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DU GENRE DRAMATIQUE. DE LA TRAGÉDIE ET DE LA COMÉDIE

La poésie dramatique eiTiprunte son nom à nn mot grec qui signifie agir. Sa forme littéraire est le dran]e, qu'Aristote définit ïépopée en action.

Le drame ou pièce est l'imitation d'une action , feinte ou réelle, à l'aide de personnages qui agissent selon la vraisemblance, dans un lieu nommé théâtre, et sur un espace déterminé appelé scène.

Le drame se divise en deux genres principaux, la tragédie et la comédie.

«La tragédie, dit Fénelon, représente les grands événements qui excitent les violentes passions. La comédie se borne à représenter les mœurs des honip^es dans une condition privée. »

Dans toute pièce de théâtre, tragéçlie ou comédie, il y a trois choses essentielles à dislinguer : 1° hs quatités de l'action; 2° les personnages ; 3° la conduite de la pièce.

P L'action peut être considérée comnie une espèce de problème dont le dénouement fait la solution. 11 faut, qu'elle soit une, vraisemblable , ii]téressan(e et morale.

L'unité de l'action se décompose en unité de fait, de temps et de lieu : triple loi que lîoilcau formule ainsi : Qu'en un lieup qu'en un jour, un seul fait accompli. Tienne jwsqu'5 la fin le théâtre rempli.

NOTIONS DF^ LITTÉRATUUE. 31

L'unité de fait n'exclut pas la variété des incidents, mais il est nécessaire que l'esprit du spectateur soit toujours ramené à un point central, unique, qui fixe son attention , excite sa curiosité et provoque son intérêt : c'est ce qu'on nomme unité d'impression.

L'unité de lieu est une conséquence de l'unité de fait. Elle ne doit pas non plus être appliquée avec une rigueur tellement absolue , que le cadre de l'action ne puisse changer et qup Jîi scène ne présente une suite variée de tableaux. C'est au bon sens et au goût de Fauteur dramatique à comprendre pt à respecter les justes limitps d'upp liberté qui ne doit pas dégénérer en licence.

L'Mjiité de temps est, à son tour, la conséquence de l'unité (le fait et de l'unité de lieu.

Soumise aui^ rnêmcs lois , elle a les niémes franchises , réglées par la raispu pt par le gpiit de l'écrivain.

Quels que soient le lieu et la durée de l'action dramatique, il est népcssaire qu'elle soij; vraisemblable, lîoileau le dit avec une grande justesse :

Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable : Le vrai peut qiickjucfois n'èlre pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on doit ne point voir, qu'un récit nous l'expose : Les yeux, en le voyant, saisiraient mieux la chose; Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.

En quoi consiste cette vraisemblance? En une copie fidt'le des actions humaines et des passions qui produisent les incidents dramatiques, avec cette résave qu'un drame n'étant pas une histoire, mais une imita-

tion (le la vie, jamais Tillusion ne doit être détruile, ni

le domaine idéal de l'art envahi par la réalité.

L'action est intéressante , lorsque les caractères sont l'expression même de la vérité , que les incidents tiennent l'esprit dans une attention et une attente continuelles , et que les émotions se succèdent vivement dans l'àme du spectateur. Boileau résume ces qualités dans les deux vers suivants :

Le secret est d'abord de plaire et de toucber : Inventez des ressorts qui puissent m'altaclier.

L'action est morale, quand elle renferme d'utiles conseils, des enseignements précieux à recueillir. Une pièce parfaite , selon Fénelon , serait celle qui « saisirait, ferait répandre des larmes , inspirerait l'amour des vertus et l'horreur des crimes. Elle entrerait ainsi fort utilement dans le dessein des meilleures lois : la religion même la plus pure n'en serait point alarmée. » Boileau le dit également •

Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux,

Chez nous, pour se produire, est un champ périlleux.

Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes;

Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes :

Cbacun peut le traiter de fat et d'ignorant;

C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.

