CHAPITRE I
Province d'Amazonas.
ESQUISSE HISTORIQUE
Deux frères-lais franciscains, Domingo Brieba et André de Tolède, qui faisaient partie d'une nombreuse mission de moines de cet ordre, décimée et dissoute par la terreur et la mort, se dirigèrent de Quito, par l'Amazone, à la capitale du Para où ils arrivèrent après un voyage très-long et pénible. L'arrivée de ces moines ranima l'idée d'établir des communications sûres et faciles avec le Parâ par ce fleuve immense.
Pedro Teixeira, à la tête d'une expédition considérable, partit de Cametâ en octobre 1637 pour explorer l'Amazone; il avait avec lui, parmi d'autres officiers, l'intrépide pernambucain Pedro da Costa Favella (Favilla, suivant d'autres), soixante-dix soldats et mille deux cents Indiens qui montaient soixante-dix pirogues dont quarante-sept grandes.
Il laissa sur le Napo, au confluent de VAgtiarico, une partie de l'expédition qu'il confia à Favella, et remonta le fleuve; ensuite il s'avança par terre de Quios à Baeza, où il reçut du vice-roi, comte de Chinchon, l'ordre de retourner au ï*arà et d'emmener avec lui les deux illustres Pères André de Articda et Christovào Acunha qui devaient aller à Lisbonne ou plutôt à Madrid rendre compte de leur fameuse expédition.
Pedro Teixeira, à son retour, rencontra Favella sur le Napo où, en bon Portugais, il avait planté sur la rive gauche de cette rivière, une borne en bois, à 650 kilom. au-dessus de son confluent; il prit possession authentique de tout ce territoire au nom du roi de Portugal et nomma Franciscana cette rive du
Napo, ou la bourgade qu'on devait fonder dans la localité où il avait planté la borne.
Ce voyage d'exploration qui ne fut terminé qu'en février 1739 par l'arrivée de l'expédition au Para, marque l'époque des premières reconnaissances du territoire de la province actuelle iïAmazonas qu'Orellana, Pedro Ursua et d'autres officiers espagnols, compagnons de l'un ou de l'autre, n'avaient vu qu'en passant, lorsqu'ils redescendirent le grand fleuve.
Pendant plusieurs années les conquérants ne s'occupèrent, pour ainsi dire, qu'à faire la chasse aux Indiens, ce qu'ils nommaient descer indios (descendre des Indiens), qu'ils réduisaient à l'esclavage; ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre étaient tués sans pitié, et les autres, conduits au marché, étaient vendus dans un magasin spécial nommé curral (parc)!
Sur ces entrefaites, furent créés quelques villages pour la plupart éphémères.
En 1668, on fonda la bourgade qui est aujourd'hui la paroisse de Santo-Elias de Jahït. L'année suivante, Francisco da Motta Falcâo, par ordre du gouverneur de l'Etat, bâtit le fort de Sâo-Josc do Iïîo-Negro, berceau d'une bourgade qui s'accrut rapidement et qui est aujourd'hui la ville de Manâos. Peu à peu d'autres colonies s'établirent sur les rives et les confluents des tributaires du Solimoes et de l'Amazone.
En 1695, les moines carmélites, beaucoup plus heureux dans cette contrée et incontestablement moins ambitieux que les jésuites, rendirent dans la catéchèse des Indiens et dans leur réunion en villages des services dont ils ne tirèrent pas vanité, mais qui certainement furent bien supérieurs à ceux de leurs compétiteurs.
Après avoir rendu justice à la conduite et aux travaux humanitaires et apostoliques des carmélites daus l'Amazone, nous devons reconnaître que, quels que fussent alors les troubles provoqués par les Pères de la compagnie de Jésus au Para ainsi qu'au Maranhâo dans leurs querelles au sujet de la domination ou de l'administration des Indiens, quels que fussent les abus exercés par eux dans un intérêt tout mondain ou matériel, il est indubitable que leur influence, leurs actes, leur
système, leurs plans réels ou vraisemblables de prépondérance et de grandeur temporelle mériteraient les bénédictions dû l'humanité, comparés aux incendies des villages indiens, aux massacres horribles, à la réduction de milliers d'indigènes à l'esclavage par les bandeiras ou descidas de indios, et d'autres crimes affreux commis par les colons qui étaient alors considérés presque comme des héros, et dont les actions monstrueuses sont aujourd'hui estimées par la civilisation à leur juste valeur. Le jésuite avec tous ses défauts était un saint, comparativement au colon portugais qui assassinait des centaines de sauvages pour le seul plaisir barbare de les exterminer, et dont la cupidité réduisait à l'esclavage le plus dur ses frères devant Dieu. Le pire des jésuites valait mille fois mieux, était mille fois plus utile que, par exemple, le fameux Pedro da Costa Favclla qui, en 1665, incendia trois cents malocas d'Indiens, tua huit cents sauvages et réduisit à l'esclavage quatre cents de ces malheureux qui n'avaient pu se faire tuer ni échapper à leur bourreau, presque aussi sauvage qu'eux-mêmes.
