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DIVISION, NARRATION, RÉFUTATION

DE l/niPROVISATION.

La disposition oratoire consiste à mettre de l'ensemble dans le discours tout entier et de la proportion dans ses diverses parties. C'est ce qu'on appelle en faire Xa plan.

Un discours, de quelque genre qu'il soit, se compose essentiellement de quatre parties : 1° exorde; 2° proposition; 3° confirmation; ^ii^ péroraison.

1° Vexorde est l'entrée en matière, la préparation des esprits à écouter ce que va dire l'orateur. Il y en a de plusieurs espèces , que leur nom seul définit suffisamment : exorde simple, insinuant, grave, pompeux , véhément, brusque ou ex abrupto.

2" « L,a proposition^ dit Fénelon , est le discours en abrégé, de même que le discours est la proposition développée, î) Son mérite est la brièveté et la clarté. Point litigieux dans un plaidoyer, question controversée dans le discours politique, vérité à développer dans un sermon, la proposition est le sommaire clair et précis du sujet. La proposition , souvent jointe à l'exorde par le lien le plus étroit et presque confondue avec lui, correspond à Xexposition dans les ouvrages narratifs ou dramatiques. " Telle est, dit Massillon dans un sermon célèbre, la destinée des rois et des princes de la terre, d'être établis pour la perte comme pour le salut des hommes. Ils ne sauraient se perdre ni se sauver tout seuls : vérité capitale qui va faire le sujet de ce discours. » C'est un remarquable exemple de proposition.

3° La confirmation est le corps même du discours, le lieu de l'argumentation, la partie qui contient les développements du sujet, les preuves à l'appui. Sans elle le discours n'existerait pas ; car un discours n'a de consistance que par les preuves; tout le reste ne sert qu'à les préparer et à les faire valoir. On prouve de deux manières : par le raisonnement et par des exemples. Tout l'art de l'orateur est donc de bien argu-

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mcnter et de bien choisir les faits pratiques sur lesquels il s'appuie. L'ordre des preuves est nécessairement subordonné à la nature des causes et aux dispositions de l'auditoire. Mais le bon sens veut que l'ordre progressif prédomine dans la succession des raisonnements et des faits. Le discours ne doit jamais décliner en se développant, et il ne faut pas que de fort, vigoureux et concluant au début , il devienne faible , traînant et moins probant à la fin. La confirmation correspond au nœud dans les narrations et dans les drames : elle joue le même rôle dans le discours et y a la même importance.

4" La péroraison est le résumé, la fin, la conclusion du discours. Elle est rationnelle ou pathétique, fondée sur le raisonnement ou animée par la passion, faisant un dernier appel au bon sens ou parlant au cœur de l'auditoire. Rationnelle, elle groupe en un dernier faisceau les preuves successives de la vérité développée dans le discours : c'est une récapitulation , une conclusion ; pathétique , elle s'adresse à la sensibilité , provoque la pitié, soulève l'indignation et s'efforce de laisser dans les âmes une impression profonde. Elle équivaut au dénoûment des œuvres narratives ou dramatiques.

A ces quatre parties essentielles de tout discours, il s'en ajoute quelquefois d'autres que voici :

Dans certains cas, particulièrement dans les sermons, l'orateur divise son sujet en points qu'il traite séparément : la partie où l'on annonce ce partage du sujet s'appelle division. Une bonne division doit être entière, c'est-à-dire embrasser tout le sujet; distincte, c'est-à-dire composée de membres différents qui ne rentrent pas les uns dans les autres ; progressive, c'cst-à-

dire disposée de sorte que le premier point conduise au second et le second au troisième.

Souvent, dans réloquencc judiciaire et politique, et parfois dans les panégyriques et dans les éloges, Toratcur est amené à raconter des faits qu'il discute ou qu il veut louer. De là une nouvelle partie du discours, la narration oratoire. La narration oratoire suit les mêmes règles que la narration historique, avec cette différence que rhistorien, jugeant ce qui n'est plus, peut et doit être sans passion, sans parti pris, tandis que l'avocat ou l'homme d'Etat parlant de ce qui est , d'un fait actuel, peut l'envisager d'un autre point de vue que son adversaire, et doit le présenter sous des couleurs favorables à sa propre conviction.

