acte de charité et qu'il ne le fait pas
Faudrait-il aller plus loin et ranger dans cette catégorie de
péchés véniels légers de tout point, les faiblesses et les négligences
très faibles, rappelant le degré infime des accidents, quæ non habent propriam entitatem, ita ut totum corum esse sit in tali vel lali dispositione entitatis alius accidentis ? Nous ne voyons rien qui répugne à cela, puisque d’après saint Thomas, l’acte d'amour de la fin dernière implique qu’on ordonne à Dieu connu surnaturellement par les vertus théologales, d’une façon actuelle, ce que l’on accomplit ou tout ce qu’il y a actuellement d'amour dans l’âme, et le péché véniel n’est qu’une lacune, une défaillance, un écart par rapport à l'intégrité d’une œuvre morale.
Or qui ne Comprend que Dieu offre ses grâces selon la proportion qu’il détermine lui-même, aux uns en plus grand nombre, aux autres d’une manière plus restreinte, afin de préparer des demeures qui différent les unes des autres dans le ciel, avec la volonté que ces grâces, ces motions Surnaturelles, ne soient pas anéanties par la négligence et la faiblesse de l’homme, et que, partant, dans le refus d'y Correspondre, il y a un désordre qui doit revêtir la dénomination de faute vénielle.
Pour quelques-uns ceci ne semblera pas l’enseignement com-
munément reçu. La question est de savoir si c'est conforme à
et pratique de nos jours : la mise de côté de Dieu, pour tout ramener à l’ordre es choses en elles-mêmes (Pègues, v. VI, pp. 87, 88). Car c'est une erreur profonde, même du seul point de la morale de l'ordre naturel, de supposer que l'ordre de ] i trouvent réglés, en conformité avec la raison naturelle, les rapports des diverses ne qui sont dans l’homme ou des divers hommes entre eux (Pègues, v. VI, p. 526).
PIS 5 ee
la doctrine de saint Thomas. Si oui, il en sera pour cette question comme pour celle de la communion et comme pour plusieurs autres ; la vraie doctrine n’est pas toujours l'enseignement, même d'un grand nombre, pendant un ou deux siècles.
D’autres trouveront cette doctrine pratiquement très dure, mais on peut se consoler facilement quand on songe à l'extrême facilité avec laquelle on obtient la rémission de ces fautes comme il sera dit plus loin. Enfin quelques-uns ne pourront voir, d’après cet enseignement, comment on distingue le précepte du conseil. Qu'ils remarquent d’abord que ce qui est de l’essence du péché véniel, ce n'est pas d'être la violation d'un précepte positif, mais bien d’être en dehors de la loi éternelle et non contre elle, c’est d’être une participation imparfaite de la raison de péché, un retard dans l’acheminement vers la fin dernière, c’est d’être opposé non à la substance de la charité, mais à la ferveur de la charité. Tout ceci est d’après saint Thomas. Or il y a des péchés qui sont la violation d’un précepte et qui sont graves, d’autres sont aussi la violation d’un précepte, mais sont véniels, enfin d’autres sont moins la violation immédiate d’un précepte, que des actes auxquels il manque l'intégrité que demande leur nature ct leur relation avec la fin dernière de l’homme qui, nous l'avons dit, doit dominer et influer sur toutes les opérations de l’homme. Nous ne disons rien de l'obligation de la règle pour les religieux et religieuses. Saint Thomas (2a, 2æ, q. 186, a, 9) enseigne que la règle oblige sous peine de péché véniel là où la profession ne détermine pas exemption à ce point de vue, Et même dans ce dernier cas, si la règle, comme telle, n’oblige pas, il y a souvent péché véniel, par négligence, par sensualité, etc.
Nous venons de considérer l’accomplissement des choses qui sont de conseil, selon que leur omission constitre un désordre par rapport à l'ordination des actes à la fin dernière de l’homme, sous l’h: 1x de la vertu de charité. II y a un autre point de vue qu'il ne faut pas négliger : il fera même disparaître les doutes et incertitudes chez ceux qui hésitent à admettre qu’il peut y avoir faute vénielle dans l’omission des choses bonnes qui ne sont que de conseil, Nous suivons ici Billuart, v. 4, p. 170.
L'acte humain concret, considéré dans l'individu, ne peut pas être indifférent ; il est bon ou mauvais, vertueux ou pecca-
|” —————— = sd = É . LD
mineux (la 2æ, q. 18, a. 9). En vertu de ce principe, admis par tous, que faut-il penser de l'acte de celui qui amet une chose qui n'est nullement de précepte, mais de conseil seulement ?
