neveux, officiers de marine, qui avaient été punis pour un acte d'indiscipline, M. de Mirepoix pria l'amiral, qui était son ami, d'intercéder en leur faveur, et l'amiral, dont la sévérité élait extrême, refusa d'employer son crédit en faveur de ces deux jeunes officiers qu'il traita injurieusement, M. de Mirepoix prit fait et cause pour ses neveux, provoqua l'amiral et le blessa mortellement d'un coup d'épée dans le ventre’,
M. de Suffren mourut le 8 décembre 1788.
4. Au bout de la pièce d’eau des Suisses, derrière le cavalier Bernin.
2. JAL, Dictionnaire de Biographie el d'Histoire, p. 1155. — CUNAT, Histoire du baïlli de Suffren. — Voir aussi HENNEQUIN, Essai historique sur la Vie et les Campagnes du bailli de Suffren.