Enfin l'orateur a souvent à répondre par avance ou après coup aux objections présentées par un adversaire : c'est la réfutation. La réfutation anticipée se nomme 'prolepse, d'un mot grec qui veut dire anticipation ; en forme de réplique, c'est la réfutation proprement dite. 11 y a des discours qui ne sont que des réfutations.

Tout ce que nous venons de dire s'applique à un discours prévu, préparé, médité, appris par cœur; mais il arrive parfois qu'un orateur est obUgé de prendre la parole à l'improviste : le discours qu'il prononce en pareil cas se nomme improvisation.

C'est un talent rare que celui d'improviser; il suppose chez l'orateur, avec le don spécial d'une facilité naturelle qui n'est pas commune, une méditation assidue des grands principes, des vérités générales sur lesquelles reposent toutes les choses de la vie, un fonds solide d'études, un commerce perpétuel avec les bon§

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livres et les bons orateurs, un exercice presque journalier du discours écrit et de la parole.

Autrement, l'improvisateur est un parleur à effet, qui ne paie que de phrases et d'antithèses, qui ne traite que des lieux communs, ne dit rien que de vague et de banal , cl ne coud entre eux que des lambeaux mal assortis, sans cohérence et sans logique. On n'a que du dégoût et du mépris pour ces discours en l'air, et l'on a raison. Cependant, il ne faut pas s'y méprendre : un bon discours est celui que l'on peut croire improvisé.

DE l'ÉLOCUTION PROfRE A l' ORATEUR, ET DES FORMES DE LANGAGE LES PLUS USITÉES DAXS LA COMPOSITION ORATOIRE.

Quand on a trouvé les preuves par la méditation , quand on a fait le plan du discours, il faut le dire. Cette dernière opération de la pensée aspirant à se représenter par la parole, se nomme élocution. Quand un discours n'est pas prononcé, mais seulement écrit, l'élocution prend le nom de style.

Le premier mérite de l'élocution et du style oratoire est d'être adapté au caractère du discours : c'est ce qu'on appelle convenance du ton. Voltaire dit à ce sujet : « Comme le genre d'exécution que doit employer tout artiste dépend de l'objet qu'il traite , comme le genre du Poussin n'est point celui de Téniers , ni l'architecture d'un temple celle d'une maison commune , aussi chaque genre d'écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l'histoire n'est pas celui d'une oraison funèbre, et qu'une dépêche d'ambassadeur ne doit pas être écrite comme un sermon. Chaque genre

a ses nuances différentes : on peut, au fond, les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d'autres , ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes : ces beautés sont la justesse, des idées , leur convenance , Xélégctnce , la propriété des expressions ^ Xa pureté du langage. Tout écrit, de quelque nature qu'il soit, exige ces qualités; les différences consistent dans les idées propres à chaque sujet, dans les tropes. Ainsi un personnage de comédie n'aura ni idées sublimes , ni idées philosophiques ; un berger n'aura pas les idées d'un conquérant; une épitre didactique ne respirera point la passion; et, dans aucun de ces écrits , on n'emploiera ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques , ni expressions véhémentes. Entre le simple et le sublime il y a plusieurs nuances , et c'est l'art de les assortir qui contribue à la perfection de l'éloquence. »

C'est donc au bon sens et au goût à voir quel style convient au sujet traité.

En général les sujets des discours sont graves et sérieux : le vrai, le beau, le juste, l'utile, tel est le tond de toute l'éloquence ; or , ce sont là les idées dominantes et dirigeantes de l'humanité. Le style oratoire peut donc s'élever jusqu'au sublime, mais il ne doit jamais descendre au-dessous du simple : la familiarité même n'exclut pas la distinction et l'élégance. Quand l'orateur instruit, il doit préférer l'abondance à la concision, parce qu'il est essentiel que la pensée qu'il expose soit bien comprise, et, pour qu'elle soit bien comprise, il a besoin de la présenter sous plusieurs formes. h'éloquence sacrée, qui traite des objets les plus

