AVANT«PROPOS
Que l'égide du grand patriote qui préside actuellement le ministère de l'agriculture protége ce livre, tout imparfait et incomplet qu’il est, et il fera du bien à mes compatriotes! Heureux serai-je s’il m’a été possible par ce moyen de prendre une petite part à la marche du progrès chez les miens !
“ Versons l'instruction sur la tête du peuple ; \ mérite bien ce baptéme.”
Avril 1891.
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Le 23 décembre 1890, avait lieu dans la grande salle du Conseil Législatif, à Québec, la collation des diplomes d'honneur et la distribution des médailles de l’ordre du “ Mérite agricole. ’? Toute la province y était représentée ; les grands corps de l'Etat civils etreligieux, y rendirent hommage à l’industrie nourricière des peuples: c'était l’apothéose de l’agriculture.
L'Honorable Monsieur Honoré Mercier, le ministre d’agriculture, y prononça le splendide discours suivant :
Vorre Honneur, (Le lieut-gouverneur Angers)
VoTRE EMINENCE, (le cardinal Taschereau)
Miconp, (l'évêque anglican de Québec) Mesdames et Messieurs,
La réunion d'aujourd'hui — je devrais dire ia grande solen. nité d’aujourd’hui—est destinée à marquer dans l’histoire de notre province, Elle y fera époque, non seulement par son cachet de nouveauté, non seulement par l'importance de l’idée dont elle est
la réalisation, non seulement par la grandeur des résultats qu’elle nous laisse entrevoir, mais encore par la majestueuse solennité que lui prête le concours de tout ce que l'Eglise et l'Etat comptent de plus élevé dans leur double hiérarchie,
Depuis les temps les plus reculés de l’histoire, trois grands
symboles ont rayonné sur le blason des peuples civilisés, dont ils ont fait l’avenir et la force: ce sont la Croix, l’Epée et la Charrue.
La Croix, signe de rédemption suprême, espoir de toute vie future, sublime instrument de moralisation, guide éternel destiné à conduire les nations dans les sentiers de l’éternelle justice!
L’Epée, emblême de l'autorité civile empruntant la force physique pour soutenir l'autorité morale, rehausser la majesté des lois, défendre les intérêts de la société, maintenir la paix de l’intérieur et assurer le respect des frontières |
La Charrue, nourricière du genre humain, notre mère à tous, qui, arrosée des sueurs nées de la faute du premier homme, sacre le travail de ses fils en arrachant aux entrailles de la mère commune les trésors qui font les peuples riches et engendrent les fortes races.
Ces trois grands symboles, Messieurs, sont ici représentés par les personnages les plus autorisés dont s’honore la patrie: par le représentant si respecté de la gracieuse Souveraine entre les mains de qui repose la sauvegarde pacifique de nos institutions ; par un prince de l'Eglise, dont le pied touche aux degrés du trône même de Saint-Pierre; et—la Charrue, la noble et vaillante charrue de nos pères | — pur ceux de nos compatriotes qui font l’objet de cette démonstration ; par les vingt-huit lauréats du premier concours du Mérite Agricole de la province de Québee, qui rehaussent l'éclat de cette fête par leur présence, côte à côte avec les courageuses compagnes des travaux qui ont valu à ces champions de notre agriculture, la première et la scule décoration officielle dont le pays ait encore cru devoir orner la poitrine de sés enfants.
C'est donc toute la patrie, Messieurs, dans sa manifestation la plus complète et la plus éloquente, qui se réunit eu ce jour
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pour acclamer ceux qui, dans la sphère du progrès matériel ct des luttes journalières de la vie, ont bien mérite d'elle.
Et où ge fait cette réunion ?
Dans l'enceinte même destinée aux délibérations de nos législateurs, sous les yeux d’un peuple éclairé, au milieu de l'élite de notre population, à côté de la vieille citadelle de Québec, témoins des combats légendaires que se livrèrent les deux plus formidables puissances de l’Europe pour la suprématie du Nouveau-Monde, dans ce palais national, des fenêtres duquel on peut apercevoir la plaine où notre patriarche, Louis Hébert, lia la prenière gorbe de froment poussé dans le sol vierge de la Nouvelle-France. Ce nom permet de faire un bien agréable rapprochement : notre Cardinal vénéré descend de ce Louis Hébert, et la terre de ce premier colon est couverte aujourd’hui par la Basilique, le Séminaire et l'Université Laval. Quel fait admirable | Le cultivateur français d'autrefois représenté par son parent, un prince de l'Eglise, dans une fête en l’honneur des cultivateurs d'aujourd'hui ! Consolante solidarité des événements ? Conséquence rassurante des desseins providentiels |
Je le répète, tout concourtà faire de la présente circonstance une solennité exceptionnelle, Et, d'avoir humblement contribué à son succès, par de longs et constants efforts, sera pour moi un sujet d’orgucil dont j'aurai, Messieurs, bien du mal à me défendre,
L'agriculture est non-seulement le premier des arts au point de vue de son utilité ot de ses bienfaits, mais il est encore le premier des arts par ordre de date, son institution remontant aux jours reculés où les premières aurores de la civilisation royonnèrent sur le monde,
Les mythologies payennes lui attribuent même une origine céleste,
En Egypte, c'est le dieu Osiris qui enseigne au peuple les premiers éléments du labour, et l'animal qui trace le premier sillon et ouvre le premier guéret devient le bœuf Apis, à qui la postérité élève des temples,
EF 1 Grèce, c’est Cérès la blonde, fille de la Terre et du Soleil, qui la première ensemence la plaine, et reste, jusque dans nos siècles modernes, la personnification poétique de l'Agriculture et des moissons dorées,
Chez les Romains, les croyances populaires font remonter la culture du sol à Saturne et à Jupiter. Chez ce penple, dont les légions commandèrent à l'univers, les plus grands guerriers comme les plus célèbres hommes d'Etat s’honoraient de manier la bèche et la houe, et jamais les annales de Rome ne furent plus brillantes qu’à l’époque où les Cincinnatus retournaient modestement à leur charrue, après avoir conquis des royaumes ou sauvé la patrie.
