DES QUALITÉS GÉNÉRALES DU STYLE
En examinant, dès le début, en quoi la prose diflère de la poésie et quels sont leurs principes communs , nous avons dit un mot des qualités nécessaires à toute production de la pensée : ce sont précisément là les qualités générales du style : correction, précision, clarté. Ces qualités conviennent à la prose aussi bien qu'à la poésie. Il en est de même des figures, soit de pensée, soit de mots , dont nous avons fait l'énumération et donné des exemples, empruntés à la poésie : à peu d'exceptions près, ces manières de s'exprimer sont également du domaine de la prose. Il convient de remarquer maintenant que le style du prosateur possède , à son tour, quelques nuances particulières, qui, sans modifier le fond commun des deux procédés à l'aide desquels l'homme produit sa pensée, donnent à la prose un ton spécial, une couleur tranchée, que la poésie, abstraction faite du moule poétique, ne peut et ne doit pas avoir.
Rendons ce point plus sensible. La prose veut expliquer, la poésie cherche à plaire : la prose va droit à la clarté, la poésie vise à ^effet : elles ont donc toutes deux, indépendamment des ressources identiques que leur fournit la langue, un besoin réel de procédés particuliers. Trop de précision nuirait parfois au poolc,
qui doit laisser une certaine liberté à son imagination et à celle de son auditeur. On tolère chez lui un certain vague, du moment où la pensée se laisse voir suffisamment à travers le voile de l'expression. Ainsi on lui permet les synonymes , les épithètes , les verbes à sens large et étendu, la richesse variée des métaphores. D'un autre côté , on exige du prosateur la propriété rigoureuse des mots ; et ce choix , auquel on donne le nom d'élégance, est limité sévèrement à l'emploi du mot même qui veut exclusivement dire ce qu'il dit. « Un bon auteur, suivant La Bruyère, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui devait se présenter d'abord et sans effort. '^ Rien n'est plus juste : on n'est bon prosateur qu'à ce prix. Il faut que le lecteur soit toujours certain dé la pensée de l'écrivain qu'il lit ou de l'orateur qu'il écoute. On permet de temps en temps à celui-ci de semer quelques fleurs sur les phrases régulières et correctement alignées de son langage : on ne le condamne pas à l'exactitude, parfois roide et sèche, d'une démonstration géométrique; mais on ne veut pas non plus que cette aisance dégénère en mollesse , et l'on préfère une concision nerveuse et forte à une souplesse par trop mobile, de peur que la flexibilité même de l'expression n'empêché de saisir, de suivre et de déterminer le mouvement de l'idée.
Tout ce que l'on peut permettre à l'orateur, c'est de donner quelque ampleur à son style au moyen de la période, mais il faut qu'il use seulement de cette parure, sans jamais en abuser.
?îOTIOiNS DE LITTÉRATURE. 187