‹ Notion du péché véniel [microforme]Chapitre 7 sur 14 · LES DANGERS DU PÉCHÉ VÉNIEL · texte numérisé non relu

LES DANGERS DU PÉCHÉ VÉNIEL

Nous voulons rappeler les dangers de l'habitude du péché véniel, et voici la proposition qui résume toute la théorie : « L'habitude du péché véniel, dans les matières qui sont per se graves, est un germe fatal de péchés mortels.» Je dis un germe, et je dis fatal ; voici la justification de ces deux mots.

D'après les lois de la psychologie naturelle, la répétition du même péché a pour effet de créer dans la volonté une prédisposition, un poids sollicitant qui tord le libre arbitre et le laisse incliné vers l’objet de la faute : de plus, cette torsion de la volonté diminue d'autant l'indétermination ou l'indépendance du jugement pratique : sorte que, sous l'habitude, 1° qui a péché péchera, et 2° qu « péché légèrement péchera de plus en plus gravement jusqu'à la Catast.ophe de la ruine mortelle finale.

On dit que les habitudes mauvaises sont le pire ennemi du libre arbitre. C'est très vrai. Pour être complet, il faudrait ajouter qu'elles sont le pire ennemi de l'intelligence. Sous la poussée quasi mécanique de l'excitation habituelle, le jugement se fige, lui aussi, dans un certain ordre de considérations, dans celui précisément qu’appelle le groupement psychologique spécial des idées connexes avec les exigences de l'habitude. Peu à peu, l'esprit perd son indépendance, influencé qu'il est par les seules pensées que lui présente fortement l'imagination. Le pécheur avait aperçu au début la malice grave à éviter ; cette idée peu à peu s'est estompée, amoindrie ; assueta rvilescunt. Jouer tout près du feu ne lui semble plus un danger aussi redoutable. Après tout, le bon Dieu est si bon et la pauvre humanité a tant de besoins à satisfaire pour ne pas vivre tout le temps malheureuse ici-bas. Il s'approche donc tout doucement avec une crainte

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toujours décroissante, de l'objet défendu. Complaisances vénielles, se dit-il, et c’est vrai encore jusque-là. Il ne reste, hélas, plus qu’un pas à franchir, un tout petit pas sur un terrain glissant bien préparé, sans obstacle qui puisse arrêter le mouvement acquis.

C'est fait. Ce malheureux en face du crime consommé s'étonne d’en être arrivé là. Cette ignominie, dont il se serait détourné avec horreur si elle s'était offerte à lui subitement, c'est à peine s'il en a senti l'approche, tant son regard fasciné par l'obsession de la même couleur séduisante a perdu de son acuité normale pour la perception des autres. Il sait fort bien qu'il aurait dû et pu s'arrêter. Mais où et quand ? C’est la juste punition de la léthargie volontaire où il s'est plongé, que cette sorte d’impossibilité pour lui de s’arrêter sur le chemin du mal une fois qu'il s’y est délibérément engagé.

La cause de cette ruine, l'unique cause ? C’est l'habitude du péché véniel. Voilà le grand coupable. Les péchés mortels que j'appellerais volontiers péchés de surprise, sont rares. Très fréquents, au contraire, les péchés mortels commis en fatale conclusion pratique de la vitesse acquise du péché véniel passé à l’état d'habitude. J'ai entendu un prédicateur de retraite affirmer que le péché véniel habituel était, en définitive, chose plus grave que le péché mortel. Sous un certain rapport, la formule est absolument juste, psychologiquement très fondée. L'édifice peut résister à la violence d’une rafale qui passe, s’il tombe, par hasard, on en peut relever les ruines. L'infiltration souterraine qui mine ses fondations l'abat infailliblement et en rend la restauration à peu près impossible,

C'est l’histoire de toutes les chutes retentissantes qui, au cours des siècles, ont le plus affligé l’Église.

Les hommes de vertu ne sont point tombés tout d'un coup au fond de l'ahime, oh ! non. Ces sortes de catastrophes ont leurs antécédents ; elles ne sont qu'une résultante de prémisses qui peuvent s’allonger plus ou moins, mais reviennent toutes, en fin de compte, à la légèreté coupable avec laquelle on s’est tout d'abord familiarisé avec le désordre initial du péché véniel passé à l’état d’habitude. Qui dira les ravages que ferait dans nos rangs, par exemple, la négligence de l'oraison, le contact familier

avec le fruit défendu, la perte graduelle du sens sérieux de notre

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ministère et de nos actions sacerdotales, l'adaptation, enfin, trop facile aux légèretés laïques du milieu ambiant ? Fntelligentibus Pauce, et ce peu de mots tient dans la formule où je résumais plus haut toute la théorie morale de l'habitude du péché véniel,

Que l'on se rappelle que la tiédeur n'est pas un acte, mais un état résultant d'une multitude d'actes imparfaits et de péchés véniels, et que dans cet état, si la charité vit encore, elle est sans flamme, comme un feu qui s'éteint : que l’on considère que dans le péché véniel i] Y a une soustraction partielle de la volonté au mouvement de la volonté divine, et Partant, un commencement de révolte, tôt apaisée, je le veux, Portant sur la forme et non sur le fond des commandements divins, et l'on comprendra comment la volonté habituée à se soustraire dans de petites proportions à l’ordre divin, en arrive bientôt à se soustraire à un ordre qui intéresse formellement sa fin dernière, (Cf. Tesnière : Nat. et effets de la com., 30e conf., p. 520).

Je ne voudrais point me répéter. I] faut pourtant, avant de terminer, que je cite encore un exemple pratique qui fera mieux saisir ma pensée sur cette affaire très grave, à mon sens, du péché véniel, La calomnie est taxée, per se, de faute grave par la théologie morale, et à bon droit, étant donné la gravité des deux préceptes de charité et de justice qui s’y trouvent ordinairement violés. Eh bien! cherchez les fidèlés, les bons catholiques pratiquants, je n'ose Pas dire les prêtres, qui pensent à s’arrêter sur la pente du péché mortel en matière de calomnie. Jamais on a vu un pareil dévergondage de critique, de mensonges, de méchants Coups de langue : jamais on a vu, comme de nos jours, mise en Pièces, l'autorité des supérieurs, des maîtres à tous les degrés. La presse n’est souvent qu'une école de calomnie. Sous prétexte de liberté de discussion et d'idées politiques, il n'est guère de Conversations où le prochain ne perde quelques lambeaux de son honneur, de sa respectabilité. Tout cela passe sans grosse difficulté de Conscience, On a horreur du péché mortel, je le veux bien ; Mais on ne le voit à peu près nulle part, tant on a pris l'habitude de croire véniels, et comme tels sans importance, les Propos calomnieux qu'on laisse échapper comme monnaie courante de nos relations sociales actuelles. C'est la dissolution Pratique des mœurs, à petit feu, la mort par anémie

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progressive, une des plus redoutables manières de mourir. (L'Ami du Clergé, 1902, p. 1043), (1a, 2ae, q. 88, a 3).

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