Pour répondre à cette question, rappelons que dans tous ses actes délibérés, l’homme est tenu d'agir toujours selon la dictée de la raison. Or ce principe est applicable non seulement quand l’homme détermine de poser un acte, mais encore quand il détermine de ne pas le poser, Si l'acte manque de conformité à cette dictée de la raison, il sera alors privé d’une perfection qui lui est due et ce sera une circonstance qui le rendra peccamineux. Pour cette raison saint Thomas enseigne qu'il y a faute vénielle dans l'omission d'un acte qui n'est pas de précepte, si cette omission vient d’un défaut de ferveur. (2a, 2æ, q. 54).
Faisons une application. Que penser de celui qui, dans un village par exemple, peut fort bien aller à la messe le matin, sur semaine, et n’y va pas ?
Son omission est bonne ou mauvaise ; elle ne peut pas échapper à la moralité. En vertu du principe posé plus haut, si cette omission a lieu sans raison aucune, v. g., par paresse, ou simplement et uniquement parce qu'il n’y a pas d'obligation, il y aura péché véniel, parce que cette omission ne sera pas selon les dictees de la raison. Mais si l’omission a lieu pour une raison, v. g. repos utile, occupation honnête, il n‘y aura pas de faute. (Billuart, v. 4, p. 170).
On peut faire le même raisonnement pour toutes les omissions qui ont pour objet un bien meilleur, et pour les manquements à la règle chez les religieux. Si l’acte est conforme à la raison, il n’y a pas de faute, dans le cas contraire, il y a péché véniel, non pas parce que l’objet de l’acte est de précepte, car dans le cas il s’agit de ce qui est de conseil seulement, mais parce que l’acte considéré dans le sujet n’a pas toute la perfection qui lui est due, ce qui est une circonstance morale peccamineuse. Or la raison dit de ne pas refuser un bien supérieur, une perfection, sans motif suffisant, et quand il s'agit de la motion divine perçue, la raison dit que l'inférieur doit être soumis au supérieur, l’homme à Dieu.
D'après le même principe, se caresser la barbe, tuer des mouches, marcher, se réchauffer, etc., deviennent des actes
ER
bons du moment qu'ils sont faits avec un motif honnête, La plupart du temps ces actes ne sont pas délibérés, ou s'ils le sont, ils peuvent facilement revêtir la bonté d’une fin bonne, s'ils se rapportent virtuellement à cette fin. Pour cette raison ces actes seraient matière douteuse à l'absolution ; aussi personne ne s'accuse d'avoir tué des mouches, marché, de s'être chauffé au retour d'un voyage au froid. Mais si ces actes étaient certainement délibérés et faits sans être rapportés à une fin honnête (v. g marcher, se laver, par pure satisfaction sensuelle), il y aurait alors matière à absolution. |
C'est encore ici que doivent être placées ces fautes légères que l’on nomme les paroles inutiles.
Le Seigneur a déclaré (Mat., XII, 36) que les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole inutile qu'ils auront dite. Or par cette expression verbum otiosum, il faut entendre toute parole vaine, frivole, amusante, qui n’est d'aucune utilité pour celui qui la prononce ou pour celui qui l'entend, bien qu'en soi elle ne soit ni nuisible ni même repréhensible, En d’autres termes, c'est toute parole qui n’est pas prononcée pour une cause raisonnable, qui ne se rapporte pas à une fin honnête, selon que le veut la raison droite, qui n’a pas sa raison dans la gloire de Dieu et le bien du prochain. Ces paroles constituent des fautes vénielles. (1
D'après ces principes, nous croyons qu'il faudrait aussi éviter de dire que prendre un verre de boisson alcoolique, ne constitue pas un péché en soi, et que le contraire devrait être enseigné : en soi, prendre un verre de boisson, constitue un désordre, une faute vénielle. En voici les preuves :
a) La nature de l'alcool, c'est d'être un poison, et partant d’être nuisible à la santé de l'individu. Or saint Thomas dit (2a, 2æ, q. 141, a. 6) : « l'homme tempérant ne fait aucun usage (nullo modo utitur) des choses délectables et nuisibles à la santé, car ce serait pécher contre la tempérance.
(1) Ergo cum dicis : Ego fameo, ego frigeo, datur mihi cibus, paretur ignis ; ut hic actus et sermo non sit otiosus, sed honestus, debes illum explicite vel implicite referre ad aliquem finem honestum, scilicet ad hoc ut melius studere, orare, aliaque officia tua obire et Deo servire valeas... Rursum sicut otiosum verbum, sic et otiosa cogitatio, volitio, actio quælibet est peccatum saltem veniale. (Cornelius a Lapide, In Mat. c. XII). (2a 2æ, q. 167, a. 2)
b) C'est un principe admis en morale, que dans l'individu, il n'y a pas d'acte indifférent ; tout acte est bon ou mauvais, selon que d'après la fin de l'agent, il est conforme ou non, à la raison droite. Or prendre un verre de boisson sans raison est un acte contraire à la raison droite, car la raison droite (ou le droit naturel) défend à l’homme de poser des actes qui lui feront perdre l'intégrité de son corps, ou qui de leur nature, tendent à lui faire perdre la santé,
c) C’est encore un acte contraire à la raison droite que de jouir d'une chose pour la seule satisfaction d'une passion. Or tel est le cas d’un verre de boisson car de sa nature et régulièrement l'alcool ne peut être ordonné au bien de l'individu.