Le territoire du Haut Amazone se maintint dans une situation assez modeste et même avec quelques périodes do décadence jusqu'à ce que le grand politique et homme d'Etat éminent, le marquis de Pombal, par décret du 11 juillet 1757 y créa la capitainerie de Silo-José do Javary ou do Rio-Ncgro, subordonnée à celle du Para, et ayant pour première capitale le bourg de Barcellos, qui était jusqu'alors à peine un village nommé Marina. Ce décret fut de quatre ans postérieur aux difficultés que rencontra le capitaine-général Xavier de Mendonça lorsqu'il voulut, fixer les limites septentrionales du Brésil d'après les dispositions du traité de Madrid, et qui éprouva une opposition si obstinée et si vigoureuse de la part des jésuites dominateurs des Indiens de l'Amazone et principalement du Solimoes.
En 1791, la capitale de Rio-Xegro fut transportée du bourg de Barcellos au lieu nommé Barra (Nossa - Senhora da Conceiçilo de Mandos) d'où, en 1799,- elle retourna à son ancien siège pour se fixer définitivement quatre ou
cinq ans après, à Manàos ou à Barra, comme on la nommait alors.
En 1821, le gouverneur de la capitainerie, le major Manoel Joaquim do Paço en s'opposant à ce que la population se déclarât en faveur de la révolution de 1820 en Portugal, les esprits s'agitèrent et, dans une révolte immédiate provoquée par ce gouverneur du Parâ, il fut déposé et une Junte provisoire s'organisa.
Bien que la capitainerie de Rio-Negro eût élu des députés aux Côrtes de Lisbonne en 1822, elle n'en élut pas à l'assemblée Constituante du Brésil, parce que non-seulement le Rjo-Negro était dominé par la Junte créée le 3 juin 1822 suivant le décret des Côrtes du 29 septembre 1821, mais encore parce que la Junte provisoire du Parâ (la seconde, expression réelle de l'élément portugais) avait intercepté le décret et les instructions du gouvernement impérial du Brésil pour l'élection des députés à la Constituante.
Il est probable que si elle eût été représentée par ses défenseurs naturels, la capitainerie de Rio-Negro n'aurait pas perdu son rang administratif pour devenir un district de la province du Parâ, ce qui, réuni à d'autres causes, a contribué à sa décadence.
La mauvaise volonté avec laquelle la capitainerie et plus tard le district de Rio-Negro obéissait au Parâ était ancienne et explicable. Encouragée par l'ébranlement général qu'avait produit la révolution du 7 avril 1831, Manâos se souleva en 1832 et proclama le 22 juin la séparation de la province de Rio-Negro de celle du Parâ. Mais au mois d'août de la même année, des troupes envoyées du Parâ étouffèrent facilement ce mouvement révolutionnaire.
La révolte affreuse et dévastatrice ou plutôt la guerre sauvage des Cabanos qui avait éclaté au Parâ, envahit et ruina des bourgades et fit couler des flots de sang dans le district de Rio-Negro qu'elle éprouva cruellement, et enfin son bourg principal fut pris par surprise pendant la nuit. Le district de Rio-Negro dut les plus grands services à un déporté, Ambrosio Ayres surnommé Bararoâ, parce que ce fut à Bararoâ
qu'il organisa une force ou plutôt une brillante expédition contre ces bandes de scélérats; malheureusement, lorsqu'il fut élevé au grade de commandant du district militaire, il ternit sa gloire en se montrant oppresseur et despote.
Enfin le district de Rio-Negro fut élevé par la loi du 5 septembre 1850 au rang de province sous le titre d'Amazonas, et elle fut installée dans cette nouvelle catégorie, le 1er janvier 1852 par son premier président Joâo Baptista de Figueiredo Tenreiro Aranha.
L'importance politique de cette province, due à ses conditions de limitrophe avec quelques Etats américains et avec une des Guyanes des possessions européennes n'a pas besoin d'être démontrée. Ses éléments naturels de prospérité et de grandeur futures se manifestent si abondants, si riches et si admirables sur un sol presque entièrement vierge; ils se présentent d'une manière si évidente dans l'opulence de ses artères et de ses voies hydrauliques, que toute information détaillée à ce sujet semblerait une exagération de l'enthousiasme patriotique.
Il nous suffira de dire que la province : i . :onas est un nouveau monde à découvrir, mais un nouveau monde qui offre partout, sur les bords de ses cours d'eau et les lisières de ses forêts, de riches et magnifiques récoltes avant le travail, et un sol d'une fécondité merveilleuse qui récompense avec une générosité extraordinaire les moindres efforts du laboureur. Cette affirmation n'est point du tout exagérée: c'est la vérité la plus simple et la plus incontestable.