Il faut qu'en cent façons, pour plaire, il se replie;

Que tantôt il s'élève et tantôt s'humilie;

Qu'en nobles sentiments il soit partout fécond;

Qu'il soit aisé, solide, agréable, profond;

Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille :

Qu'il coure dans ses vers de merveille en merveille,

Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir.

De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

2° Les personnages de l'action dramatique doivent

c(re vrais et naturels comme ceux de l'épopée. Ecoutons encore Boileau :

Que la nature donc soit votre étude unique.

Quiconque voit bien l'homme, et, d'un esprit profond,

De tant de cœurs cachés a pénétré le fond ,

Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare,

Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre,

Sur une scène heureuse il les peut étaler,

El les faire à nos yeux vivre, agir et parler.

Présentez-en partout les images naïves;

Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.

La nature, féconde en bizarres portraits.

Dans chaque âme est marquée à de différents traits;

Un geste la découvre , un rien la fait paraître ,

Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.

Ne faites po'nt parler vos acteurs au hasard,

Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

3° La conduite d'une pièce de théâtre est, à peu de chose près, celle d'un poëme épique. Toute œuvre dramatique aune exposition, un nœud, un dénouement.

Ces trois paities sont renfermées dans des divisions nommées actes.

L'acte se compose de plusieurs scènes.

Les temps de repos entre les actes se nomment en tr' actes.

L'exposition résulte des conversations ou des actions des personnages , dont les caractères ou les passions vont produire les divers incidents du drame. Elle doit contenir en germe les faits qui préparent le dénouement. Roileau trace ainsi les règles d'une exposition bien faite : Que dès les premiers vers l'action préparée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.

Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,

De ce (ju'il veut, d'abord, ne sait pa3 nï'inromier, Kt qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement me fait une fatigue. J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom Et dît : a. Je suis Oreste ou bien Agamemnon , » Que d'aller, par un tas de confuses (nervcilles, Sans lien dire à l'esprit, étourdir les oreilles : liC sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

Le nœud , forme dans le premier acte , se resserre de plus en plus dans les suivants. On donne au nœud le nom à' intrigue particulièrement dans les comédies. L'intrigue est une complication de circonstances , d'incidents, de passions et d'intérêts, qui provoquent la curiosité, l'incertitude et l'impatience des spectateurs. C'est de l'intrigue que dépend tout l'inlérél de l'action. Il est indispensable que les scènes, qui la développent, soient liées entre elles de la manière la plus étroite et la plus intime. Celle qui précède doit toujours motiver celle qui suit. Boileau résume ainsi ces préceptes :

Il faut que chaque chose y soit mise en son lien , Que le début, la fin, répondent au milieu.

Et ceux-ci :

Que l'action marchant oîi la raisop la guidjB Ne se perde jamais dans une scène vide.

Le dénouement est l'issue favorable o\\ malheureuse des difticultés entrelacées par l'intrigue. On exige qu'il soit amené avec art, qu'il n'arrive pas trop j^rusqucment et qu'il éclaircisse les obscurités volontaires de Tinlrigue. C'est ce que Boileau prescrit avec sa raison ordinaire :

Que le trouble, toujor.rs croissant de scpne en scène, A son comble arrivé, se débrouille sans peine. L'esprit ne se sent point plus vivement frappé,

Que lorsqn'en un siijot, d'intrigue enveloppé, D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue. Que le nœud bien formé se dénoue aisément.

Les dénouements se font en général par reconnaissance, péripétie ou catastrophe.

Le dénouement a lieu par reconnaissance, quand Vaction s'est nouée au moyen d'une méprise, d'une erreur de personne ou de fait. Le dénouement par péripétie amène une issue heureuse, et le dénouement par catastrophe une issue malheureuse. Dans les cométiics, le dénouement est presque toujours un mariage.

Tels sont les traits généraux et les règles fondamentales de toute œuvre dramatique.