N.B.—Je ne parle pas des circonstances intrinsèques (maladie) ou extrinsèques (churité) qui, parfois, peuvent honester l'acte de prendre un peu de boisson.
D'après ce qui vient d'être dit, il semble que l'on n'aura pas de difficultés à admettre cette conclusion du P. Tesnière : « Une minute de temps inoccupé, perdu, ou employé cuntrairement au devoir, à l'ordre d' Dieu, voilà un péché véniel. — Tous nos devoirs de religior d'amour et d'obéissance envers Dieu ; tous les devoirs de c! .rité, de justice, de respect et de soumission, d'édification, d':.ssistance spirituelle et corpore''+, de support et de pardon, de correction et de relèvement & :s le prochain ; tous les devoirs personnels d'instruction, de form. sion, de réforme, de répression envers nous-mêmes : les devoirs d'état, les obligations particulières, la correspondance aux grâces de choix et aux appels privilégiés de Dieu, le bon usage de la grâce ordinaire et la mise en œuvre des illuminations, des inspirations, de tous les bons mouvements de la grâce actuelle : autant d'occasions pour notre précipitation de chopper, pour notre faiblesse de défaillir, pour notre lâcheté de refuser l'effort, pour notre inconstance d'abandonner la poursuite du bien parfait : cela veut dire : autant d'occasions de faillir véniellement ! De là cette parole de nos saints Livres : Le juste tombera sept fois (Prov., 24, 16).» Nature et effets de La com., t. 2, p. 514.
as 18 LES PÉCHÉS VÉNIELS RELATIVEMENT GRAVES
Malheureusement, à côté de ces toutes petites défaillances fugitives de la volonté, il en est un très grand nombre d'autres classées également avec raison, dans la catégorie des vénielles, qui demandent cependant à cause de leur gravité relative une appréciation autrement sévère.
Ne l'oublions pas, en effet, le péché véniel peut avoir une forte dose de gravité. C'est même le cas ordinaire dans une société chrétienne à mœurs passablement larges comme la nôtre, où le laxisme des consciences ne procède pas tant des révoltes subjectives de la volonté que des appréciations larges qui ont cours dans les livres et dans le milieu ambiant sur l'observation des préceptes, et des conclusions casuistiques qui sont présentées à la conscience comme obligatoires seulement sous peine de péché véniel,
La médisance, le mensonge, l'indélicatesse en matière de justice, pour ne citer que ces quelques exemples, sont assez rarement des fautes mortelles, On n'en tient pas ou presque pas compte cependant, parce que la conscience s'est habituée à ne plus regarder les fautes vénielles en général comme sujet d'horreur et de sérieux amendement.
Combien d'âmes rencontre-t-on aujourd'hui qui ne voudraient pas assurément commettre un péché mortel moins perdent tout scrupule en face du péché qu'elles estiment n'être que véniel. C'est là une disposition très mauvaise de volonté, une morale boîteuse.
Pie X a traité cette question du péché véniel grave : « Personne n'est en droit de s'étonner de l'unanimité des saints Pères et Docteurs à enseigner sur ce point une doctrine qui, à certains esprits, pourrait sembler Presque excessive : toutefois, si on les Studie sagement, on ne reconnaîtra dans leur enseignement rien que de très vrai et de très juste. Cette doctrine la voici sommairement. Entre le prêtre et un honnête homme quelconque, il doit y avoir autant de différence qu'entre le ciel et la terre ; et,
pour cette raison, le prêtre doit prendre garde que sa vertu soit exempte de tout reproche, non seulement en matière grave mais encore en matière légère, Le Concile de Trente fait sien le
jugement de ces hommes si vénérables lorsqu'il avertit les clercs de fuir même les fautes légères, parce que, commises par eux, elles seraient très graves ; très graves en effet, non pas en ellesmêmes, mais eu égard à celui qui les commettrait et à qui, à bien meilleur droit qu'aux édifices de nos temples, s'applique cette parole : La sainteté convient à la ms ison (Ps. 92). (Exhortation au clergé catholique, 4 août 1908). (2a 2æ, q. 99, a. 3, ad Sum).