‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 21 sur 29 · MAZARIN · texte numérisé non relu

MAZARIN

Encore que M. de Lionne ayt fait enfin parler à Don Louis (2) celuy que nous avons àla suite de Votre Eminence. je suis sipersuadée que c'est seulement pour la forme et sans aucune intention que cela produise rien, que je ne pourrois sans manquer à ce qu'on se doit à soy-mesme, tarder davantage à vous découvrir le soupçon que m'a donné la conduite de M. de Castres dans toute cette affaire-cy, qu'il vouloit nous faire perdre cette conjoncture de la paix, afin que le droit de maniepce(3)quitombe à sa maison, leur peust venir soit en la survivant, soit en traitant avec elle pour peu de chose, comme ils ont déjà voulu faire, il y a quelque temps. Votre Eminence scayt qu'après cela il ne seroit pas difîcile de trouver moyen de frustrer les créanciers. Je ne luy diray qu'un des fondements de mon soupçon; car pour les luy dire tous, il faudroit une trop longue lettre ; ma niepce donna à M. de Castres plus d'un mois devant que Votre Eminence parlist de Paris une lettre pour la luy présenter; elle se peut souvenir que croyant qu'elle l'avoit eue, je luy en parlois lorsque j'eus l'honneur de la veoir à Luxembourg, et qu'ellemeditqu'elle n'en avoit pas ouy parler. M. de Castres quy nous avoit fait un grand discours pour nous prouver que le seigneur Ludovic qu'il disoit en avoir chargé, l'avoit donnée, ne manqua pas de rejeter tout sur luy; et depuis nous avons sceu que le seigneur Ludovic a déclaré qu'il ne sçavoit ce que c'estoit. Votre Eminence a veu que lorsque

(1) Ms. de Conrart, t. XI, p. 1303, in-fo.

(2) Don Louis de Haro, plénipotentiaire d'Espagne au traité des Pyrénées.

(3) Mademoiselle d'Atry sans doute.

j'ay esté obligé de luy rendre raison du retardement qu'il y a eu à luy parler, j'ay passé le plus doucement que j'ay peu sur cequy regardoilM. de Castres, n'ayant peu me résoudre qu'à l'extrémité de vous rien dire contre luy. J'espérois toujours, Monseigneur, que la bonne volonté que vous avez eu la bonté de nous faire paroistreen cette occasion, àmanicpce et à moy, prévaudroit sur son dessein, dont je doutois mesme qu'il osast vous donner connoissance , mais à cette heure que la suitte me fait juger que ses amis ont trouvé moyen de conduire l'affaire à ses fins, sans pourtant que je croye qu'ils se soient découverts à Votre Eminence, elle jugera bien que je ne pouvois plus tarder de m'en déclarer à elle, et j'espère de sa bonté qu'elle n'aura pas désagréable, que dans un si grand intérest que celuy-là, je ne me sois pas arrestée à la crante que j'ay toujours de l'importuner partant de lettres. J'avois creu que M. de Castres pouvoit estre satisfait de la proposition que je luy fis d'abord que VotreEminence estant maistre absolu de l'affaire, elle pouvoit assurer à luy et à sa maison par voye de substitution tout ce qui en reviendroit à ma niepce,et qu'ainsy chacun y trouveroit son avantage. Il fit semblant de gouster ma proposition ; mais il a donné tout lieu de croire que ce n'estoit que pour mieux nous surprendre et qu'il ne pouvoit estrecontent s'il n'avoit tout. Le mémoire que VotreEminence m'ordonna de luy donner, fait voir que mon intention estoit bien éloignée de vouloir frustrer ni M. de Castres ni ses frères de tout ce qu'ils peuvent légitimement prétendre. J'ay toujours aymé leur maison, et M. le comte de Maure et eux sont parents ; mais véritablement que pour une espérance aussi vaine que celle qu'il paroist qu'il a de pouvoir, dans quelqu'autre conjoncture faire valoir ce droit par le seul avantage de sa maison, il nous fit perdre à ma cousine et à moy le seul moyen qui nous reste d'estre payées d'une dette si considérable,

je suis persuadée que Votre Eminence ne voudroit pas qu'il reçeust un avantage si injuste. Je scay bien que je ne doy pas trouver à redire qu'elle favorisast M. de Castres contre moy ; il a eu le bonheur d'estre toujours regardé d'elle comme son serviteur particulier; et moy j'ay eu le malheur d'avoir paru dans des intérests contraires aux siens ; mais j'ay tantd'opinion de son équité que je ne saurois croire que ce fust en cette occasion qu'elle voudroit faire celte différence-là entre nous; et j'ose dire à Votre Eminence que si M. de Castres avoitréussyen ce dessein j il vous auroit osté le moyen d'acquérir une grande obligation sur des personnes quy ont assurément l'ame aussi fidelle et aussi reconnaissante que luy . Car, Monseigneur, pour le retardement qu'il y a eu à vous parler, Votre Eminence me permettra de luy dire qu'après toutes les grandes choses qu'elle a réglées depuis la paix faite à Paris, il seroit mal aysé de se persuader qu'une affaire de si petite importance, en comparaison de celles-là, n'eust pas sceu trouver sa place ayant la protection de Votre Eminence. Je luy demande pardon de cette dernière importunité; et en vérité. Monseigneur, si dans le commencement de l'affaire j'eusse creu estre obligée de luyescriresi souvent, je ne say si j'aurois peu me résoudre à l'entreprendre. Je suis, avec le respect que je dois, de Votre Eminence, etc.

28. — DE MADAME DE MAURE A M. FOUQLET, PROCUREUR GÉNÉRAL ET SURINTENDANT DES FINANCES.

21 juin 1660 (I).

Monsieur, vous serez aysément persuadé que j'aurois bien mieux aymé avoir l'honneur de vous voir que de vous escrire,

(1) Ms. deConrart, t. XI, p. 1375.

i72 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

quand mesme je n'aurois point deu appréhender de vous faire voir de mes lettres. Mais croyant qu'on vous importune moins en vous écrivant, il a fallu s'y résoudre pour vous remercier très-humblement, Monsieur, de la grâce que vous venez de me faire. M. Pelisson(l) n'a pas manqué de me témoigner comme vous vous y estes porté d'une façon qui, à mon gré, ajoute encore beaucoup au bienfait. Je croy qu'il voudra bien aussi vous répondre de ma reconnaissance et vous dire que je suis naturellement plus sensible au mérite qu'à l'intérest. Et c'est assez pour vous persuader que quand vous ne seriez point en la place où vous estes, je n'aurois pas moins désiré que je fays, d'estre assez heureuse pour avoir quelque part en l'honneur de votre amitié et que vous voulussiez me croire, etc.

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