DES ASSOLEMENTS OU ROTATIONS
Si vous voulez que votre terre vous donne tout le profit qu’elle est susceptible de donner, il faut l’engraisser partout et la maintenir en bon état. Pour arriver à ce double résultat, rien n’est plus nécessaire que d'adopter un système régulier qu’on appelle assolement ou rotation.
La rotation consiste à faire succéder les diverses plantes les unes aux autres sur la même pièce de terre, à des époques fixes, de manière à retirer du sol le plus grand produit aux moindres frais possibles. Cela veut dire aussi qu’or ne doit pas semer la même graine ou des graines du même genre plusieurs années de suite sur le même terrain, mais seulement à des intervalles réguliers. La longueur de ces intervalles constitue la période de rotation.
La nécessité de la rotation des plantes est basée sur le fait que lorsqu'on fait produire à une pièce de terre pendant longtemps la même espèce de grains, le sol tend à s’épuiser et à perdre les éléments qui nourrissent les plantes. Il est admis que chaque espèce de grains enlève à la terre les matières particulières dont elle se nourrit ; il est reconnu aussi que les différentes pièces de terre ne contiennent pas également les matières nutritives qui peuvent faire prospérer telle plante que vous y mettez, car lei unes enlèvent beaucoup de chaux et peu de potasse ; d’autres
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lui enlèvent beaucoup de potasse et peu de chaux. Il faut donc suppléer cette déperdition et rendre au sol ce que la plante lui a enlevé. On pourrait y arriver peut être avec des engrais commerciaux, mais ces engrais coutent cher et il faut bien connaitre leur valeur pour ne pas s’exposer à de fâcheux mécomptes.
Les rotations sont nombreuses et varient suivant les qualités du sol et la position de la terre; si elle est, par exemple, près ou loin des grands marchés.
Eu principe général : 1° Il faut faire précéder et suivre les cultures épuisantes par d’autres cultures propres à reposer le sol et à lui rendre su fécondité.
Les cultures les plus épuisantes, au point de vue de notre province, sont en général les céréales — le blé, l'orge, l’avoine et le seigle —et d'autres plantes telles que le lin et le chanvre, lorsqu'on les laisse mûrir. Les cultures considérées comme 1"eposantes ou fertilisantes sont celles qui doivent être fauchées avant l'époque de la fructification, telles que le trèfle, la luzerne, les graminées vivaces dont les racines et les fanes sont enfouies par les labours ; les arbres et arbrisseaux dont les feuilles couvrent annuellement le sol, les récoltes enterrées en vert, eufin celles qui exigent le concours d'engrais, comme les choux, les navets, les betteraves,
2° A une plante d'une certaine espèce, d’un certain genre, ou même d’une certaine famille, il faut faire succéder autant que possible une plante d’une autre espèce, d’un autre genre, d’une autre famille.
Le trèfle, par exemple, dans les terrains où sa végétation est vigoureuse, les fèves à cheval (gourganes), dans les sols argileux, sont une des meilleures préparations pour le blé ; ainsi, l'orge ou l’avoine vient plus sûrement que le blé après une récolte de patates; pourtant le blé y vient généralement bien.
3° Aux cultures qui facilitent la croissance des mauvaises herbes, il faut faire succéder d’autres cultures qui les détruisent ou les empâchent de se développer.
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Les bienfaits d’une judicieuse rotation sont les suivants que je trouve resumés dans un livre publié à Toronto, l'hiver dernier, par la compagnie J. E. Bryant.
1° Ménagement des éléments naturels de fertilité du sol.
Les différentes plantes prennent leur nourriture des diffé. rents ingrédients du sol ou au moins elles en requièrent une partie en quantité variable. Une judicieuse succession de réroltes met en usage tous les éléments nutritifs et partant empêche qu'il s’en perde ou qu’il en reste d’inutile comme par exemple, si l’eau en emportait une partie en s’en allant constamment à travers le sol.
2° Ménagement des fumiers qu'on applique en permet. tant aux plantes de profiter en temps utile de tous les éléments fertilisants que contiennent ces fumiers.
La plante qu’on sème n’a pas toujours besoin pour son parfait développement de tous les principes nutritifs que contient l’engrais ; il en reste quelques-uns qui sont plus naturels à certaines plantes qu’à d’autres ; ceux-là restent en repos et sont inutiles pour la récolte de cette année, par exemple, et plus ces engrais sont généraux, complets ou composés, plus il restera d'éléments dormants qui attendront une autre espèce de plante pour une autre année.
