de madame la comtesse de maure a m. le mareschal
d'albret.
May 1G69 (1).
Vrayment il faut bien vous faire part d'une aventure que j*ay eue, où vous avez quelqu'intérest, et qui m'a déjà brouillée sans doute avec quelques gouverneurs de province. Vous saurez que le marquis de Sourdis vint, il y a quelques jours, pour me faire part d'une lettre qu'il a écrite à M. le cardinal, pour l'instruire que les gouverneurs de province ne doivent pasestre oubliez lors de la publication de la paix (2). Il commença par me dire que les grans du royaume devant estre appelés, ils le devoyent estre aussi. Je luy dis, mais ceux-là le sont quelquefois sans que les gouverneurs de province le soyent, je croy pourtant bien que pour la paix, ils le doivent estre. Il s'écria là-dessus, que non seulement pour la paix, mais pour toutes choses, et que c'estoit eux qui estoyent les vrais grans du royaume, ce qu'il me voulut prouver par plusieurs raisons. Vous pouvez juger s'il m'en fallut davantage pour me récrier : Jésus ! Monsieur, qu'est-ce que vous nous venez conter? Vrayment vous faites bien de l'honneur à M. le cardinal de prétendre de luy faire accroire une telle chose 1 Quoy î M. de Saint-Germain-Beaupré (3) seroit donc un grand seigneur du royaume! Le voilà à dire qu'il n'estoit pas question des personnes, que cela ne faisoit rien contre la chose ; et qu'entin cela estoit ainsi et que les histoires en faisoient foy.
(1) Ms. de Conrart t. XI, iri-fo p. 1299.
(2) La paix avec l'Espagne qui fut signée à l'île de la Conférence.
(3) Henri Foucault, marquis de Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche, ne passait pas pour homme de grand honneur ni de grande noblesse. Il avait le gouvernement de la plus petite province de France.
Je Juy dis que je croiois bien qu'en plusieurs occasions ils aToyent esté appelés avec les grans du royaume, mais comme adjoints et non pas qu'il ayt pu jamais entrer dans l'esprit de personne qu'ils en fissent partie. 11 me soutint toujours que ce n'estoit pas autrement que comme Testant eux-mêmes. Et moy je le priay de m'excuser si^ sur sa parole, jen'admettois pas M. de Saint-Germain-Beaupré, ni une douzaine d'autres, parmy les grans du royaume; qu'il y en avoit déjà assez, et que M. le cardinal, qui en faisoit si aysément, pourroit estre plus débonnaire que moy là-dessus; mais que pour moy, il avoit beau crier, qu'il ne me mettroit pas cela dans la teste, il recommença encore à alléguer tous les livres qu'il prétend qui font foy de son dire, me disant, avec une vraye colère, qu'il n'importoit guère que je ne le crusse pas. Et moy, je voulus finir la dispute, en disant qu'il estoit vray, pourveu qu'il le pust persuader à celuy à qui il avoit écrit, mais qu'en attendant que nous en pussions avoir des nouvelles, nous pourrions trouver quelqu'un propre à juger notre différent, et je nommay M. de Béthune (1); il s'y accorda, et à peine l'avions-nous dit que voilà M. de Béthune qui entre avec M. de Guéméné (2). Vous pouvez juger la joye que ce fut pour moy; et la haste que j'eus de luy dire ce quy se passoit icy. Je ne voulois point que M. de Guéméné en fusl, rien ne pouvant jamais faire que je veuille tourner mes amis en ridicule. Mais, enfin, quoyque j'eusse parlé bas, M. de Béthune et M. le marquis parlèrent ensemble d'une sorte que le prince devina ce que c'estoit. 11 est assez mutile de vous dire que M. de Sourdis ne le gagna pas plus aysément avec l'un qu'avec l'autre, et qu'ainsi sa colère redoubla, encore
(1) Il avait été des Importants. Il était chevalier d'honneur de Mademoiselle.
(2) Fils de M. de Montbazon, et frère de madame de Chevreuse.
que tous deux traitassent cela tout le plus doucement qu'ils pouvoyent. Aussi ayma-t-il mieux s'en aller avec eux que de demeurer un moment tout seul avec moy ; et ayant esté quatre jours sans revenir, je croiois l'avoir perdu; mais il y revint hier, pour la seconde fois , et me remit sur ce discours-là, quoyque je ne luy eusse fait aucun semblant qu'il en eust jamais esté parlé. Et après m'avoir dit que c'estoit une chose estrange que M. de Béthune sceust si peu les choses qu'il faisoit profession de savoir le mieux; il me dit que la proposition qu'il avoil faite par sa lettre, n'avoit receu aucune difficulté, et qu'aussi il n'y avoit rien de plus certain; que M. le Tellier et autres en estoyent tombés d'accord, et là-dessus, il me voulut prouver que hors la fonction de connestable, il n'y en avoit aucune dans l'Estat, qui fust égale à celle des gouverneurs de province. Je luy dis tout doucement que je ne disputois rien que le caractère de Grand du Royaume, mais que pour cela je ne me pouvois rendre, et je m'aperceus dans son discours qu'il s'estoit fait faire de grans remercimens par tous les gouverneurs et notamment à l'Hostel de Rambouillet (1); et vous jugez ay sèment que ce n'aura pas esté sans parler de nostre contestation, de laquelle ayant informé M. le comte de Maure, il ne manqua pas de songer à vous, comme vous le verrez en lisant ce qui est au-dessous de ceci.
Je vous supplie de me renvoyer ceci quand vous l'aurez veu ; c'est que je seray bien ayse qu'un de mes amis que je ne puis voir le sache; et cela m'épargnera la peine de luy écrire.
Si vous voulez parler de ceci à Madame du Plessis, vous le pouvez faire, Madame Cornuël luy en ayant déjà parlé; mais point d'autres, je ne voudrois pas qu'on dist que je joue ce pauvre homme- là.
(1) M. de Montausier était gouverneur de Saintonge.