Voici maintenant quelques observations particulières à la tragédie et à la comédie.

Nous avons dit, d'après Fénelon, que la tragédie représente les grands événements qui excitent les giandes passions. La Bruyère, à son tour, caractérise parfaitement le genre tragique dans les lignes suivantes : « Le poëme tragique , dit-il , vous serre le cœur dès son commencement , vous laisse à peine , dans tout son progrès, la liberté de respirer et le temps de vous remettre ; ou, s'il vous donne quelque relâche , c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit a la pitié par la terreur, ou réciproquement à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes , par les sanglots , par l'incertitude , pa. l'espérance , par la crainte , par les surprises et par l'horreur, jusqu'à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants , de portraits agréables, de mots douce-

reiix, ou quelquefois assez plaisanls pour faire rire,

suivi, à la vérité, d'une dernière scène, où les mutins

n entendent pas raison , et où , pour la bienséance , il y

a enfin du sang répandu et quelque malheureux à qui

il en coûte la vie. »

Boileau dit presque la même chose dans ces vers :

Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporte ses suffrages, Et qui, toujours plus beaux, plus ils sont regardés , Soient au bout de vingt ans encor redemandés? Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le cœur, l'échauffe et le remue. Si d'un beau mouvement l'agréable fureur Souvent ne nous remplit d'une douce terreur. Ou n'excite en notre âme une pitié charmante, En vain vous étalez une scène savante : Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur, toujours paresseux d'applaudir, Et qui , des vains efforts de votre rhétorique Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.

Le moyen d'éviter ce double écueil , c'est de faire tenir aux personnages tragiques , dans un cadre intéressant et bien dessiné, un dialogue simple et naturel. « Il faut , dit Fénelon , que les personnages de la tragédie aient une conversation sérieuse , noble et passionnée ; mais il ne faut pas que la hauteur de leur langage altère l'imitation de la vraie nature : on doit seulement la peindre en beau et en grand. Tout homme doit toujours parler humainement. Rien n'est plus ridicule pour un héros , dans les plus grandes actions de la vie, que de ne joindre pas à la noblesse et à la force une simplicité, qui est très-opposée à l'enflure. Le langage fastueux et outré dégrade tout : plus on représente de grands caractères et de fortes passions , plus il

faut j mcKrc une noble et véhémente simplicité. Lu grand homme ne déclame point en comédien , il parle en termes forts et précis dans une conversation : il ne dit rien de bas , mais il ne dit rien de façonné et de fastueux. » Excellents préceptes qui se résument dans ces vers de Boileau :

Tous ces pompeux amas d'expressions frivoles Sont d'un déclamalcur amoureux de paroles. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez : Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. Ces grands mots dont alors l'acteur remplit sa bouche Ne partent point d'un cœur que sa misère touche.

Ainsi , la perfection d'une tragédie consiste en un sujet limité, mais émouvant, dont les passions des personnages nouent et dénouent l'inlrigue , et dans lequel chaque acteur, en parlant un langage à la fois soutenu et naturel , fait naître , à Taide de la sympathie, dans Tàme du spectateur les sentiments qui se succèdent dans la sienne.

La pièce française qui semble réunir au plus haut degré ces qualités aussi rares qu'éminentes , c'est Athalie. « Je ferais , dit Voltaire , Télogc de cette pièce, le chef-d'œuvre de l'esprit humain , si tous les gens de goût de l'Europe ne s'accordaient pas à lui donner la préférence sur toutes les autres pièces. C'est là que la catastrophe est admirablement en action ; c'est là que se fait la reconnaissance la plus intéressante : chaque acteur y joue un grand rôle. On ne tue point Athalie sur le théâtre ; le Ois des rois est sauvé et reconnu roi ; ce spectacle transporte les spectateurs. Cette pièce, en un mot, est ce que nous avons de plus parfaitement conduit, de plus simple et de plus sublime. »

38 COURS LlTTiaUIRE.

La comédie, qui représente les mœurs des hommes dans une condition privée, doit prendre un ton moins haut que la tragédie. Son but n'est pas le terrible , mais le ridicule. Elle ne se propose pas d'émouvoir les cœurs ni d'élever les courages ; elle veut peindre les faiblesses de la nature humaine, railler les travers, châtier les vices et corriger les mœurs.

