DUBOIS DE LESTOURM1ÈRES
rassembla son armée. Dans cette émotion, ce n'étaient pas ^ seulement les troupes aux gages des princes qu'on avait k l redouter. Chacun s'armait dans la contrée, qui pour te Roi, qui pour les princes. On formait alors des entreprises pour E s'emparer de quelques postes, ou même pour faire quelque 1 butin. Dubois et les gens de Couture eurent à se mettre en garde ainsi contre plusieurs gentilshommes du voisinage. Ils * en furent quittes pour la peur, à cette fois. Mais on n'était 8 pas encore remis de ces alarmes , quand l'armée du Roi quitta Angers et s'en vint passer par le paya d'entre les rivières de > la Loire et du Loir. Il fallut encore envoyer sa femme et ses : enfants en lieux fermés, transporter ses meubles dans les églises et prendre garde d'être sorpriâ. Je crois que l'appré- ( hension de l'armée du Roi était plus forte que celle de l'armée des princes. Elle était fondée, du reste, car on sait les dégâts commis dans le Blaisois et l'Orléanais par l'armée du maréchal d'Hocquincourt, qui commandait pour le Roi. Quelques hommes, parmi lesquels était Dubois, que son activité portait toujours en avant, et dont l'importance d'ailleurs pouvait prévenir de grands malheurs, montaient à chevalet couraient aux nouvelles. On apprit enfin qu'un gros de cavalerie arrivait du côté de la Chartre (t). Dubois y courut et trouva pour commandant de l'avant-garde un colonel de Cravalles, nommé Rabbe, auquel autrefois, à Saint-Germain, il avait rendu quelques services auprès de M. le Prince et de M. Letellier. Il le pria de rappeler ses hommes, qui se débandaient, dérobaient et pillaient tout le pays. Il obtint du colonel quelques cavaliers pour protéger des charrettes portant les meubles de plusieurs gens du voisinage qui avaient été trop paresseux à déloger, pour garder sa
(I) Sarthe.
maison du Poirier, et pour défendre le bourg de Couture. 11 tira parole encore qu'on ménagerait quelques gentilshommes de la contrée, ses amis. Il passa tout le jour à courir par tout le voisinage, cherchant à arrêter, autant que possible, les pillages des valets et des picoureux. Le lendemain, il put encore faire épargner la ville de Monloire, qu'un autre commandant allemand, qui avait déjà pillé la Chartre voulait houspiller un peu, parce que, disait-il, les bourgeois sont insolents derrière leurs remparts, et qu'il avait peur qu'Us ne tombassent sur les bagages de ses cavaliers. Dubois se porta fort du respect des habitants de Montoire, ainsi que de la sûreté des bagages, et il obtint de la sorte que les troupes passeraient en bataille devant les remparts de Saint-Austrille, sans entrer dans la ville.
Heureusement Dubois ne trouvait pas toujours occasion de rendre de pareils services, mais il se prêtait avec autant d activité à toules les exigences de la vie.
Eu temps de disette il organisait, ou plutôt, comme on disait au dix-septième siècle, il ordonnait les secours à distribuer aux pauvres. L'année 1 662 fut particulièrement funeste, dit-il, eu toutes sortes de misères, de famines et de maladies.
« Les pauvres estoient abondans en nombre et en nécessité, nous fûmes forcés de choisir des jours; j'avois le dimanche, le mercredy et le vendredy ; mes servantes faisoieni, la veille, deux grands chaudrons pleins de soupe, que Ton faisoit réchauffer le malin ; c'estoit force choux, du sel et du beurre ou autre graisse. On y mclloit de la farine qtiy espaissisoit la soupe: en Postant de dessus le feu, on y melloit comme ung demi pain de brasse en soupe ou emmieyc et le poy vre : pour leur donner, ils s'assembloient tous à l'issue de la messe, entre huit et neuf heures, devant ma grande porte ; à mesure qu'ils an i voient, on leur meltoil de la soupe dans leurs escuelles, ils en avoient chacun une; sy quelqu'un en manquoit, mes servantes en avoient qu'on leur presloit ; ils se rangeoieut tous dans ma cour, et mangeoient leur soupe chaude, et louoient Dieu; le nombre estoit
DUBOIS DE LESTOURMIERES.
toujours en augmentant. Au commencement, quarante : après, cinquante : le mois de mars fut en augmentant : avril encore davantage ; cela allait à cent cinquante, puis à deux cens ; beaucoup mouraient de faim ; le blé valoit jusques à quatre livres et tant de sols : l'orge plus d'ung escu ; point de fruicts : les pauvres pessoientle blé en vert et l'herbe comme les bestes.