3° Tendance à enrichir la surface du sol.
Cela tient à la manière dont se nourrit chaque variété de plantes. Les unes, comme les pois, les fèves, les lentilles, tirent une grande partie de leur nourriture de l’air ; les autres, comme certains trèfles, prennent une partie de leur nourriture dans l'air et aussi à une grande profondeur dans le sous sol, Il s'en suit qu’en brassant et remuant constamment le sol, quand on sait 1 faire à propos, les racines des plantes, en se décomposant, enrichissent la surface du sol et y font pénétrer l'air plus profondément. Il en résulte encore que quand diff” :tes variétés de plantes judicieusemert choisies se succèdent sur la même
72 ‘ NOTIONS D'AGRIOULTURE
pièce de terre, l'enrichissement devient plus complet, — en ce que la nourriture des plantes est ramenée à la surface en des propositions plus égales que si on n’y avait mis qu’une seule famille ou espèce de plante,
4 Une rotation régulière contribue à distribuer plus régulièrement les travaux de la ferme dans les différentes saisons.
Quand on cultive plusieurs espèces de plantes, chacune généralement mûrit à une époque différente des autres ; il est plus facile &lors d’en prendre un meilleur soin et le travail dans ce cas coûte moins que si on n'avait affaire qu'à une ou deux
variétés qui môûriraient en même temps et qu'il faudrait se hâter de cueillir,
5° Une succession régulière de récoltes finit par détruire les mauvaises herbes.
La rotation ordinairement adoptée embrasse une jachère ou une culture sarclée quelconque, toutes deux conduisant au même but. Si on laissait pousser telle espèce de plantes tous les ans, les mauvaises herbes, qui, avec cette récolte, ont plus de liberté qu'avec une autre, finiraient par envahir le terrain et il deviendrait alors très difficile de les détruire entièrement, (1)
6° Les rotations améliorent la composition du sol.
Quand une friche ou un engrais vert quelconque est enterré — et c’est ce qui a lieu de temps à autre dans un système bien entendu — il s’en suit invariablement une amélioration du sol. Même quand il est désirable de faire pousser avec l’aide d'engrais artificiels ou chimiques la même récolte plusieurs années de suite sur le même terrain, il est toujours avantageux d'y enfouir de temps en tenfps une récolte verte afin d'améliorer la composition du sol.
(1) Jachère. On appelle ainsi la terre qu’on laisse sans culture pendant quelque temps pour qu’elle reprenne ses proprietés fertilisantes. — On peut généralement s’en dispenser et obtenir le même but par des
cultures sarclées ou mieux encore et à meilleur marché, par l’enfouissemert d'engrais verts.
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7° Une bonne rotation empêche l'augmentation des insectes nuisibles à l'agriculture.
Quand on ne cultive qu'une espèce de plante sur un terrain, les conditions favorables aux insectes sont augmentées, car ils y trouvent toujours la plante dont ils se nourrissent. Mettez-y une autre plante, les conditions changeront et les insectes n'ayant plus les mêmes éléments ou leur plante favorite disparaitront plus ou moins,
8° Rotation nécessaire quand on veut faire économiquement l'élévage des bestiaux.
Quand on pratique l'élevage des animaux, et c’est ce que font presque tous les cultivateurs de cette province, il faut varier leur nourriture, tant pour leur santé et leur croissance que pour les tenir en appétit ; et, d’après ce que nous en avons vu précédemment, vous pourrez bien plus aisément donner cette nourriture variée à vos animaux par le moyen des rotations que si vous cultivez autrement, sans méthode fixe ou régulière.
Quels sont maintenant les systèmes de rotation qu’il faut adopter ?
On commence ordinairement un assolement régulier par une plante sarclée qui oblige non seulement à bien ameublir le sol mais à bien le nettoyer.
Pour la généralité des terres du Bas Canada où se fait en même temps et conjointement l'élevage des bestiaux avec la culture des grains et des plantes nécessaires à la nourriture de la famille, (tout cela naturellement est subordonné à l'étendue de la terre qu’on cultive et à sa nature) j'adopterais les assolements suivants :
1° Si la partie défriché de ma terre était toute d'argile
| pesante ou compacte, je diviserais cette partie défrichée en cinq
champs aussi égaux que possible, c’est à dire, que ma rotation serait de cinq ans.
