CHAPITRE XV
Province de Sào-Paulo.
ESQUISSE HISTORIQUE
La première connaissance de la côte de cette province date de Tannée 1502, ou plutôt de la première expédition exploratrice envoyée au Brésil par le roi Dom Manoel. Les noms de quelques-unes de ses localités, comme Sâo-Sebastiâo, Sâo-Vicente etc. datent de la même époque, mais ce ne fut qu'en 1532 que Martim Aflbnso de Souza fonda ses deux colonies Sâo-Vicente sur le littoral et Piratininga dans l'intérieur, lesquelles par ordre de Dom Joâo III commencèrent la colonisation de la contrée découverte par Cabrai.
De même que Caramurû à Bahia, Joâo Ramalho et un autre Portugais, naufragés qui avaient été recueillis par les Indiens, furent un puissant secours pour Martim Atfonso à Sào-Vicente et plus encore à Piratininga. Herrera et Ayres Cazal prétendent qu'en 1527 il existait déjà à Sào-Vicente un comptoir pour le rachat des Indiens (rachat signifie vente d'Indiens réduits à l'esclavage) ; mais, malgré ces autorités, le fait n'est pas entièrement prouvé.
Lors de la division du Brésil en capitaineries, celle de Sào-Vicente avec cent lieues de côte échut à Martim Affonso et celle de Santo-Amaro avec cinquante lieues, voisine de la précédente, à son frère Pero Lopes de Souza. Peu importe de dire où et comment dix lieues de la dernière se trouvaient enclavées dans la précédente, mais ce qu'il est essentiel de savoir c'est qu'elles s'étendaient l'une et l'autre depuis l'em-
bouchoure de la rivière Macahé jusqu'aux Lagunas. Une partie de leur territoire est entrée dans la province de Rio de Janeiro, une autre portion assez considérable a contribué à la formation da la province de Santa -Catarina, et il comprenait en outre toute la province de Sâo-Paulo et celle de Paranâ créée récemment.
Telles étaient les dimensions des capitaineries qui, avec des privilèges héréditaires, aristocratiques et seigneuriaux extraordinaires, furent données par Dom Joào III à quelques-uns de ses plus nobles et notables vassaux en 1534. Il est heureux que l'éloignement , le défaut de capitaux, le mauvais choix des colons et mille autres embarras matériels, ainsi que le courant de l'émigration portugaise qui se dirigeait vers l'Inde aient empêche l'affermissement de ce système de féodalité et la division du Brésil en suzerainetés qui, si elles eussent réussi et prospéré, aurait fait de l'Amérique portugaise ce qu'avaient été au moyen-âge les Etats féodaux en Europe, avec l'aggravation considérable de l'Atlantique placé entre les suzerains et le souverain.
Après 1549, l'influence bienfaisante du gouvernement-général du Brésil se fit sentir dans la capitainerie de Sâo-Vicente qui, de même que celle de Santo-Amaro, ne revirent plus leurs donataires et furent gouvernées dans les premiers temps par des délégués des donataires ou de leurs héritiers.
Les jésuites pénétrèrent bientôt dans ces contrées: en 1553. ils avaient déjà établi un collège à Sào-Vicente, et dans cette même année ils commencèrent à en élever un autre entre les rivières Tamandatehy et Inhamgabaû qui fut inauguré le 25 janvier 1554 et nommé Sâo-Paulo, à l'ombre duquel ils appelèrent les Indiens qu'ils protégèrent contre l'ambition des colons, ce qui occasionna bientôt un conflit sanglant avec ceux-ci.
Joâo Ramalho et les Portugais de Piratininga, de Santo- André et des autres bourgades qui s'élevaient dans l'intérieur, en adoptant le Brésil avec toutes ses conditions, avaient pris des Indiennes, les unes pour femmes légitimes et d'autres illégitimes, et ces unions contribuèrent puissamment à augmenter la
population de Sâo-Vicente et formèrent la race croisée des mameïucos, bouillante, énergique, indomptable et entreprenante. C'est l'origine de la plupart de ces intrépides aventuriers nommés sertanejos de Sâo-Paulo , légendaires dans l'histoire du Brésil, qui d'abord autorisés par le gouvernement portèrent leurs bandeiras (expéditions) dans toutes les directions, faisant une guerre cruelle aux Indiens dans le seul but de faire des prisonniers qu'ils vendaient comme esclaves, mais qui, plus tard, employèrent plus utilement leur activité en exploitant les mines d'or et de pierres précieuses de» l'intérieur, et parcourant dans toutes les directions cette immense contrée, ils conquirent sur les Indiens, au profit des rois de Portugal, les territoires de Minas -Geraes, Matto- Grosso, Goyaz et Piauhy dont ils furent les premiers explorateurs; descendirent le cours des grandes rivières de l'intérieur jusqu'à leurs confluents dans l'Amazone et écrasèrent la révolte des Palmarès à Pernambuco, dans laquelle s'étaient montrés impuissants quelques gouverneurs de cette capitainerie.