Au moyen âge, et jusqu'à nos jours, chez les peuples de l'Europe, la noblesse — sentiment un peu étroit, mais qui trouve son excuse dans l’antiquité des traditions — la noblesse n’a jamais reconnu que deux métiers qu'un fils de race pût exercer sans déroger : le métier de soldat et celui de laboureur.
Je suis loin, Messieurs, de partager cet exclusivisme, qui n’est, après tout, qu’un préjugé du passé; mais il sert à appuyer ma thèse, en démontrant à quelles traditions aussi brillantes qu'anciennes 8e rattache la noble profession de cultivateur du sol, et de quel prestige cette profession à joui à toutes les époques.
Du reste, iln’y a pas deux manières de penser là-dessus, Les plus savants économistes n’ont qu'une voix pour proclamer que l’agriculture est la base de toute prospérité publique, comme la force vive des sociétés. Sans l’agriculture, toute industrie est condamné à dépérir et à s’éteindre faute d'alimentation. C'est l'huile de la machine; c’est la flamme du foyer; c’est la condition nécessaire de tout mouvement ; c’est la source de la vie ellemême,
L'agriculture est la plus vaste conquête de l’homme. C'est elle qui distingue les peuples civilisés des peuples sauvages, Si elle disparaissait, l'humanité retomberait duns la barbarie primitive, et serait forcée de recommencer l'ascension de l'échelle fatale dont elle gravit si lentement et si péniblement les degrés, depuis l’époque où elle vivait de racines, se couvrait de peaux de
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Aussi, dans tous les pays civilisés, les hommes d'Etat les plus expérimentés et les plus pratiques donnent-ils leur attention constante à tous les problêmes qui se rattachent à ce grand art. Partout l’on voit se multiplier les sociétés d'agriculture, les écoles d'agriculture, les fermes modèles, les journaux et les revues agricoles. La science dirige plus que jamais sos investigations de ce côté.
Depuis un siècle, les découvertes de la chimie ont entièrement bouleversé les anciens modes de culture, et de nos jours, les nombreuses inventions de la mécanique ont complètement révolutionné cette industrie, A l'heure qu’il est, la terre s’enrichit de nouveaux produits ; on introduit de nouvelles méthodes d'irrigation ; on adopte l'usage de nouveaux engrais plus riches et moins coûteux ; on amende, de toutes façons, l'élevage des bestiaux et la culture des arbres fruitiers, le système d’assolement, ce qu’on appelle ici le système de rotation, s'applique aujourd’hui partout, et donne des résultats étonnants, tandis que les moissonneuses, les faucheuses, les herses mécaniques, les machines à battre le grain, doublent le rendement du sol en diminuant de moitié ce que son exploitation pourrait avoir de lent et de pénible.
Enfin, l'instruction se répand chez le cultivateur, Messieurs ; et— c’est une des choses consolantes que j'aime à constater ici —à mesure que la diffusion s’en fait sentir, on décruvre dans l'esprit public une tendance universelle et sincère à relever de plus en plus le niveau social de la noble profession.
Le défaut d'instruction, que des circonstances nationales malheureuses avaient trop généralisé chez nous, parmi les classes vouées aux travaux manuels, n’a point permis pendant longtemps, à la majorité de nos cultivateurs, de s'élever à la hauteur qu'ils avaient le droit d'attendre ; mais, en face des progrès qui s’affirment si énergiquement, j'ose en risquer ici la prédiction, Messieurs : les circonstances, qui sont déjà changées, changeront encore ; et, dans notre pays comme ailleurs, l’agriculture, qui a fait la force du passé, fera la force de l'avenir,
Le mouvement est commencé, non seulement ici, mais dans les anciens pays de l'Europe. Et, constatons-le avec joie, c'est 2æcore la Frauce qu’on voit à la tête de ce beau mouvement. Je regrette qu’il ne soit point parti d'ici; mais ce sera toujours pour nous un orgueil bien naturel et une satisfaction suffisante à notre fierté, que de pouvoir emboîter le pas derrière notre glorieuse mère-patrie, chaque fois qu’elle entrera dans de pareilles voies.
