ARGUMEXTS, SYLLOGISME ET AUTRES FORMES DU RAISOXNEMENT
LIEUX COMMUXS INTRIXSliQUES ET EXTRINSEQUES.
\j' invention oratoire est la partie de la rhétorique qui enseigne à faire du discours un tout , un ensemble logique et une œuvre littéraire.
Elle suppose la réflexion et. la méditation, c'est-àdire un ordre clair et méthodique, une suite, une chaîne , dont chaque anneau représente une idée. j
Le travail spécial de l'invention est de trouver les jweuves.
On appelle preuve la raison ou les raisons dont on appuie la vérité que l'on veut rendre sensible : c'est la charpente solide et résistante de l'édifice oratoire.
On distingue deux sortes de preuves : P preuve
lorjique, qui relève de la raison ; 2" preuve par témoignuqe, qui relève de Tautorité.
La première est renfermée dans le sujet: la seconde est prise en dehors du sujet.
Je veux prouver que le bonheur est dans la paix de ràmc. J'en donne la preuve logique en faisant appel au témoignage de la conscience humaine, et la preuve par témoignage en montrant quelle fut la vie de Tibère, de Caligula ou de Néron.
La preuve logique dépend donc plus particulièrement du génie naturel de l'orateur; la preuve par témoignage tient plus de l'érudition.
L'art d'enchaîner les preuves s'appelle dialectique. « La dialectique , dit Marmontel , est le nerf de l'éloquence. »
La forme extérieure de la dialectique est Xargumentation .
Un argument est un raisonnement, ou une suite de raisonnements, qui sert à tirer les conséquences d'un principe établi.
Un raisonnement est une suite de propositions qui dérivent l'une de l'autre et qui aboutissent à une conclusion.
Une réunion de propositions enchaînées par le raisonnement se nomme syllogisme.
Il y a deux espèces de raisonnement :
1° Ou l'on tire d'un principe général une conclusion générale ou particulière, et alors on raisonne par déduction;
2° Ou l'on conclut d'un fait particulier à un principe général , et alors on raisonne par induction.
V La société des m^échants est funeste, donc il faut l'éviter : raisonnement déduclif.
2" Néron, malgré son pouvoir, fut le plus malheureux des hommes, parce qu'il n'y a pas de bonheur sans la vertu : raisonnement inductif.
Le mathématicien et le logicien enchaînent ordinairement leurs démonstrations à l'aide des termes or, donc, etc. L'orateur donne une forme moins sèche et plus ornée à ses raisonnements.
Au lieu de dire , par exemple : Il faut aimer ce qui nous rend meilleurs. Or, les belles -lettres nous rendent meilleurs : donc il faut aimer les belles-lettres , il dira : « Qui peut ne pas aimer les belles-lettres? Ce sont elles qui enrichissent l'esprit , adoucissent les mœurs , policent et perfectionnent l'humanité. La raison et le sentiment de notre valeur morale suffisent pour nous les rendre précieuses et pour nous engager à les cultiver. »
Cette manière de raisonner se nomme épichérème, d'un mot grec qui signifie entreprise, parce qu'on ewireprend de démontrer chacune des propositions qui composent le raisonnement.
Un raisonnement , restreint à ses termes indispensables , prend le nom à'enthymème, d'un mot grec qui signifie dans Vesprit, dans la pensée, parce qu'on sousentend une ou plusieurs idées faciles à suppléer. Pur exemple : Nous devons aimer Dieu, puisqu'il est le bienfaiteur des hommes.
On appelle dilemme, ou raisoîinement qui prend de deux côtés, un argument qui propose une alternative inévitable, et qui tire de chaque proposition contradictoire une conclusion sans réplique. Exemple : Ou la religion
NOTIO.\'S DE LITTÉRATURE*. . 143
chrétienne s'est établie par miracles, ou elle s'est établie sans miracles. Si elle s'est établie par des miracles, elle est divine; si elle s'est établie sans miracles , n'est-ce pas le plus grand des miracles qu'une religion qui déclare la guerre aux passions humaines, une religion contraire à toutes les opinions alors reçues et prcchée par des hommes aussi faibles et aussi peu instruits que les apôtres, se soit établie sans miracles?