Le
74 NOTIONS D’AGRIGULTURE
Champ No.l.|Champ No.2.|Champ No.3.|Champ No. 4.|Champ No, 5.
1ère année.. 7 gye0 gr. Ayoine et Prairie. Prairie, Pacage, e foin, ois.
2e ‘ |Prairie, Blé avec gr.|Prairie, Pacage. Avoine et de foin, po CA
3e ‘* |Prairie, Prairie, Pacage. Avoine et Blé avec gr, 2e de foin,
4e Le Pacage. Prairie, Avoineet Blé avec gr.|Prairie,
ois, de foin.
5e ‘ JAvoine et Pacago, Blé avec gr.|Prairie. Prairie, pois, de foin,
Par ce système l'on voit qu'il y aurait toujours deux champs en prairie et que le blé suivrait l’avoine et les pois. Si par ce système les mauvaises herbes envahissaient quelques champs, il faudrait alors y pratiquer les jachères ou, mieux encore, y enfouir des engrais verts. Comme il est aussi probable que vous aurez chaque année du fumier d'étable, si vous ne pouvez faire des légumes, vu la trop grande compacité de votre terre, vous appliquerez votre fumier sur la prairie la première année. J'essaierais aussi les fèves sur ces terrains argileux,
2° Dans les terrains d'argiles mélées de sable, j'adopterais le système de six ans, après plante sarclée, comme suit :
1ère année : Blé ou orge avec graine de foin.
2e année : Prairie,
3e année : Prairie.
4e année : Pacage.
5e année : Avoine.
6e année : Pois, fèves et plantes sarclées avec fumures engrais verts, et ainsi de suite pour chaque champ; le blé ou l'orge avec graine de foin suivant la fumure, les engrais verts ou les plantes sarclées,
3° Dans les terres où le sable dominerait, ju séparerais en huit champs, avec culture comme suit :
1ère année ; Blé, orge et graines de foin.
mure
leuse
leure
Champ No, 5.
Pacage, Avoine et ois, Blé avec gr.
de foin.
Prairie,
Prairie,
ours deux pois. Si quelques )u, mieux aussi prole, si vous npacité de prairie la es terrains
adopterais 6:
fumures le blé ou ais verts
éparerais
2e année : Prairie.
3e année : Prairie.
4e année : Pacage.
5e année : Partie en blé d’inde et partie en pacage.
6e année : Avoine.
7e année : Pois,
8e année : Plantes sarclées, légumes, fourrages verts et fumures,
Puis recommencer au bout des huit ans.
4 Dans les terres sablonneuses très légères ou graveleuses, la rotation en deux parties serait probablement la meilleure,
La première partie serait mise 1° en blé, seigle ou orge,
| avec graines fourragères, 2° et 3° en foin, 4° en pacage, 5° en légumes, plantes sarclées et fourrages verts.
La seconde partie serait mise 1° en orge avec graines de
foin, 2° en foin, 3° encore en foin, 4° en pacage, 5° en avoine,
6° en pois et 7° en légumes, patates, et autres plantes sarclées ou encore en fourrages verts.
Ces divers systèmes sont pour servir de guide ; on devra peut-être aussi, suivant la nature du sol, la plus ou moins
B grande proximité des marchés et l'étendue de sa terre, suivant
aussi le nombre d'animaux qu'on garde, soit aux champs soit à
l'étable, les modifier un peu, mais il faudra tâcher cependant
d'arriver à des méthodes ressemblant à celles que je donne ici.