« En cecaresme présent, les pauvres perdirent une de leurs mères nomée Madame de la Boullière . Son nom estoit Anne Dubois, qui suivit en piété et charité ma grand'mère Suzanne Dubois et Marie Dubois que l'on appelait Madame Foussard, Françoise Cusnicr ma grand'mère de père et Louise et Janne Taffonereau ma tante et ma mère. C'estoientdeces femmes fortes et illustres, dont parle la Sainte Escriture, quy donnoient incessamment aux pauvres et estoient jour et nuict en prières; il a été remarqué à Cousture que les femmes l'ont toujours emporté sur les hommes en vertu, en piété et en charité.
« Je continuai mes charitez généralles, mes trois jours la se me y ne à mômes heures jusques au dimenche, neufvième juillet, que je leur fis ma dernière soupe et ung adieu qui leur fut bien doux. Après qu'ils eurent mangé ce que je leur donnai, je leur partageai ung boisseau de sel que m'a voit donné pour eux M. le curé de Montoire : ce leur fut une douce surprise : aussi s'en allèrent-ils louant Dieu. Après, il fust question d'avoir soing des vieilles gens et des malades; la bonne femme la Chalette me demeura céans ; son âge, sa faiblesse et sa maladie, firent que je luy donnai le couvert. M. Moreau, curé de Montoire (1) me fit l'honneur de me venir voir le dix de juillet : il prit la payne de l'aller voir dans ma boullangerie, où elle estoit couchée; il l'exhorta à bien mourir et fut ung quart d'heure au chevet de son lit, moy présent; ce grand apostre, quy ymitoit la vie de S. Pol, avoit esté, il y avoit quatre ou cinq mois, à Paris, présenter requeste au Roy, sur la misère déplorable des pauvres, et aussi fut voir cette admirable société de ces dames vertueuses de Paris, quy avoient faict une congrégation ensemble : c'estoient Mesdames les princesses de Condé, de Conly, la duchesse d'Esguillon, la présidente de Herse, Mesdemoiselles de VioI,deLamoygnon,et quantité d'autres quy donnèrent abondamment de leurs biens, et quy en quêtèrent dans Paris quantité, au point que leurs charités s'estendirent par tout le royaume' : elles envoyoient des missionnaires partout. Icy le révérend Père Thibault nous laissa plus de cent escus, tant pour
(I) Curé de Saini-Laurent de Montoire. Les Journaux font souvent son éloge.
nous que pour les paroisses voisynes. Il alloit de la part de ces dames charitables portant partout ses secours. Ces charitables dames ne se contentèrent pas d'envoyer ces ûdèles messagers. La plupart voulurent voir ce spectacle de misères et prirent chacune leurs cantons. Mine la présidente de Herse vint à Vandosme et logea au chasteau : là elle donna audience à tous les curés du voisinage quy luy portaient des mémoires fidèles des pauvres de leurs paroisses. Elle leur distt ibuoit de l'argent à tous. Pour dans la ville, elle y apporta tant d'ordre et de police que c'estoit une merveille. Elle y establit prétrès, médecins, apoliquères et chirurgiens, sur le rapport desquels elle distribuoit de l'argent toutes les semeynes. Elle n'en maoquoit point, elle avoil des ordres pour en prendre à la recette des tailles et du sel tant qu'elle en avoit besoing: au point que M. le procureur Lefèvre, procureur général de S. À. de Vandosmes, me dit que pour la ville seule de Vandosmes ils a voient touches huict mille livres: et M. le Curey de Montoire me dit qu'il avait touché six mille livres, dont je n'eus qu'ung boisseau de sel par un malheur particulier. »
En temps ordinaire, les pauvres restaient une des sollicitudes habituelles de Dubois; une de ses servantes était chargée d'en avoir le soin et elle s'acquittait de sa mission avec zèle : les aumônes étaient larges et inspirées par l'esprit chrétien. Mais Dubois ne se contentait pas de secourir les malheureux, il se faisait un devoir de les visiter. Au sortir de la messe, il avait coutume d'aller voir les pauvres malades du bourg. Sa charité ne refusait même pas les étrangers.
« Ung pauvre passant de Saint-Germain en Laye, » ditril, « avait été recueilli dans une maison voisine. Je l'allay voir quasi tous les jours, et sa femme venoit céans quérir tous ses besoins. J avois eu soing de lui faire recevoir les sacrements. Le mercredi premier février sa femme me dit que soo mary me prioit de l'aller voir. Le pauvre vieillard estoit couché sur la paille, il me tesmoigna de la joie de me voir, m'ouvrit ses bras et me remercia de mes petites charités disant qu'il mourroil le lendemain et qu'il prieroit Dieu pour moi. Il me