DE MADAME LA COMTESSE DE MAURE A MADAME LA
DUCBESSB D'ÉPERNON.
AUichy, novembre IG57 (»).
Vous me faites, Madame, des excuses d'une chose dont je ne vous puis faire assez de remercîmens. Il seroit mal aisé qu'une lettre comme celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire fust trop longue, mais quelque obligeant que soit le soin que vous prenez de m'in former si particulièrement de vos intérests, je vous puis dire qu'il n'est pas mal employé, prenant autant de part que je fays à Testât où vous vous trouvez. J'ay esté étonné de voir ce que vous me mandez à l'égard de Mademoiselle d'Epernon et de M. de Candale (2). Je croiois que cela alloit tout d'une autre façon. Je suis pourtant persuadée qu'ayant fait voir que le chemin qu'on a pris n'est pas celuy qu'il falloit prendre, vous verrez que les choses changeront de face. Je ne say comme il est possible de vous offrir la condition qu'on vous offre pour un droit tel que celuy que vous avez sur la communauté de Monsieur votre mary, et il n'est pas de besoin d'avoir, ce me semble, autant de bon sens que vous en avez pour en user comme vous
(I) Conrart, t. XI, p. 1881.
(5) Le duc de Candale, fils du duc d'Epernon, mort en 1658.
faites. J'ay toute ma vie autant souhaité l'opulence à ceux qui ont Famé faite comme vous l'avez, que je l'ay plainte aux autres : de sorte que quand je n'aurois rien eu de particulier pour vous, je n'aurois pas laisse d'estre de votre parti en cette occasion. Et, bien loin que la raison dont vous me parlez avec tant de bonté et de civilité, m'cmpeschast d'avoir pour vous des sentimens équitables, mon inclination m'en a fait avoir de favorables avant mesme que j'y fusse obligée par l'honneur que vous me faites. Véritablement je ne saurons rn empescher de vous dire que quelque aymable que vous soyez, ce n'est pas la moindre marque que vous en avez donnée, que d'avoir touché autant que vous avez fait l'inclination d'une personne qui avoit dans le cœur ce que j'y ay. Car encore que les choses soient personnelles, comme vous dites si bien, il y a une certaine répugnance que je croy qu'on peut avoir, sans estre injuste, et cela mesme, je ne l'ay point senty pour vous (1). Je ne croyois pas, Madame, entrer jamais si avant avec vous dans cette matière, mais il y a des personnes avec qui le cœur s'ouvre, comme d'autres avec qui il se ferme. Je veux pourtant m'arrester tout court, ne voulant point me soulager en vous faisant de la peine. J ay une vraye impatience de savoir ce que deviendra votre affaire, et j'espère que vous voudrez bien me faire la grâce de m'en faire quelquefois savoir des nouvelles, encore que vous ne douterez pas que Mademoiselle de Vandy me fasse part de ce qu'elle en saura. Mais, Madame, vous entendez bien qu'on ne voudroit pas abuser de votre civilité, et que l'on ne désire cela qu'au cas que vous ayez des heures de loisir. Nous avons eu ici une affliction, dont on croit vous pouvoir faire part, estant bonne comme vous estes. Ce pauvre petit Saint-Mes-
(I) On sait que Madame de Maure avait refusé de voir Madame d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu.
Digitiz
464 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
grin (1) ! IL estoit le plus joly du monde, et plusieurs raisons nous le font beaucoup regretter (2). C'est grand dommage encore de ce pauvre petit Chàtillon. Voilà une terrible perte pour sa mère (3). Les deux pauvres enfans ont eu un pareil sort en la mort comme en la naissance, estant nez tous deux après la mort de leur père et ayant si peu vescu (4). L'on a de la peine à vous quitter mesme par lettres ; il faut pourtant finir, après vous avoir assurée que personne ne peut estre davantage que moy votre très-humble et très-obéissante servante.
M. le comte de Maure, à qui je n'ay pas manqué de faire part de votre lettre, en a eu les mesmes sentimens que moy. Il ne vous souhaite pas moins de repos et de satisfaction que je fays et est votre très-obéissant serviteur.