L'ordre du Mérite Agricole fut établi en France en 1883 ; c’est l’œuvre de M. Méline, .alors ministre de l’griculture. C’est une distinction honorifique destinée à récompenser les personnes qui, à un titre quelconque, ont rendu des services à cette industrie, Cet ordre ne se compose que de chevaliers, dont le nombre est fixé à mille, sans que le nombre des croix accordées ne puisse dépasser deux cents par année. Les membres de l’ordre sont nommés à vie. La décoration du Mérite Agricole consiste dans une étoile à cinq rayons doubles, surmontée d’une couronne de feuilles d’olivier ; le centre de l'étoile, entourée d’épis, présente d’un côté, l'effigie de la République, avec la date de la fondatinn de l’ordre, et do l’autre la devise “ Mérite Agricole" L'étoi' s, émaillée de vert, est en argent, et son diamètre est de quatre centimètre. Les chevaliers du Mérite Agricole portent la décoration attachée à un ruban moiré vert, bordé d’un liséré couleur amarante, sans rosette, sur le côté gauche de la poitrine ; le ruban peut égaleêtre porté sans la décoration. Les nominations sont faites par arrêté du ministre de l’agriculture.
Sans être absolumeut identique, l'Ordre du Mérite Agricole de la province de Québec ressemble trop à celui de la France — par son objet surtout — pour refuser de reconnaître à celui-ci certains droits de paternité. Tout au moins, peut-on les dire frères l’un de l’autre,
Quoiqu'il en soit, le nôtre est aujourd’hui fondé; le concours ouvert a été beau ; les champions qui en sont sortis vainqueurs sont nombreux et remarquables ; le premier ordre de la chevalerie du Nouveau-Monde, — ordre pacifique s’il en fut jamais
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en 1883 ; re. C'est personnes tte indusle nombre ne puisse rdre sont dans une de feuilles d’un côté, de l’ordre, maillée de entimètre.
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— entre aujourd’hui en existence ; il naît sous les auspices les plus brillants, et s'inaugure sous les plus augustes patronages de la nation : Dieu lui prête longue vie!
Je n'ai pas, messieurs, l'ambition de m'attribuer le principal mérite d’une innovation destinée — tout le monde l’admet — à produire tant de féconds résultats. Ce serait faire injustice à plusieurs, et, en particulier, à trois hommes, qui ont droit, dans cette circonstance plus que jamais, à la reconnaissance du pays comme à mon plus solennel hommage, Je ne suis que l’humble exécuteur de leurs grands projets,
Je veux parler de mon brave ami, mon ancien collègue, M. le colonel Rhodes, dont le trop court passage au ministère de l’agriculture a cependant été si honorable pour lui et si utile pour nous.
Je veux aussi parler de M. Henri Gustave Joly de Lotbinière, un de mes prédécesseurs au poste que j'ai l'honneur d’occuper dans la province, l’homme universellement respecté, qui depuis ses premiers pas dans la vie publique, axdonné, sans compter, aux intérêts agricoles de son pays, tous les trésors de son grand cœur et de sa belle intelligence.
Je veux enfin parler de Mgr Labelle, celui que le respect public a depuis longtemps surnommé l’apôtre de la colonisation, —un titre, Messieurs, qui me dispense de tout autre éloge, Ce digne prélat a choisi comme divise les mots : “ Pater meus agricola” : “ Mon père était cultivateur.” Quel beau sentiment dans ce fait, Un prêtre seréclamant de la charrue ; l'Eglise s'appuyant sur l’agriculture !
Je dois aussi un tribut sincère de remerciments à messieurs les membres du conseil et du comité de l’:griculture, et tout particulièrement à Messieurs Blackwood et Casgrain, chargés de la tâche importante et difficile de juger du mérite respectif des concurrents et de désigner ceux que nous devons couronner aujourd'hui. Le digne président du comité de l’agriculture, M, Bernatchez, ainsi que le député si dévoué de Richelieu, M. Cardin, nous ont rendu, en cette circonstance, à l’occasion de cette fête, des services signalés.
Que dirai-je des concurrents ? Que dirai-je surtout du vénérable vétéran, M. Champagne, dont le mérite exceptionnel nous force d'accorder une récompense exceptionnelle ? Que dirai-je de ce vaillant octogénaire doublement patr'ote : patriote aux mancherons de sa charrue, patriote dans les rangs de ceux qui, à des époques moins pacifiques que la nôtre, échangeaient leur vie et leur liberté contre les immunités constitutionnelles dont nous jouissons de nos jours |
Qu'on me permette d'oublier un peu tous les autres pour tendre à celui-là une main émue en lui disant : Merci, merci pour le bon exemple qu’il a si longtemps donné à ses compatriotes, et merci surtout — cela soit dit entre lui et moi — pour m'avoir fourni l’occasion de payer une dette sacrée ; la dette que je devais à mon père, cultivateur et patriote de 1837 comme lui!
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