On donne le nom de sophismes aux faux raisonnements. Les sophismes proviennent d'ordinaire de l'abus des mots ou du faux air qu'a le raisonnement. Le meilleur moyen de les résoudre est d'examiner la valeur des termes et de ramener le raisonnement à sa forme syllogistique : on en verra bientôt la fausseté.
Pour faciliter l'invention des preuves , prises dans le sujet ou en dehors du sujet, les rhéteurs ont analysé et rangé en plusieurs classes les idées , soit rationnelles, soit pratiques, qui entrent dans la composition d'un discours. C'est ce qu'on appelle lieux communs.
Il y a deux sortes de lieux communs : P lieiix mtrinsèqiies, c'est-à-dire en rapport direct avec le sujet même ; 2° lieux extrinsèques , c'est-à-dire en rapport indirect avec le sujet.
1° Lieux intrinsèques. 1° Définition. Fénelon veut dire en quoi consiste la véritable éloquence; il délinit ainsi le véritable orateur :
t L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert delà parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérilé et Ja vertu. »
2" Enumération des parties. D'Aguesseau veut montrer comment on devient grand orateur.
U'f COURS LITTERAIRE.
«Ne compter pour rien, dil-il , les travaux de l'enfance et commencer les sérieuses, les véritables études dans le temps où nous les finissons; regarder la jeunesse non comme un âge destiné par la nature au plaisir ou au relâchement, mais comme un temps que la vertu consacre au travail et à l'application; négliger le soin de ses biens, de sa fortune, de sa santé même, et faire de tout ce que les hommes chérissent le plus un digne sacrifice à l'amour de la science et à l'ardeur de s'instruire; devenir invisible pour un temps; se réduire soi-même dans une captivité volontaire pour y préparer des armes toujours victorieuses; voilà ce qu'ont fait les Démosthène et les Gicéron. »
3° Cause et effet. Vous voulez décrire les merveilles de la nature , Tordre admirable et toujours nouveau de l'univers ; vous remontez à la cause de ces sublimes merveilles ; vous voulez exposer les actions d'un homme, vous pénétrez jusqu'à son àme, vous dites quels ressorts le font agir, quelle impression il produit sur ceux qui le voient et le jugent.
« Lorsque l'âme est tranquille, dit Buffon, toutes les parties du visage sont dans un état de repos: leur proportion, leur union , leur ensemble , marquent encore assez la douce harmonie des pensées et répondent au calme de fintérieur; mais lorsque fâme est agitée, la face humaine devient un tableau vivant oîi les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie, où chaque mouvement de fâme est exprimé par nn trait, chaque action par un caractère, dont l'impression vive et prompte devance la volonté, nous décèle, et rend au dehors, par des signes pathétiques, les images de nos secrètes agitations. »
4° Comparaison. Par une image, par une peinture analogue, la comparaison sert à rendre plus vive l'expression de la vérité. Montesquieu termine sa Grandeur et décadence des Romains par cette comparaison admirable, qui résume tout son livre :
« Je n'ai pas le courage de parler des misères qui suivirent ;
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jo (lirai seuloment que sous les derniers empereurs l'empire romain , réduit aux faubourgs de Gonslantinople , finit comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau, lorsqu'il se perd dans l'Océan. »
5° Contraires. Les contraires présentent l'idée opposée à celle qu'on veut faire accepter. On dit ce que la chose n'est point, afin de faire mieux ressortir ce qu'elle est. Fléchier fait ressortir par les contraires les qualités laborieuses et désintéressées du ministre leTellier.
« M. Le Tellier, dit-il, ne ressemble pas à ces âmes oisives qui n'apportent d'autre préparation à leurs charges que de les avoir désirées; qui mettent leur gloire à les acquérir et non pas à les exercer; qui s'y jettent sans discernement et s'y maintiennent sans mérite, et qui n'achètent ces titres vains d'occupation et de dignité que pour satisfaire leur orgueil et pour honorer leur paresse : il se fit connaître au pul)lic par l'application à ses devoirs, la connaissance des affaires, l'éloignemeni de tout intérêt. »
2" Lieux extrinsèques. On comprend sous ce nom les textes écrits, In loi, les dépositions des témoins, le serment et tout le corlége de preuves extérieures qui accompagnent un fait ou une démonstration.