iniportanis pour riioiiime, c'est-à-dire de morale et de religion, a besoin d'un style sévère, quoique varié. Le cardinal Maury fait observer, à ce propos, que, s'il n'apparlient qu'aux pensées vastes et fécondes de rendre un prédicateur éloquent, l'art de former le tissu du style vient donner de la rapidité au discours , du nerf à l'éloquence, de la grâce aux transitions, et l'intérêt du dialogue le plus entraînant à un monologue continu. « Mais, dit-il, les phrases incises, les idées accessoires, les comparaisons descriptives , les définitions ingénieuses, enfin le luxe de l'esprit n'enrichissent point un prédicateur... Si l'auditeur se trouve sans cesse à la même place, s'il aperçoit la langueur de l'amplification, les variantes des idées, le pléonasme des énumérations, enfin le jeu de la phrase, ce n'est plus un orateur convaincu et passionné qu'il admire avec transport, c'est un déclamateur fleuri dont il se détache à chaque instant, qu'il juge avec rigueur et qu'il écoute sans intérêt. Fatigué de cette surabondance de paroles, il sent à chaque instant son attention rebutée se lasser et mourir. » En un mot, les qualités les plus nécessaires au style de l'éloquence sacrée sont la simplicité, la netteté, la transparence : l'onction même ne vient qu'en second lieu.

V éloquence politique ayant pour objet des intérêts actuels, pressants, demande un style ferme, net, précis, quelquefois vif, animé, rapide, mais toujours plein de dignité et de bienséance. Elle est toute pratique, mais elle n'exclut ni l'étude ni l'art. Elle va droit aux faits, mais elle sait régler sa marche et viser juste à son but. Balzac l'a parfaitement caractérisée quand il dit : « La

vraie éloquence est bien différenle d'une causeuse de place publique et son style bien éloigné du jargon ambitieux des sophistes. C'est une éloquence d'affaires et de service, née au commandement et à la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force. Ses paroles ne sont pas de simples bruits et de simples voix dont l'air est frappé, et qui se perdent après avoir plu un moment. Ce ne sont pas des paroles fugitives et passagères ; elles durent et se conservent après le son ; elles vivent dans les plus ingrates mémoires, elles descendent jusqu'au fond du cœur et percent jusqu'au centre de l'ànie. » Et de fait les grands intérêts que l'orateur politique a souvent à défendre peuvent mouvoir en lui d'autres ressorts que ceux de la dialectique. Quand Démosthène parlait, ainsi que le remarque Fénelon, on voyait qu'il aimait passionnément la république : ses discours sont des raisonnements serrés et pressants , mais ce sont aussi des enchaînements de figures hardies et touchantes, des sentiments d'une âme qui ne conçoit rien que de grand ; c'est la nature qui parle elle-même dans ses transports.

Ij éloque?ice judiciaire a pour objet principal la conviction. L'avocat n'a point à persuader au juge de faire ce qui est bon ou ce qui est beau, mais à lui montrer ce qui est juste. Il s'adresse donc plutôt au raisonnement qu'au sentiment, de sorte que la dialectique, la force serrée de l'argumentation domine dans ses discours. Il est pourtant des causes qui admettent les élans généreux d'une âme pénétrée et les mouvements du style qui les produisent au dehors. L'avocat se rapproche alors de l'orateur politique et de l'orateur sacré.

NOïIOîNS DE LITTERATURE. 15;j

V éloquence académique est jugée par Balzac avec une sévérité qui n'est pas toujours injuste. « Il y a, dit-il, une faiseuse de bouquets et une tourneuse de périodes, je ne l'ose nommer éloquence, qui est toute peinte et toute dorée, qui semble toujours sortir d'une boîte, qui n'a soin que de s'ajuster et ne songe qu'à faire la belle, qui, par conséquent, est plus propre pour les fèlcs que pour les combats, et qui plaît plus qu'elle ne sert. Ne se soutenant que d'apparence, et n'étant animée que de / couleur, elle agit principalement sur l'esprit du peuple, parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et les oreilles. A faute de raison et d'autorité, elle use de cbarmes et de flatterie. Elle est creuse et vide de choses essentielles , bien qu'elle soit claire et résonnante de sons agréables. Elle est au moins plus délicate que forte, et ayant sa puissance bornée et ses coups d'ordinaire mesurés, ou elle ne porte porte pas plus loin que les sens , ou , pour le plus , elle ne touche que légèrement le dehors de l'àme. » Pour éviter ce défaut, qui réduit l'éloquence au soin stérile de polir des idées banales et d'arranger des mots pour plaire à des oisifs, il faut avant tout songer aux choses, les termes viendront après. Celte qualité n'est point rare, surtout de nos jours, où l'on comprend bien ce que vaut la science et la manière de la présenter et de la propager. De cette manière, beaucoup d'œuvres dites académiques ont une valeur sérieuse. Ce n'est pas seulement un frivole étalage de phrases brillantes et de tours ingénieux : on y trouve des vérités lumineuses , exposées en bon style et semées de traits originaux qui les gravent dans les esprits. \iélo(jueiice militaire a pour mérite suprême la viva-

