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RICHESSE SACCHARINE DE LA BETTERAVE

Par M. Louis LÉYÈQLE de VILMORIN

Société Impériale et Centrale d’Agriculture, séance du 19 juin 18o0.

J’ai déjà eu, il y a quelque temps, l’occasion d’entretenir incidemment la Sociélc de la possibilité^ que j’ai conçue, d’augmenter la richesse saccharine de la Betterave. Je voudrais aujourd’hui faire appel à ceux de mes confrères auxquels les questions de chimie et de physiologie sont plus particulièrement familières, pour m’aider dans la suite de ces recherches.

On sait que, dans les nombreuses variétés qu’ont fournies et que fournissent encore les plantes potagères, la plupart des variations qui se sont présentées ont pu être fixées par la persévérance et le soin qu’on a mis à choisir pour reproducteurs les individus possédant ou plus haut degré possible le caractère constituant cette variation. Ainsi, chaque fois que dans un semis de radis, de carotte ou de telle autre plante, un individu s’est montré très différent des autres par sa forme beaucoup plus courte, par exemple, si bon recueille séparément ses graines et qu’après les avoir semées, on choisisse constam-

(1) Bullelin des séances de la Société Impériale et Centrale d’Agriculture, 2' série, t VI, p. 169.

ment, parmi les individus qui eu sortent, celui qui présente la racine lapins courte pour porter graine et servir de souche à la nouvelle race, on arrivera, après un certain nombre de générations, à donner à cette soiisi-ace une fixité aussi grande que celle de la variété d’où elle est sortie. On ])eut donc dire que, à peu d’exceptions |)rès (dans les plantes anciennement cultivées et, par conséquent; déviées de leur type), chaque variation appréciable à nos sens peut être amenée à l’état de race constante, se reproduisant par graine, au moyen d’une série plus ou moins longue de semis méthodiquement suivis.

Je me suis donc demandé si le même ordre d’idées n’était pas applicable aux variations que nos sens ne nous révèlent pas directement, et si, par exemple, en prenant pour reproducteurs, dans un lot considérable de Betteraves, la racine la plus sucrée de toutes, en choisissant de même pour porte-graine dans sa descendance les individus les plus riches en sucre, je ne pourrais pas arrivera élever d’une quantités très notable la richesse saccharine de la Betterave à sucre.

Je me crois d’autant plus fondé à avoir cette opinion (jue, dans quelques essais que je fis, il y a trois ans, avec M. Glerget, sur des Betteraves de la même origine, et qui avaient crû dans le même terrain, il a trouvé des diflérences excessivement prononcées (presque de simple à double) entre les divers individus. Il s’agirait donc de trouver un moyen facile, et surtout rapnde, de juger entre un grand nombre de racines données quelle est celle que l’on doit choisir comme présentant le titre le plus élevé. Il faut, en outre, que cette appréciation puisse être faite sur une portion assez petite de la chair de cette racine, pour que la blessure qui résultera de l’ablation du morceau ne soit pas assez grave pour empêcher la plante de pousser et de donner des graines.

Au moyen d’un emporte-pièce cylindrique de 12 0 15 millimètres de diamètre, enfoncé obliquement et de part en part au travers de .la racine, on peut arriver d’une manière assez simple à enlever, sans trop d’inconvénients, un morceau de chair de 10 à 12 grammes, représentant assez exactement sa composition générale.

L’analyse chimique, qui serait parfaitement exacte et, certes, le meilleur moyen d’apprécier sans erreur le point qui nous importe, présenterait, par sa lenteur, un grave inconvénient ; car c’est surtout dans le grand nombre d'essais qu’on peut faire que résident les chances que l’on a de trouver un individu présentant un maximum exceptionnel. Il faudrait donc recourir à des procédés qui, quoique moins exacts, donneraient une approximation suffisante pour guider dans le choix à faire, et qui surtout permettrait d’opérer très vite et, par conséquent, sur un très grand nombre. Il est bien entendu que l’anafyse chimique nous servirait, elle, à contrôler l’exactitude de ces procédés.

Je me suis demandé si la proportion relative de la matière sèche, ou si la densité de la pulpe fraîche non râpée, ou enfin, si la comparaison entre la densité et la perte par dessèchement, pouvaient fournir des données bien exactes sur le rendement probable en sucre. Ces questions présentent quelques difficultés, et c’est pour leur solution surtout que l’aide des chimistes de la Société peut m’être précieuse.

J’ai aussi cherché à me rendre compte si la présence du tissu cellulaire allongé, que M. Payen nomme tissu saccharifère , pouvait former un caractère appréciable à l’œil, ce tissu ayant un aspect nacré parfaitement reconnaisable ; car, si la quantité de sucre était proportionnelle à l’abondance de ce tissu, les yeux pourraient acquérir assez vite l’habitude de juger à la simple inspection.

