‹ Notions de littératureChapitre 28 sur 47 · MORT DE TURENNE · texte numérisé non relu

MORT DE TURENNE

Lettre adressée par madame de Sévigné à M. et à madame de Grignan.

« C'est ù vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France, c'est celle de M. de Turenne , dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Celte nouvelle arriva samedi à Versailles : le roi en a été frès-affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Condom (Bossuet) pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau ; tout a été rompu ; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement; tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple était dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort.

» Il monta à cbeval le samedi , à deux heures , après avoir mangé, et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf : u ^lon neveu, demeurez là, vous ne faites que tour- T> ner autour de moi, vous me ferez reconnaître, d M. d'IIamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : a I\Ionsieur, I venez par ici, on tirera du coté où vous allez, — Monsieur, » lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout être tué 1 aujourd'hui, cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire , le chapeau à la

1()G COURS LITTERAIUE.

main , qui lui dit : a Monsieur, jetez les yeux sur celle batterie » que je viens de faire placer ià. d M. de Turcnne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilliommc, qui le rer{ardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte oij il avait laissé le petit d'Elbeuf : il était penché le nez sur l'arçon. Dans le moment, le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de SCS gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure: W. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le quitter et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie, on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorge, Hl. de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence et songer aux grandes affaires que l'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des échappes de crêpe, tous les tambours en étaient couverts, ils ne battaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets renversés; mais les cris de toute une armée ne peuvent pas se représenter sans que l'on en soit ému...

■» Ecoutez, je vous prie, une chose qui est, à mon sens, fort belle. Il me semble que je Hs l'histoire romaine. Saint-Hilairc, lieutenant général de l'artillerie, fit prier AI. de Turcnne, qui allait d'un autre côlé, de se détourner un instant pour venir voir une batterie : c'était comme s'il eût dit : « Monsieur, arrêtezs vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. » Un coup de canon vient donc et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne ; le fils de Saint- Hilaire se jette à son père et se met à crier et à pleurer, a. Tai- 1 sez-voiis, mon ejifant, lui dit-il; voyez, en lui montrant M. de » Turenne roide mort , voilà ce qu'il faut pleurer éternellei> ment, voilà ce qui est irréparable; t> et sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte...

» Ne croye!! point, ma fille, que son souvenir soit dôjk fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitùt une telle mémoire; elle est consacrée ù l'immortalité. »

§ lîl- LETTRES DE DEMAXDE.

Le style et le ton de ces sortes de lettres doivent être, en général, appropriés à la qualité de la personne à laquelle on écrit et aux circonstances qui provoquent renvoi de la lettre. Si la chose est aisée à faire, il ne faut pas insister, comme s'il y avait des obstacles. Si Ton a des droits à faire valoir, il faut les exposer avec modestie , quoique avec fermeté , et montrer que l'on compte sur l'équité de celui à qui l'on s'adresse. On y doit éviter, avant tout, le ton impérieux et tranchant, même avec un ami.

Lettre de Voltaire à M. l'abbé Moussinot.

« Venons à Jore , mon cher abbé; c'est un libraire qui s'est ruiné en faisant son commerce très-maladroitement. Il a publié contre moi, sous le titre àc factum, un mémoire infâme, ou plutôt un libelle diffematoire. Il faut que le sieur Begon , procureur, demande et obtienne la suppression de ce mémoire mensonger et calomnieux; cela sera d'autant plus aisé, que je ne crois pas que le misérable Jore s'y oppose. Je soupçonne furieusement que ce Jore est mis en jeu par quelqu'un de ces malheureux qui ne cherchent qu'à me tourmenter, malgré la profonde obscurité oîi je suis enseveli. Ce mémoire n'est point l'ouirage d'un avocat; on le sent au style; il est certainement de quelque impudent insigne, exercé depuis longtemps à barbouiller du papier. C'est à M. Hérault que le procureur doit s'adresser pour la suppression de ce libelle. Envoyez, je vous prie, à ce magistrat, avec la lettre ci-jointe, un Newton propremenf relié.

• Pranll doit faire porter chez vous cent tinquault; cxera-

dCS COURS LITTERAIRE»

plaircs dos Klémeitts de Neiitou; je les ai achetés; ils doivent être bien reliés. M. Cousin se donnera la peine de voir s'ils sont en bon état, s'ils sont tous conformes à mes intentions, c'est-àdire avec les quatre mots de correction que j'ai envoyés. Ces mots sont indispensables dans un ouvrage qui veut de l'exactitude. Voyez vous-même, mon cher abbé, si Prault a fait son devoir. Vous prendrez le nombre des exemplaires que vous jugerez à propos; et, si vous avez des amis qui entendent ces matières philosophiques , je vous prie de leur en faire part , et de me croire pour la vie votre bon et sincère ami. «

§ IV

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