loi COLP.S LITTÉHAIRE.

cité, le mouvement, la brièveté, je ne sais quoi de court et de résolu qui est le signe d'une grande ànie. « Une forte passion, dit Voltaire, un danger pressant appellent tout d'un coup l'imagination. Ainsi un capitaine des premiers califes, voyant fuir les Musulmans, s'écria : " Où courez-vous? Ce 7i^ est pas là que sont les ennemis. » On attribue ce même mot à plusieurs capitaines ; on l'attribue à Cromwell. Les âmes fortes se rencontrent beaucoup plus souvent que les beaux esprits. Rasi , musulman, un capitaine du temps même de Mahomet, voit les Arabes effrayés qui s'écrient que leur général Dérar est tué. « Qu importe, dit-il, que Dérar soit mort? Dieu est vivant et vous regarde, marchez ! »

« Le 21 juillet 1798, dit M. Thiers, l'armée française se mit en marche avant le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, au delà du fleuve, les hauts minarets de cette grande capitale, et à sa droite, dans le désert, les gigantesques pyramides dorées parle soleil. A la vue de ces monuments, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et d'admiration. Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme ; il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les pyramides : i< Songez, s'écria-t-il , songez que du haut de ces pyramides qua^ rante siècles vous contemplent ! "

De semblables paroles en disent plus que de longs discours : elles peignent l'àme des grands hommes et électrisent celle des soldats.

De ces observations générales passons à quelques remarques particulières et à quelques détails tech-

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niques. Nous avons vu plus haut quelles étaient les formes de langage propres ta la poésie et les figures qui la caractérisent. La plupart de ces tours et de ces mouvements, qui constituent le style poétique, appartiennent aussi au style oratoire. On le comprend sans peine. La contrainte de la versification qui assouplit une langue aux lois de \ harmonie , la correction grammaticale plus facile à fixer dans la marche régulière et dans le court espace des vers, où la sévérité du mètre impose au poëte, dans chaque ligne, un nonibre exact de syllabes, la couleur et les images auxquelles oblige à recourir le besoin continuel de mots figurés pour faire mieux ressortir les idées réduites à cette sobriété de paroles, la rapidité et la variété de tournures qu'exigent les mouvements impétueux de Y imagination ou de la sensibilité, Xélégance qui naît de l'habitude et de la nécessité de choisir et de combiner toutes les expressions, enfin le naturel et la grâce qui résultent de l'obligation de paraître sans cesse mdépendant et libre, malgré les entraves de l'hémistiche et de la rime, voilà les services que la poésie rend à toutes les langues qui la cultivent. Fénelon l'appelle r<àme de l'éloquence. La poésie et l'éloquence se touchent donc par des côtés intimes, et toutes les découvertes de style faites par le poëte se transportent, dans une proportion fixée par le goût, au langage de l'orateur. « La poésie, dit Fénelon, ne diffère de l'éloquence qu'en ce qu'elle peint avec enthousiasme et par des traits plus h:irdis. La prose a ses peintures, mais plus modérées : sans ces peintures, on ne peut échauffer l'imagination de l'auditeur ni exciter ses passions. »? Ce point admis, nous n'avons à signaler,

lyC. COURS LITTKIUIRE.

en dehors de ce que nous avons dit des figures de mots, de grammaire ou de pensée, que celles qui entrent plus spécialement dans le domaine de l'éloquence. Ce sera l'objet d'un chapitre, que Ton trouvera plus loin.

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