]\I. Robinet avait proposé, comme marche à suivre dans cette expérience, d’établir des groupes d’un certain nombre de racines, fondés sur des caractères communs, tels que la nuance des pétioles, de l’épiderme, etc.; puis, après avoir analysé une moitié de ces groupes, on se serait servi }jour reproducteurs, des racines appartenant aux groupes ayant donné la moyenne la |.lus élevée. Je crois que ce procédé aurait l’inconvénient de diminuer beaucoup les chances d’arriver au but proposé, car il me })araît dilïicile d’admettre que les caractères extérieurs ({ui ont servi à former le groupe puissent être considérés comme se liant nécessairement avec la plus grande abondance du sucre ; en tous cas, des moyennes auraient l’inconvénient de rendre moins saillante la qualité que nous cherchons. Tout ce (jue j’ai pu observer jus({u’à présent sur la question de la transmission, par hérédité, des caractères dans les végétaux, méfait penser, au contraire, qu’il est nécessaire d’individualiser le plus possible les observations. Ainsi j’ai pris l’habitude, quand j’avais à façonner une race tant soit peu rebelle, de récolter et de semer à part la graine de chacun des individus (pue je marquais comme choix, au lieu de faire, comme ordinairement, un choix compose d’autant d’individus qu’il m’en fallait pour récolter la quantité de graine dont j’avais besoin ; et j’ai toujours remarqué (|ue, parmi ces individus, il y en avait quelques-uns qui donnaient un meilleur rendement que les autres, et({ueje linissais p^ar adojrter comme type unique d’amélioration.

J’ai dit, en commençant, ({ue les sous-races obtenues )iar le choix attentif des individus reproducteurs acquéraient une hxité égale à celle de la variété dont elles étaient sorties ; mais il est bien important de se rendre compte (|uo cette fixité est loin d’être absolue, et ne ressemble en l'ien à celle que présente une espèce natu-

relie qui n’a point encore été déviée par les soins de l’homme : aussi, pour toutes les races potagères, même les plus anciennes, la connaissance absolue du type de la variété est-elle tellement nécessaire, quand il s’agit de faire le choix des individus reproducteurs, que, selon que ce choix est fait un peu dans un sens ou un peu dans un autre, d’après l’appréciation que des personnes différentes peuvent faire des caractères de ce type (1), la race se trouve, en peu d’années, modifiée dans le sens où le choix a été fait ; et si les personnes qui font le choix prennent pour base, non pas les qualités inhérentes à la race, mais celles qu’elles jugent y être plus particulièrement désirables, elle arrivera à parcourir, par degrés insensibles, une échelle de variations qui serait encore plus appréciable qu’elle ne l’est, si l’on avait plus souvent les moyens d’établir une comparaison entre les dilTérentes phases qu’elle a parcourues. C’est ainsi que le Chou de Milan des T ertus, une des races les plus importantes et les plus précieuses qui se cultivent pour le marché de Paris, se présentait, il y a une trentaine d’années, comme une variété tardive, susceptible d’un grand développement, d'une culture facile, et douée d’une saveur qui la faisait particulièrement rechercher. Les maraîchers, qui avaient tous intérêt à la faire paraître sur le marché le plus tôt possible, ont été naturellement amenés à choisir de préférence, comme reproducteurs, les individus qui, tout en conservant les autres qualités qui constituent le mérite de cette variété, se faisaient remarquer par une précocité un peu plus grande. Il en est résulté qu’à force de

(1) Nous avons été amené, par ces considérations et par la difficulté de mettre d’accord le type idéal que plusieurs personnes peuvent se former d’une même race, à faire faire, ne varietur , des dessins très soignés de quelques séries particulièrement difficiles parmi les légumes. Ces dessins, qui composent le commencement d’une collection que nous avons l'intention d’étendre à la plupart des types cultivés, formeront, plus tard, un élément intéressant de l’étude qui nous occupe.

choisir dans ce sens, la race qui nous occupe a gagné, depuis l’époque où mon père a commencé à l’étudier, environ un mois et demi d’avance sur l’époque ordinaire de son apparition il y a trente ans (l’époque du semis et de la plantation étant restée la même) et cela sans rien perdre ni de son volume ni de ses autres qualités. Cette observation n’est pas particulière à cette race seulement, mais à toutes celles qui, comme elle, sont l’objet des soins incessants des cultivateurs; et cette observation montre combien , en dehors des différences causées par les circonstances extérieures, peuvent être grandes celles qui résultent de la direction dans laquelle sont choisis les types reproducteurs.

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