En 1556, l'animosité des mameïucos et des colons portugais contre les jésuites de Piratininga s'aigrit à un tel point qu'ils attaquèrent le collège de Sâo-Paulo et la bourgade naissante; mais les Pères aidés de leurs Indiens repoussèrent les agresseurs, ce qui augmenta encore leur antagonisme.
En 1562 et 1563, la fameuse conjuration des tamoyos menaça sérieusement la conquête portugaise de la capitainerie de Sâo-Vicente. Ces courageux indigènes, après avoir détruit un grand nombre d'établissements agricoles, attaquèrent le bourg de Sâo-Paulo qui dut principalement son salut au chef indien baptisé Martim-Affonso Tebyreçd. L'intervention des jésuites vint en temps opportun mettre un terme à cette guerre: ils obtinrent la paix entre les tamoyos et les Portugais moyennant la restitution des prisonniers qui étaient tombés au pouvoir de ceux-ci.
En 1640 la question des Indiens ou pour mieux dire la publication de la bulle de Paul III en faveur des indigènes du Pérou mise en vigueur au Brésil, par Urbain VIII grâce aux efforts des jésuites, souleva les colons de Rio de Janeiro et fit
Macedo, Brésil. 24
prendre les armes aux paulistas qui expulsèrent les jésuites. Ce n'est que quelque temps après qu'ils purent rentrer à Sào- Vicente en se soumettant à des conditions qui annulaient pour ainsi dire tous les avantages que leur accordait la bulle, et malgré cela leur collège de Sâo-Paulo ne leur fut restitué que longtemps après.
Considérablement agrandie par les découvertes et les conquêtes de ses sertanejos, bien que subordonnée à la capitainerie de Rio de Janeiro qui avait sous sa juridiction non - seulement tout le sud du Brésil, mais encore Minas, Goyaz et Matto- Grosso, la capitainerie de Sâo-Vicente fut élevée en 1709 au rang de capitainerie indépendante sous le titre de Sào-Pattlo, avec un gouverneur dont l'autorité s'étendait également sur celle de Minas-Geraes.
Le nom de Sào-Vicetite que perdit alors la capitainerie était à peine historique. Un quart de siècle après sa fondation, Sâo-Vicente, la première colonie régulière du Brésil, avait commencé à déchoir: la bourgade, peu après bourg et actuellement ville de Santos, son heureuse voisine, bien mieux située, avait rapidement acquis la supériorité, l'importance et naturellement la suprématie commerciale. Sâo-Vicente était en 1709 ce qu'il est aujourd'hui, et ce n'est que par respect archéologique que le rang de bourg lui a été conservé.
Le progrès et l'augmentation de la population du Brésil réduisirent peu à peu l'immense capitainerie de Sâo-Paulo à des proportions plus restreintes: en 1720, tout le territoire de Minas-Geraes eut un gouvernement séparé; en 1748 et 1749, on créa les capitaineries de Goyaz et de Cuyabâ; en 1738, Santa -Catarina avait déjà été érigée en capitainerie subordonnée à celle de Rio de Janeiro; malgré ces divisions nécessaires et indispensables, et ces organisations d'administrations supérieures qui restreignirent le territoire immense de Sâo-Paulo, la plus vaste des capitaineries du Brésil, elle n'en fut pas moins comptée parmi les premières pour son territoire spacieux, le caractère énergique de sa population et les heureuses conditions de son sol.