Cicéron l'appelle l'imitation de la vie, le miroir de la société, l'image de la vérité.

La comédie, en effet, reproduit dans un tableau plaisant et enjoué les difformités morales de l'humanilé prise dans sa vie de chaque jour : elle compose , de traits épars dans plusieurs individus, un caractère qui devient un type impérissable , et elle met ce caractère en saillie à l'aide de situations , d'idées et de mots , dont le mouvement et le tour particulier lui servent à plaire et à instruire.

Le champ de la comédie est plus vaste que celui de la tragédie, puisqu'elle s'élève de la vulgarité jusqu'à la noblesse; mais on peut la ramener à deux genres principaux : la comédie d'intrigue et la comédie de mœurs.

La comédie d'intrigue subordonne la peinture des caractères à l'action, dont elle se plaît à tisser les fils.

La comédie de mœurs se propose de peindre un caractère unique ou un côté particulier des mœurs sociales. Elle exige de celui qui la cultive une rare et difficile connaissance du cœur humain, une étude approfondie des mœurs et des travers de son temps , un discernement juste, une souplesse d'imagination qui le fait entrer dans chacun de ses personnages, un tour d'esprit mordant, une verve et une vivacité pittoresque

fie slyle , qui provoquent le rire sans offenser le goût ni blesser les convenances.

On comprend, en considérant toutes ces exigences, le mot profond de Molière : c C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ! »

Une grande difficulté à éviter dans la comédie, c'est la trivialité, la bassesse, la bouffonnerie. La Bruyère donne , à cet égard , d'excellents conseils , lorsqu'il dit : « Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises , il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas , si grossier, ou même si fade et si indifférent , qu'il n'est permis ni au poëte d'y faire attention ni aux spectateurs de s'en divertir. » — Et Boileau :

Lr comique, ennemi des soupirs et des pleurs, N'admet point en ses vers de tragiques douleurs; Mais son emploi n'est pas d'aller, dans une place, De mots sales et bas cliarmcr la populace : Il faut que ses acteurs badinent noblement.

Le chef-d'œuvre de la comédie française est le Misant thmpe de Molière, et Voltaire dit, à ce sujet, que l'Europe regarde cet ouvrage comme le chef-d'œuvre du haut comique. " En effet, ajoutc-t-il, il y a peu de choses plus attachantes qu'un homme qui hait le genre humain , dont il a éprouvé les noirceurs^ et qui est entouré de flatteurs , dont la complaisance servilc fait un contraste avec son inflexibilité. Il n'y a d'intrigue dans cette pièce que ce qui est nécessaire pour faire ressortir les caractères; mais tous ces caractères ont une force, une vérité et une finesse que jamais auteur comique n a connues avant Molière. 11 est aussi le prc-

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mior qui ait su tourner en scènes les conversations du monde et y nièler des portraits. Le Misanthrope en est plein : c'est une peinture continuelle de ces ridicules que les yeux vulgaires n'aperçoivent pas. Quiconque lit, doit sentir ces beautés, lesquelles même, toutes grandes quelles sont, ne seraient rien sans le style. Mais la pièce est, d'un bout à l'autre , à peu près dans le style des satires de lîoileau , et c'est de toutes les pièces de Molière la plus fortement écrite. « C'est le cas de s'écrier avec La Bruyère, admirateur éclairé de notre grand poète comique : « Quel feu ! quelle naïveté 1 quelle source de la bonne plaisanterie ! quelle imitation des mœurs ! quelles images et quel fléau du ridicule ! »

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