| Dans certains sols il sera peut être bon de faire revenir plus
souvent le blé et l’herbe, et dans d’autres, comme dans les sols légers, y cultiver plus souvent les plantes racines et les fourrages verts à défaut de fumiers. Dans tous les cas, ne laissez jamais en prairies sans y mettre de la graine, et plus que moins; pour la prairie, il faut que le terrain soit fumé de l’année précé-
| dente ; ne faites pacager qu'après la prairie. Un chaume de
grains ne doit pas être paturé l’année où vous y aurez semé de la graine de foin, Au moyen de ces diverses rotations, tous vos
champs seront engraissés et ameublis les uns après les autres et finiront par vous donner à peu près la même quantité de récoltes tous les ans,
Faites en sorte de toujours engraisser tout le terrain que vous semerez en légumes ou en plantes sarclées,
Les uns pourront peut être de certaines parties de leur terre faire des pâturages permanents ; d’autres peuvent avoir des terrains de prairies naturelles ou basses qu'il serait trop coûteux ou trop dangereux de lever souvent : à ceux-là je conseille de les gratter, herser à la herse de fer et d'y semer de temps en temps de bonnes graines de paturage ou de prairie, suivant le cas, afin de les améliorer et rafraichir, Une légère couche de fumier bien pourri, de composts ou d'engrais commerciaux, n’a jamais nui à un pacage ou à une prairie. Pour la culture des grains, savoir pour chaque espèce en particulier, on peut consulter avec beaucoup de profit ‘“ Le Guide du Cultivateur ” de M. Rouleau publié l'an dernier à Québec. Il donne des détails très circonstanciés. Abandonnez la mauvaise routine.
Vous avez une pièce à blé ; ne vous imaginez pas qu’elle pourra toujours vous fournir du blé en quantité ; de même pour une terre à pois. N'y allez pas à l’aveuglette ; raisonnez votre culture et ne dites pas comme beaucoup : “ Mon père a cultivé comme cela et a élevé sa famille ; pourquoi ferais-je autrement ?” Oui, vous pouvez faire autrement, et il le faut ; car du temps de votre père la terre était encore jeune et poussait abondamment. Pouvez-vous en dire autant aujourd’hui ? Malheureusement non, n'est-ce pas? La main d'œuvre dans les campagnes coûte bien plus aujourd'hui qu’alors et les produits ne se vendent pas plus qu’autrefois ; il n’y avait pas le luxe et les nécessités d'aujourd'hui. Il est donc de toute nécessité de rendre à la terre ce qu'elle nous a prêté; il faut lui rendre au moins sa fertilité première par des engrais et des façons raisonnées et judicieusement appliquées. Divisez votre terre et cultivez-la autant que possible comme je l'ai indiqué, et
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NOTIONS D'AGKICULTURE 77
avant longtemps, si surtout vous pouvez arriver à doubler vos fumiers et engrais, vous renouvellerez votre terre ; si non, vous vous endetterez et finirez par la quitter de gré ou de force, Si toutefois la pauvreté ne vous gagne pas tout à fait, vos enfants voyant que vous ne pouvez les établir s'imagineront que la culture ne paie pas, et s’en iront aux Etats-Unis ou dans les villes ; le découragement vous prendra, vous, pauvre père abandonné ; et si sur vos vieux jours vous ne finissez pas par aller les rejoindre, vous vieillirez dans le chagrin et l'inquiétude, Dans tous les cas, cultivez les différentes espèces de grains qui vous paraitront les plus avantageuses, mais cultivez-les avec méthode. Réfléchissez-y surtout en hiver ; c'est par la réflexion et les expériences que vous pourrez mieux juger de 8 qu'il vous faut et de ce que vous pouvez produire avec le plus de profit ; lisez les journaux et les livres d'agriculture ; faites partie des cercles agricoles et des sociétés d'agriculture, où vous apprendrez une foule de choses utiles et comment, par exemple, votre voisin a si bien réussi à faire de l'argent avec sa culture ; allez visiter les terres de ceux qui réussissent le mieux, assistez aux expositions de comté ou de district ; enfin, pénétrez-vous de cette vérité : qu’une culture intelligente exige des connaissances plus grandes et plus variées que toute autre industrie ou branche d'affaires et qu'elle demande une vigilance constante. “L'art de cultiver, a dit un agronome distingué, si on l'envisage dans toutes ses branches et toute son étendue, est de tuus les arts mécaniques le plus difficile et celui qui requiert le plus d'études et d'observations incessantes.” Il nous fout donc à nous, cultivateurs du sol, à toute heure, à toute saison, étudier, raisonner, comparer, nous rendre compte de nos succès ou de nos revers, si nous voulons remplir dignement et avec profit pour notre pays la mission que la providence nous a confiée : il nous faut veiller sans cesse, car, sans cesse, vous le savez, la terre nous appelle, nous attire, requiert nos soins et notre amour : cette bonne mère n’est jamais ingrate et nous
récompense toujours de ce que nous avons fait pour elle, jusqu’
ce qu'enfin elle nous étreigne dans un suprême et éternel em.
brassement,