Avec la création des capitaineries de Goyaz et de Cuyabâ,
celle de Sâo-Paulo subit un certain abaissement, conséquence du système centralisateur. Sa capitale, établie en 1709 dans le bourg du même nom, fut transférée dans celui de Santos avec un gouverneur subordonné à celui de Rio de Janeiro; en 1765, non -seulement le rang de capitainerie indépendante lui fut rendu, mais aussi le siège de son gouvernement retourna au bourg de Sào-Paulo, à la satisfaction des paulistas et sans préjudice du pouvoir centralisateur qui se montrait de plus en plus fort dans la politique vigoureuse et la science admirable du marquis de Pombal.
Pleine de souvenirs historiques, légendaires, romanesques, riche en traditions guerrières, terribles, poétiques, surprenantes, tantôt sinistres, tantôt sublimes, la capitainerie de Sâo-Paulo, qui ne peut disputer à celle de Rio de Janeiro la gloire de la priorité dans le majestueux mouvement patriotique de l'indépendance, eut pourtant la fortune suprême d'avoir entendu sur le bord de sa modeste rivière le cri patriotique, le cri national, le cri de l'Ypiranga: «.L'indépendance ou la mort.»
Province de premier ordre parmi celles de l'empire du Brésil, Sào-Paulo qui était déjà le siège d'un évêché depuis 1746, vit créer dans sa capitale, par la loi du 11 avril 1827, un cours juridique qui a eu la gloire d'avoir formé des hommes d'Etat remarquables.
Fameuse par ses idées libérales prédominantes, la province de Sâo-Paulo a considérablement influé sur les sentiments d'opposition à la politique du premier empire et sur la direction des affaires publiques dans les six premières années après le 7 avril, par l'importance de ses représentants dans les chambres législatives, parmi lesquels on remarque: Vergueiro , sénateur, membre de la régence provisoire et ensuite ministre; Costa Carvalho (plus tard marquis de Monte -Alegre), membre de la régence permanente ; le prêtre Feijô, ministre de renommée glorieuse, ensuite premier régent de Y Acte Additionnel; Paula e Souza, le savant modeste, monument de science, de vertu et d'abnégation; Antonio Carlos, le foudre d'éloquence, le tribun populaire et l'orateur parlementaire par excellence; et enfin Martim Francisco, le ministre des finances de 1822 à 1823,
orateur remarquable et citoyen de mœurs austères et d'une probité exemplaire.
En 1842, le parti libéral qui, dans le parlement et dans la presse, s'était prononcé contre les réformes du code du procès criminel promulguées le 3 décembre 1841, s'irrita beaucoup plus encore par l'acte de dissolution de la chambre des députés et, avec une déplorable imprudence, affronta les lois en y résistant les armes à la main. La province de Sâo-Paulo fut la première où se manifesta la révolte qui fut heureusement étouffée en quelques semaines sans effusion considérable de sang. En 1844, l'amnistie accordée par l'empereur fit disparaître toutes les conséquences de la révolte vaincue, et l'oubli moral de celleci succéda à l'action de la loi sur les chefs du mouvement armé.
Depuis cette époque la province de Sâo-Paulo, tranquille et heureuse, a vu l'énergie traditionelle de ses enfants se tourner vers le commerce et, plus encore, vers l'agriculture, sans pour cela laisser s'affaiblir l'esprit politique ni oublier les devoirs civiques.
Le vieux sénateur Vergueiro a eu la gloire de rendre à cette province un service mémorable en introduisant le travail libre dans l'agriculture par la création de la première colonie de ce genre qui a justement mérité de porter le nom de son fondateur. En admettant que ce système d'association fût défectueux;, l'impulsion était donnée et, à l'exemple de Yergueiro, se formèrent d'autres colonies de travailleurs européens, laborieux essais, entreprises coûteuses qui ont certainement donné aux colons actifs, sobres et morigénés un commencement de fortune en des établissements particuliers et indépendants.
La province de Sâo-Paulo est un véritable El-Barado qui ouvre son sein immense à l'émigration européenne. La fécondité de son sol est telle que, dans doute son étendue du nord au sud et de l'est à l'ouest, partout son action productrice est des plus opulentes et, pour ainsi dire, illimitée. Là, le travail d'un seul homme laborieux donne l'aisance à une famille entière; le plus modeste cultivateur parvient à la richesse et bientôt à l'opulence. Dans cette province, il n'y a pas un seul homme laborieux qui ne vive dans l'aisance.